
Les sentinelles de la reine Ou'Teikh - Tome II : Le cauchemar de la princesse d'Abyssinie
Chapitre 2
De nombreux marins se tenaient sur les ponts, le regard pointant fixement ces cavaliers rangés en ordre sur la rive. Tous les hommes d’équipage avaient dans le regard quelque fascination aussi indescriptible que la surprise qui l’accompagnait. Cette formation dont l’alignement évoquait singulièrement un aigle déployant ses larges ailes, la tête faisant front aux vaisseaux comme par défiance. Les marins s’attroupèrent nerveusement autour du capitaine, prêts à recevoir les ordres quant aux prochaines manœuvres.
— Sacre Dieu ! Pour qui se prennent-ils à ainsi oser se présenter aux officiers de Sa Majesté, le roi de France avec autant d’arrogance ? pesta l’officier Galfont.
— Ma foi ! Qu’ils ont l’air divertissants, à défiler avec leurs chiens ! Quelle cavalerie digne de ce nom songerait à parader avec des chiens tenus en laisse ? lança l’officier Jacquemart sur un ton de moquerie.
— Messieurs, pour votre information personnelle, il ne s’agit nullement de chiens comme vous et moi avons coutume d’en voir en France ! Ce sont des Hyènes, des carnassiers d’une redoutable férocité ! Ceux-là semblent être d’un gabarit particulièrement imposant ! C’est à se demander à quoi ils peuvent bien les nourrir ? souligna monsieur Bouvreuil.
— Ah ! Ah ! Des hyènes ! Qu’est-ce donc cette fantaisie ? s’esclaffa l’officier Jacquemart sur un ton amusé.
— Oh ! Ne croyez pas si bien dire, monsieur jacquemart ! Tenir ces carnassiers en laisse requiert une étonnante force et vigueur ! souligna monsieur Bouvreuil.
— Des Hyè-Quoué ? Jamais ouï-dire de ma vie de marin ! lança le vieux Robin.
— Ne t’en fais donc pas, mon Robin ! J’m’en vais t’en attraper un d’ces bestiaux que t’pourras porter à la m’son pour surveiller ton troupeau de bêtes dans le Limousin ! lança un autre marin.
— Ooohhh, non ! J’en doute fort, messieurs ! Ce genre de carnassier n’est nullement de bonne compagnie ! N’ayez crainte mon cher Robin, vous n’allez pas tarder à vous en rendre compte ! Vos propres yeux vous en dissuaderont rapidement ! Une petite horde de ces hyènes pourrait anéantir votre troupeau de bêtes en quelques instants ! souligna monsieur Bouvreuil.
— Quelle est donc cette garnison dont le sens de l’hospitalité est aussi prosaïque ? Est-ce une manière de recevoir des marins de Sa Majesté, le roi de France ? Ils mériteraient quelques salves pour leur enseigner les bonnes manières ! lança l’officier Galfont d’un air de mépris.
— Allons ! Monsieur Galfont, votre impulsivité est aussi extravagante que cette idée de salves ! N’aurions-nous pas quelques bonnes manières au nom de la couronne que nous servons ? Je salue d’ordinaire votre promptitude à l’action mais votre sens de l’observation comme de la pondération vous fait toujours autant défaut ! Ces cavaliers que vous voulez canonner ne me semblent d’aucune posture belliqueuse ou hostile ! souligna le capitaine d’un ton refrénant ses élans.
— D’ailleurs, leur présence sur cette rive qui demeure leur territoire, vous semblez l’oublier, n’a rien d’un affront ! ajouta le lieutenant Bricard.
— Il s’agit vraisemblablement d’émissaires envoyés par leur souverain sous l’escorte d’une escouade de cavalerie ! souligna, monsieur Bouvreuil.
— J’ignorais vos faits d’armes autant que votre expérience militaire, monsieur Bouvreuil ! Vous qui êtes si tendrement attaché à voir le bien partout, votre crédulité vous perdra un jour ! Attachez-vous à faire et à lire les cartes et laissez donc aux militaires le métier et l’appréciation de la guerre ! reprit l’officier Galfont, d’un air hautain.
— Décidément, votre farouche volonté de toujours vouloir en découdre par l’épée vous rendrait-elle si aveugle au point que vous ne puissiez faire la distinction entre postures amicales et hostilités ? Cela ne nous surprend guère, monsieur Galfont ! riposta vertement monsieur Bouvreuil.
— Ces cavaliers n’ont rien d’hostile, en apparence ! Cependant, notre expérience de ce qui s’est passé en Terre de la Vraie Croix nous commande d’agir avec circonspection ! Que chacun soit vigilant ! Apprêtez les canons et postez l’artillerie ! Cela couvrira nos arrières si nécessaires ! Que personne n’ouvre le feu sans en avoir reçu mon ordre ! Larguez les chaloupes ! Nous allons répondre à leur accueil comme il se doit, au nom du roi de France ! Hissez le fanion de la couronne et placez le drapeau blanc à la proue des embarcations ! ordonna le capitaine.
— Mais, Capitaine ! Comment ces indigènes pourraient-ils interpréter le sens d’un drapeau blanc s’ils ignorent nos nobles règles de guerre ? contesta l’officier Galfont.
— Ne soyez donc pas tant bridé par l’instruction que nous avons reçue de nos prestigieuses académies militaires, monsieur Galfont ! Faisons donc appel à notre bon sens face à la réalité du terrain ! ajouta le lieutenant Bricard, l’apostrophant avec bonhomie.
— J’ignore autant que vous, monsieur Galfont, si ces cavaliers connaissent ou non nos codes militaires ! Après ce que nous venons de vivre en terre de la Vraie Croix et en haute mer, si l’option nous est offerte de ne brandir ni l’épée, ni d’ouvrir le feu, nous n’y faillirons nullement ! Pour autant, notre rang de marins de la couronne de France nous dicte de ne point déroger aux règles de bienséance militaire en aucune circonstance ! À défaut, nous ne vaudrions pas mieux qu’une vulgaire bande de mercenaires en armes ou de vils pirates qui croisent en ces eaux tropicales ! lança le capitaine avec autorité.
— Pardonnez mes élans, Capitaine ! acquiesça l’officier Galfont, le visage quelque peu crispé.
Les rayons du soleil perçaient vivement le voile brumeux qui enveloppait l’atmosphère matinale. À présent, nous distinguions plus nettement ces cavaliers. En un éclair, les marins se dispersèrent et s’exécutèrent sous les ordres et avec discipline. Peu après, une garnison d’hommes d’armes embarqua à bord des deux chaloupes apprêtées. Les embarcations portées par une faible houle s’éloignèrent peu à peu des vaisseaux en direction du rivage.
Le capitaine était à bord de la première chaloupe, en compagnie de quelques marins parmi lesquels se trouvaient les officiers Jacquemart et Galfont. Le lieutenant Bricard, monsieur Bouvreuil et d’autres hommes d’armes embarquèrent à bord de la seconde. Ils s’éloignèrent sous le regard de leurs camarades d’où perçait une inexorable inquiétude. Ce fut tel une incertitude alimentée par une ardente angoisse qui planait au-dessus des vaisseaux. Était-il opportun et prudent de débarquer sur ces côtes, d’aller à la rencontre de ce détachement de cavalerie africaine qui avait tout l’air d’une unité de reconnaissance ? Questionnait leur regard. En marin de grande expérience et militaire éprouvé qu’il fut, le capitaine n’allait nullement défaillir au moment de se rendre de si bonne grâce à ce qu’exigeait son autorité.
Fallait-il ouvrir le feu pour faire fuir ces hôtes au mépris de leurs véritables intentions, comme l’avait présomptueusement pensé l’officier Galfont ? Le capitaine n’eut aucun doute quant à sa décision, tant l’idée d’engager quelque hostilité lui sembla des plus maladroites et périlleuses pour ses hommes comme pour ses navires. L’état de sa flotte, à présent réduite à quelques marins aussi amoindris qu’affaiblis, véritables suppliciés, tout juste rescapés des foudres de l’océan et des feux de la marine portugaise, ne le mettait guère en position de s’engager dans quelque affrontement. À mesure que les chaloupes progressaient vers la rive, la nervosité des marins devenait de plus en plus perceptible. Le capitaine et ses hommes foulèrent enfin le rivage. Leurs bottes baignaient dans cette eau dont la fraîcheur semblait apaiser leur esprit bouillonnant d’inquiétude. Les cavaliers immobiles pointaient fixement leur regard vers eux, avec une placidité qui leur glaçait le sang.
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