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Couverture du roman Quelques pas dans le parc

Quelques pas dans le parc

À travers ce recueil de nouvelles, Émilie Esté explore la fin de l'existence humaine avec une sensibilité unique. Puisant dans son expérience de visiteuse en maison de retraite, l'auteure dépeint la fragilité et la beauté du grand âge. Chaque récit possède sa propre atmosphère pour illustrer des parcours de vie arrivés à leur terme. Ce troisième ouvrage témoigne d'un profond souci de la vieillesse et d'une passion vibrante pour la vie, offrant un regard authentique.
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Chapitre 3

Samedi

Après les salissures ? Il me reste une grande partie : les blessures et les humiliations que je veux encore répandre. Dans cette mare vivier, il y aura de quoi faire. C’est comme si je plongeais ma main dans un sac de billes… je palpe. J’envisage. De combien de mesquineries serai-je capable ? D’autant que de coups bas. Même si tout baisse chez moi (la vue, l’ouïe, la taille et l’espérance de vie), je ne lâcherai rien ! « Plus qu’hier et moins que demain » dit bien l’adage. J’y travaille.

Liste de coups bas :

- jouer innocemment à croche-canne ;

- appeler le SAMU si ces connes ne viennent pas dès que je les appelle… et je les appellerai, croyez-moi…

- voler l’argent de la 125 quand elle va à la douche ;

- venir faire un scandale à la compta pour les prix élevés comparés aux maigres prestations de cette prison ;

- répandre des calomnies sur chacun, et semer un climat de méfiance entre résidants et personnel ;

- faire œuvre de révolte entre matons, mutineries organisées ;

- instaurer un climat de disputes, de jalousies entre chats et souris…

- me plaindre de mauvais traitements, aller jusqu’à me laisser tomber, à accuser le personnel.

Dimanche

Je prends cette maison (et mon avenir) en main. Oui, en mains…

Donc manipulations. Je suis là à maugréer ; ma réputation est née. Et je l’entretiens à grand renfort de petitesses. Je crie et me fais vengeance. Je me venge de la jeunesse. Je me venge de ceux qui sont en forme. Je me venge de l’abandon des miens. Je me venge de ceux qui ont des horaires. Je me venge de ceux qui ont des manies. Je me venge de ceux qui font des manières. Je me venge de ceux qui ont une espérance. Je me venge des vieux qui habitent ici et qui ne me ressemblent pas.

Lundi

Oui, souvent, j’aimerais en venir aux mains. Comme avec mes classes préparatoires du temps où j’étais institutrice : un coup de règle sur les doigts. Laaaaa ! Ça défoulait.

Côté mains d’ailleurs, je suis encore assez habile. Ça ne leur a pas échappé. Je viens toujours à table avec un tricot à terminer. Et une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Je sais, c’est l’heure de manger. Mais je les méprise toutes. Et ça trempe dans la soupe, et ça imbibe bien, et plouf, l’assiette renversée. Ouille, je me brûle ! La fille de salle arrive enfin ! Et nettoie-moi ça, petite idiote ! Ça ne loupe jamais.

Du coup, ils m’ont appelée Mamie Tricot. Mouais. Mamie, mon œil, je n’ai jamais eu d’enfant, alors des petits enfants ! Et s’ils m’appellent Mamie, il faut croire que je fais vieille ! Tricot, peut-être. C’est tout ce qui me reste. Mamie Tricot alors. Mais derrière ce masque inoffensif, je me sais pire que Grand-mère Tartine. Une tueuse avec des mitaines et trois poils de barbe. Toujours à ruminer. Et langage super châtié

Mardi

Je les déteste tous. Je m’en gargarise dès le saut du lit. Je gueule les noms de tous ceux que je hais. Je les hurle :

« Le cuisinier d’ici est un con ! »

« La martienne de service est une débile ! »

« Sophie l’aide-soignante est une pouffiasse ! »

Et parce qu’on m’entend, on se dit que je suis réveillée et on vient me servir le petit déjeuner. Ce sont elles qui sont sourdes ! Les connes !

Mercredi

Je les déteste tous.

Oui, je déteste leurs regards sur les vieux sans issues, l’empressement que les martiennes mettent à dresser la table avant de partir fumer leur clope, je déteste Nathalie, je sais qu’elle est enceinte, elle a son petit sourire heureux, bienheureux même, la traînée ; depuis, elle essaye de moins soigner son travail chez moi ; je déteste l’aumônier qui rase les murs ; je déteste ma voisine, celle qui reçoit des visites quand je veux me reposer : les gosses tapent des pieds. Elle a des petits-enfants elle ?!? Des plaies. C’est mieux que je n’en aie pas eu.

Et je déteste les enfants depuis longtemps : du temps où ils ne savaient pas écrire sans rature, c’est dire si ça dure ; et ça ne s’est jamais arrangé…

Jeudi

Je ne laisserai de repos à personne. Je serai la terreur de cet hospice. Vous ne pensez pas ?!? Est-ce qu’on m’a laissée en paix moi ?

Vaste et grande question. Ils vont en voir de toutes les couleurs, et même une fois morte, je reviendrai pour les maudire et les hanter encore davantage.

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