Couverture du roman Bêafrîka

Bêafrîka

8.4 / 10.0
En 1993, Jeanne et Pierre s'installent à Bangui pour la coopération. Au cœur de la Centrafrique, le couple affronte l'instabilité politique menant à la guerre civile de 1996. Ce séjour de quatre ans, marqué par la violence et des drames poignants, transforme radicalement leur existence. Tandis que Jeanne se fragilise face aux menaces, Pierre s'enlise dans les rouages de la Françafrique. Entre loyauté administrative et crise de conscience, il interroge sa propre responsabilité.

Bêafrîka Chapitre 1

Le déterminisme est la seule manière de se représenter le monde. Et l’indéterminisme, la seule manière d’y exister.

Paul Valery

Aux miens

Prologue

Bangui, République Centrafricaine, le 5 novembre 1993

Elle me regarde. Un peu en avant de Jeanne, j’attends nos valises d’un air dégagé, suivant du regard le tapis qui hoquette et devrait les livrer. Elle sait combien je triche. Depuis toujours, les transports me tendent de leurs impondérables. Comme chaque fois, je redoute qu’il ne manque un ou plusieurs bagages. Ce n’est pas tant ce qui serait perdu qui me ferait souffrir, mais plutôt le fatras administratif qui s’en suivrait et qui entacherait notre arrivée dans la capitale centrafricaine. Je crains par-dessus tout d’être dérangé, et cela depuis l’enfance.

Je me sais épié, connais ce qu’elle pense et évalue à mon propre niveau d’inquiétude combien elle a raison. Inutile de me retourner pour sentir ses yeux myosotis fixés à la base de mon cou, je pressens leur douce morsure. Voilà vingt ans que nous sommes mariés, que nous nous accompagnons partout et ne nous quittons que le temps de travailler et de nous tromper, parfois.

Que faisons-nous ici, encore ensemble ? Les voyages nous lient donc autant ? Mais nous ne sommes pas, ici, en voyage…Mes pensées se succèdent et se perdent, sottes et sans réponse à force de ramer à contre-courant du manège de sacs, de valises et de cartons qui défilent et tentent d’entraîner mon regard chaque fois un peu plus en aval de la lucarne à bagages.

Je te sens dans mon dos, Jeanne, comme en couverture, très certainement agacée par ce que je montre de fausse décontraction. Je ne suis pas dupe de ma fragilité, tu le sais. Tu sais tout autant la tienne et combien, par cela, nous sommes dépendants, nous étayant l’un l’autre. Pourquoi cela m’est-il venu, là, dans cet aéroport improbable au milieu de centaines de femmes et d’hommes inconnus sans doute peu enclins à devenir collectivement confesseurs ou thérapeutes ? La fatigue peut-être.

Nos derniers voyages de plus en plus aventureux et maintenant cette expatriation, ne sont advenus que pour renforcer ce sentiment de sécurité que nous bâtissons en nous mettant ensemble en danger et qui nous maintient l’un avec l’autre comme une nécessité.

Au bout du hangar faisant office d’aéroport, un trou sale dans la tôle crache enfin notre première valise. Verte. Une même couleur pour la série. Voyager s’apprend et génère ses routines. Je me retourne, trouve les yeux de Jeanne sans les chercher. Nous seuls voyions nos sourires. Un porteur s’empare des trois bagages et les pose sur un chariot d’un autre âge après s’être accroché sévèrement avec deux de ses collègues. J’ai maintenant l’habitude des voyages en Afrique, peut-être est-ce notre dixième atterrissage sur le continent. Anticipant un départ du manutentionnaire avec les valises, départ qui aurait rendu la négociation plus compliquée, je bloque du pied le chariot, nous autorisant, ainsi, à pouvoir nous accorder dans le calme et sans pression.

— Combien ?

— Ce que tu veux.

— Cinq mille, ça ira ?

— C’est bon.

L’Afrique, ses petits boulots, sa misère, son troc permanent génèrent ces échanges marchands incessants qui balisent les rapports sociaux dès le premier contact. Jeanne s’approche et intègre la file du contrôle des passeports à côté de moi, le porteur est juste devant nous. Au moins deux cents personnes nous précèdent et rien n’avance. Nous avions, jusque-là, conservé sur nous un peu du froid sec de l’avion que l’attente des bagages n’avait pas suffi à dissiper tout à fait. Maintenant, une touffeur épaisse nous enveloppe et l’atmosphère vire au sauna. Un vieux porteur, torse nu sous une blouse grise en piteux état mais arborant une plaque « VIP » pendue à son cou s’approche de nous :

— Quatre mille pour passer tout de suite, c’est ton ami qui m’envoie.

Il désigne du regard et du menton un couple, de l’autre côté du poste de contrôle. La femme, très brune et plutôt maigre, sourit largement, bouche entrouverte. Pas mal, pensé-je en détaillant l’unique source de rouge carmin jaillissant du groupe informe des voyageurs. Mais c’est le blond costaud à côté d’elle qui s’agite et fait signe du pouce que tout est « ok ». Trois mille francs CFA, sur les quatre donnés au vieux, changent de main avec les passeports. Dix minutes après, nous sommes dehors, satisfaits d’avoir acheté des Francs CFA à la Banque de France avant de partir.

À l’avant du pick-up double cabine, les futurs collègues de Jeanne, Chantal et Marc, babillent sur l’inorganisation africaine et l’insécurité endémique de la ville. Un concentré de quelques minutes de ce qui fera l’essentiel des conversations entre expatriés. Lui est chargé de la gestion du personnel et des installations du Lycée Français ; elle y est institutrice. Chantal a usé du parfum et du rouge à lèvres avec une même générosité. Shalimar se mélange à l’odeur doucereuse de tabac froid qui sourd de la climatisation me rappelant l’odeur entêtante de l’appartement de mes grands-parents où j’ai vécu une prime enfance plutôt heureuse. Marc, notre chauffeur, fait preuve avec entrain de bien des certitudes… Peut-être dissimule-t-il par ce débordement de paroles convenues la crainte que lui inspire l’arrivée de Jeanne à la tête du service où il exerce. C’est sans doute la première fois qu’il aura à rendre des comptes à un chef de service aguerri.

À l’arrière, nous regardons filer nos premières images centrafricaines en nous tenant la main sous le petit sac à dos posé entre nous. Nous ressentons, sans l’avoir évoqué, la même impression et nous le savons : ce que nous percevons de la ville à travers les vitres arrière de la voiture nous rappelle la Côte d’Ivoire où nous avions séjourné à plusieurs reprises à l’occasion de congés chez des amis pharmaciens partis là-bas sauver le monde. Leur laboratoire d’analyses médicales écume aujourd’hui les EPHAD des Pyrénées orientales. Ces engagements-là ne résistent à l’argent que chez les plus vertueux ou les moins habiles à s’enrichir. C’est chez eux, à Cocody, qu’était venue l’envie de partir à notre tour travailler en Afrique. Le vert profond du feuillage, le rouge de la latérite des pistes bordées de kilomètres de tôle ondulée rouillée nous ramènent des années en arrière, dans la banlieue d’Abidjan. Nous partageons la satisfaction et le soulagement d’y être enfin et de « ne pas l’avoir volé » tant cette première expatriation avait été acquise de haute lutte au cours des six mois précédents. Nos doigts mêlés se serrent un peu plus fort, nous nous regardons et rions de la joie partagée. On s’aime. Sûrement.

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Table des matières de Bêafrîka

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