
Quelques pas dans le parc
Chapitre 2
La vie brune
Lundi
Ils m’ont placée ici de force. Tous. Ceux de ma famille. Ces enfants qui ne sont pas les miens.
Ici, c’est la prison. D’un noir d’angoisse. Une maison hantée. Sortez-moi de là ou je hurle ! Tout bien considéré, je vais hurler.
Mardi
Je suis Geneviève Guiraud. Coincée dans un étau. Enterrée vivante dans ma dernière demeure. Les barreaux du lit sont gris. Ceux du balcon aussi. Les montants de mes fenêtres sont en fer. Tout est coincé, mis sous scellé dans des resserres. Avec heures d’ouverture et de fermeture.La sœur tourière a les clés de toutes les serrures.
Merci à mes bienfaiteurs. À ma famille. C’est à dire aux enfants de mes frères et sœurs (ça fait du monde) mais aucun n’est à moi. J’en crèverais. Et dans cette prison, c’est sûr, je crèverai…
Ma famille… Cette étrangère… Mais je sais une chose : elle est avide de mes sous. De mes pétrodollars. Elle me saignera à blanc. Sanguinaire. Elle, enfin « eux », ils ont déjà loué mes appartements… Pour me mettre dans cette cellule de prison. Je ne leur coûte rien : au contraire, je leur rapporte !
Mercredi
Ils m’ont épinglée dans ce cabinet de curiosités. Avec des clous rouillés. Papillon brun dans un cadre d’acajou. En chemise de nuit fanée sur mon lit d’agonie. Terre glaise et glaires baveuses. Sainte-Blandine crachant sur ses bourreaux. Pauvre de moi.
Dans le plus simple appareil. Écartelée entre mon passé et ma haine. Et pourtant désarmée. Nue de tout. Mais pas de mes caprices.
Rancœur, quand tu germes en nous…
Cloche de levage. Voile d’hivernage. Suaire qui recouvre une carcasse endurcie.
Je vis dans une vitrine. Une armoire jamais aérée. Serrée sur une étagère à côté d’un limaçon (oh, que oui), toujours à faire le joli cœur, il suspend ses caleçons sur son balcon, j’ai pleine vue dessus, bonjour ; à côté aussi d’un sale roquet, le petit vieux du 124 (tu l’entendrais brailler, avec sa femme bientôt morte, avec ses gosses qu’il pourrit dès qu’ils le visitent), et à côté d’une bonne poire, celle qui voit tout en rose, qui se fait des plans de bonheur et de légèreté (celle du 129). Oui, une demeurée la voisine !
Je suis dans un bocal. Tous les jours, il y a du monde qui entre dedans, qui vient remettre des bulles et se faire mousser dans ce grand aquarium pour espèces en voie d’extinction. C’est sûr, c’est même écrit sur le contrat de location, on va tous crever, et après, on nous remplacera par un autre petit vieux tout aussi raplapla, tout aussi usé, tout autant au bout de tout.
Mais si, il y a du passage : celle qui nous fait chanter avec ses papillotes dans les cheveux (enfin, ça ne ressemble à rien), celle qui nous fait gym, elle sautille, et ça ballotte, elle doit pas plus être prof de gym que moi je suis PDG ; il y a celle qui nous tire les cartes… toutes, elles défilent. Elles paradent.
Prison. Piège carcéral. Carcan humain. Déperdition.
Fil à la patte. Chaîne autour du cou. Muselière renforcée. Mais je passerai outre. Outrance. Outrage. À nous deux, vieillesse !
Il y a aussi toutes celles qui nettoient l’intérieur du bocal. Ces petites bonnes femmes en blouse, des martiennes. Vertes comme des pommes pas mûres, comme des prunes qui te donnent des tourments.
Oui, ici, j’ai dû apprendre le vert. Couleur de l’espérance et de l’apaisement… d’après ce qu’on dit. Plutôt le vert de la rage.
Jeudi
Jungle étouffante où ils m’ont enterrée vivante. Ils ont voulu que je coure à ma perte. Que je me taise. Que je meure. Mais je n’ai jamais fait ce que l’on m’a dit. Je vais le leur faire sentir.
Pire. Je leur ferai payer. Revanche. Vengeance. Drapeau brandi. Mamie fait de la résistance. En clandestine, elle va tout vous plomber. Ici et là-bas. Je médite mes mauvais coups. Je vais leur faire sentir. Affronts, audaces ? Je réagis : point de pardon.
Ils me le paieront : ils en auront pour leurs sous. C’est-à-dire pour les miens. Ils ne pourront plus rien compter, ajouter : moi, je vais faire œuvre de division. Projet qui me porte.
J’ai 89 ans et je crois encore au prince charmant. Et même, je l’attends. Et une chose est sûre, il vient. Il est en chemin. Ce n’est pas la grisaille de la maison de retraite qui l’arrêtera.
J’ai 89 ans et je suis édentée, barbue avec un nez crochu terminé par une verrue. Une sorcière ? Mais alors sans balai ni chat noir. Le chat était mort depuis quelque temps. C’est peut-être ce qui les a décidés à me placer ici. Pour le balai, il est resté dans mon appartement d’avant. Ici, foin du ménage. Elles peuvent se brosser. Toutes autant qu’elles sont.
Maintenant, j’ai mon programme : je salis exprès.
Je me surpasse… Vilaines salissures. Mesquines moisissures des lieux où je me sens pourrir. Tu vas voir mon cochon qui est la plus cochonne. Voilà mes promesses électorales, ma liste d’envie, mon menu de fêtes.
Marron cochon. Sanglier grognon. Ça va donner. Et hop ! Petit déjeuner couchée : quelle maladroite, des miettes charbonneuses dans mon lit. Je frotte pour les enlever, flûte, mes draps sont gris à présent… J’essaye de me délecter : attentionmon café… Plouf ! Il y en a sur les murs…
Je m’habille. Je sors. Il va y en avoir partout. De la boue. Je vais aller exprès dans les endroits les plus vaseux. En sabots de bois s’il vous plaît. Ceux de Mamie.
Je me venge, je le fais exprès, bien fait pour toutes ces nénettes qui ont la peau lisse et une voiture. À mon retour, les martiennes, ne voulant pas que j’en mette partout, me hèlent dans le couloir d’entrée. Hep, attendez !!! Elles ne savent toujours pas que je suis sourde !?! Alors, je poursuis mon chemin… Et je traîne les pieds… longuement… longuement.
De longues belles traces… humm… toutes brunes…
Ici de toute façon, c’est la vie brune…
Je les déteste toutes. Elles vont me le payer d’avoir le tiers, le quart de mon âge… Oh comme je jubile !
Tiens, une idée encore plus salissante : me teindre moi-même les cheveux, couleur prune. Pour couvrir même mon début de calvitie. J’ai vu grand, j’ai presque repeint toute la salle de bains ! Vlan, il y en a eu partout. Et pour parfaire le tout, pour rendre mes cheveux lisses, alors que j’ai le crâne dégarni, une mixture au henné ! Jusqu’au plafond… Oh là là… j’ai été inspirée…
Maculés ! Maculés ! Maculés ! Du grand art ! Salir : quand j’étais petite, c’était interdit. Là, plus rien ne me retient, j’ai l’âge que j’ai quand même… Et puis zut !
Vendredi
Période brune… période fauve. J’emmerde les autres. À mort. C’est-à-dire jusqu’à ma mort… Ou jusqu’à la leur si je passe après eux. Pour que je m’amuse encore un peu plus.
Désinhibée, moi ?
Hier, j’ai voulu remettre mes tentures d’avant aux murs de ma prison : les peaux de bêtes qui datent de la grande période coloniale de papa. Du zébu et du lion. (Du simili) Elles ont migré ici, mes neveux n’en voulaient pas ! Mais pas moyen de décider l’homme d’entretien pour qu’il me les recherche dans les caves et accepte de les accrocher…
« Pas le temps », « trop lourd » et même « elles sont introuvables, madame Guiraud ».
Lire entre les lignes : jetées. Ou « allez-vous faire voir, vous n’êtes qu’une vieille dame gâteuse en perte de mémoire ». Je suis donc bien en prison, c’est ça. Attendez, ils vont voir. Je vais les installer moi-même. À ma façon.
Alors, je les ai peintes mes peaux de bêtes. Marbrures, zébrures, tout y est passé. Pour faire couleur locale, j’ai œuvré avec mes matières premières :
- J’ai volé du viandox de la cuisine (oui, volé, mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien me faire pour ça, me mettre en prison ? Laissez-moi rire…). J’ai conservé des restes : j’ai fait fondre du chocolat, j’ai répandu de la cire à chaussures, je n’ai plus jeté mes filtres de café, ils ont donné de la couleur à mes murs.
J’aime mon œuvre. Mon œuvre de mal. Je trouve cela beau. Mais surtout je jubile de les excéder, tous ces préposés au ménage. Et même le directeur, je lui dirais crotte s’il venait me voir. Je lui apprendrais son métier : je ne suis plus à une calomnie, à un blasphème près. Et tout le monde en profiterait, les matons verraient leur patron d’un autre œil, ça ferait le plus grand bien à toute leur organisation pénitentiaire…
Pour finir, j’ai utilisé mes immondices. Plaqués sur le mur, comme de la peinture au couteau. Si…
Vengeance quand tu nous tiens. Et il serait temps, je vais mourir après tout. Que j’exprime toute la rancune de ma vie. Et il y en a.
Je suis contente du résultat. Surtout le faux zèbre. Oui, ça remplace le simili de papa.
Je les maudis tous.
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