
Nighthawks
Chapitre 2
Farid s’engagea dans la rame THV (train haute vitesse) avec son aspirateur et entama son boulot merdique par la plateforme du bas. Il en avait vraiment marre, mais il n’avait pas le choix ; c’était ou ça ou retour à la case prison. Il dut demander aux agents de maintenance qui jouaient aux cartes dans la voiture voyageurs de se déplacer dans une autre pour aspirer les miettes qui étaient à leurs pieds. Ceux-ci lui firent à moitié la gueule, car ils n’appréciaient pas d’être dérangés pendant leur partie. En plus, ils laissaient traîner leurs canettes de bière qu’ils ne prenaient même pas la peine de jeter dans les boîtes à déchets prévues à cet effet. Le plus hostile d’entre eux se permit même de lui dire qu’il les emmerdait avec son aspi de merde. Farid ne tiqua pas sur le coup, même s’il bouillait intérieurement, car son statut de « liberté conditionnelle » ne l’y autorisait pas. Dans d’autres circonstances, il aurait fait bouffer sa canette de bière à l’impoli jusqu’à ce que celui-ci lui implore à genoux pardon. Un de ces jours inch’Allah !
Il continua donc son boulot, une colère noire le rendant électrique. Ça n’était pas la première fois qu’un agent de maintenance lui parlait mal. Il les détestait pour la plupart, protégés qu’ils étaient par leur statut. Eux pouvaient se permettre de jouer les cadors avec les pauvres types du nettoyage comme lui. Il se consola en se souvenant que la plupart étaient des lèche-culs entièrement soumis à leurs hiérarchies, tenus par les couilles par les notations ; très enclins à se dénoncer les uns les autres pour satisfaire la toute-puissance de leurs encadrants. Ce petit monde qu’il était obligé de subir le dégouttait au plus haut point. Concernant ses collègues du nettoyage, la donne était la même et c’est pourquoi il restait presque toujours en retrait pendant les pauses. Sa contremaîtresse arriva afin de contrôler son travail
— Comment ça va, Farid ? lui demanda-t-elle.
— Lbès Riana, répondit-il sans conviction. Je termine la voiture 5 et je vais fumer ma clope.
— OK, se contenta-t-elle d’ajouter puis de partir superviser d’autres agents. Elle savait que ce gars-là pouvait être dangereux si on le chatouillait trop. Ses supérieurs l’avaient prévenue. Ils avaient systématiquement des entretiens avec les flics de la DGSI quand ils recevaient des nouveaux directement sortis de prison.
Il termina ce pénible travail puis sortit sur le quai se rouler un petit joint pour décompresser un petit peu tout en réfléchissant à l’agent impoli et à la façon de le remettre un jour à sa place. Sa colère ne baissait pas. Trop de problèmes le submergeaient ces temps-ci : bancaires, de logement, de factures, de boulot stupide et pas valorisant, de juge des libertés conditionnelles intransigeant et borné, de copine qui se foutait un peu de lui… Il tira quelques lattes sur son joint et commença à se calmer.
Tout à coup, un agent de maintenance qu’il n’avait pas vu sortit de la plateforme du train. Son sang ne fit qu’un tour, car il savait très bien qu’au moindre faux pas il retournerait fissa en zonzon. Son destin était donc à la merci de ce type, car si c’était un encadrant, son sort était scellé. Il poussa un grand ouf de soulagement quand il reconnut le gars. Il s’appelait Enzo et avait une réputation de quelqu’un de bienveillant et protecteur envers les gens de l’entreprise de nettoyage qu’il encadrait. Il était l’interlocuteur en gros de la contremaîtresse du prestataire de service.
— Oh ! salut, Farid, comment ça va ? Plaisir de te voir ! dit-il sincèrement.
— Salut, Enzo, ça roule ?
— Non, j’ai pas encore eu le temps, répondit-il en plaisantant, ayant senti l’odeur du cannabis. Tu me fais fumer ?
Farid lui tendit le joint avec plaisir. Il était rassuré. Enzo reprit la conversation après avoir fumé une latte :
— Alors, comment ça se passe ce soir, les trains sont pas trop sales ?
— M’en parle pas, au retour de vacances ils sont toujours dégueulasses. Je vais pas m’en sortir.
— Fais ce que tu peux, ce sera déjà pas mal. Sinon le moral, tout va bien ? demanda-t-il en lui rendant le joint.
— Ça va bien à part avec deux/trois de tes collègues qui me parlent mal et qui risquent de se faire casser la bouche s’ils continuent comme ça.
— Vas-y, Farid, ramène une pompe de ton quartier et colle-le-leur sous le nez pour leur apprendre à dire bonjour.
Enzo connaissait le passif de Farid. Ils avaient des atomes crochus et avaient appris en discutant simplement à se connaître, à se respecter puis à s’apprécier. Enzo, d’ailleurs, faisait plus confiance aux agents de nettoyage qu’à ses propres collègues et encadrants qu’il considérait comme soumis à une entreprise qui encourageait la délation et la soumission servile. Il avait été déçu par celle-ci en s’apercevant que les critères d’évolution de carrière dépendaient plus du copinage que de réelles compétences individuelles.
— Laisse tomber, Enzo, rien à battre de ces demi-sel.
— Ouais, t’as raison, pas la peine de récolter des emmerdes à cause de ces malpolis.
Enzo quitta ensuite son pote du nettoyage en lui souhaitant bon courage.
Farid, avec son passif, avec son histoire et ses galères reprit du coup un peu confiance en la nature humaine. Il pensa en son for intérieur qu’Enzo était un chic type.
Ayant terminé son joint, il retourna dans la rame et reprit son travail abrutissant. Il termina puis enroula le cordon électrique autour de son aspirateur. Il se rendit ensuite à la voiture-bar pour y chercher une bouteille d’eau, car il avait soif. Il en récupéra une, l’ouvrit et se désaltéra. Il regarda par la vitre du train et reconnut l’agent qui lui avait mal parlé en train de descendre un escalier métallique menant dans la fosse qui permettait de contrôler les dessous de caisse des THV. Celui-ci rata une marche et alla dans sa chute se briser le nez contre un pilier métallique. À genoux, le pauvre bougre se tenait le visage dans ses mains et le sang commença à couler franchement sur celles-ci. Farid se mit à rire de bon cœur et remercia Dieu de lui avoir permis d’assister à cette scène rafraîchissante.
Vous aimerez aussi





