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Couverture du roman Nighthawks

Nighthawks

Valérie, policière, Francis, livreur malmené par le sort, Piotr l'Ukrainien et Lloyd, un barman mystérieux, partagent une identité commune : ils sont des Nighthawks. Leurs trajectoires se percutent dans une rencontre imprévisible. Sous l'influence magnétique de la lune, les plus téméraires risquent de se brûler les ailes comme Icare. Dans cette atmosphère nocturne et périlleuse, restez sur vos gardes, car le diable s'immisce peut-être au cœur de ce récit.
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Chapitre 3

Le gars se considérait comme un crack de l’espionnage. Ça n’était pas son métier à proprement parler, mais son boulot pépère lui permettait de s’y adonner tranquillement. Il bossait de nuit la plupart du temps : trois semaines de nuit et une semaine de journée. Sa fonction, au cinquième étage de son établissement privé de maintenance de trains, consistait à faire rentrer les rames qui provenaient des gares pour entretien et nettoyage. Une fois que ceux-ci étaient rentrés sur site, il s’abandonnait donc avec ses jumelles à son occupation favorite : mater en douce les agents qui étaient en bas sur le terrain. Il y passait des heures et prenait beaucoup de plaisir à le faire. Ainsi, les heures défilaient beaucoup plus vite que s’il était resté le cul dans son fauteuil de bureau en face de son écran d’ordinateur. Parfois, il était avec un collègue (ses jumelles restaient dans son sac quand c’était le cas parce que son activité préférée lui inspirait un peu de honte vis-à-vis de lui malgré les encouragements de sa hiérarchie), parfois non.

Cette nuit-là, il était seul. Il était vingt-trois heures zéro deux. La plupart des trains étaient rentrés, alors il sortit ses jumelles. Il commença donc son petit numéro de voyeur. Pour le moment, rien de bien intéressant. Il suivait le cheminement d’un gars de la maintenance qui contrôlait visuellement les faces du train.

Il regarda un peu plus loin et s’arrêta sur la fenêtre d’un petit poste (un petit bungalow le long des voies) où ses collègues de la maintenance attaquaient le casse-croûte. Il s’amusa donc à compter les bouteilles qui étaient sur la table : trois. Ça va, pensa-t-il, ça fait une bouteille de rouge par personne vu que je sais qu’ils sont trois ce soir dans le bungalow ; c’est raisonnable.

Il dirigea ensuite ses jumelles en direction des locaux du prestataire de nettoyage. Quatre gugusses assis sur des bidons de vingt litres d’un quelconque liquide de nettoyage. Ils tchatchaient, buvaient du thé (la plupart étaient musulmans et ne buvaient donc pas d’alcool) et se roulaient des joints de cannabis. Activité quotidienne, les dirigeants étaient au courant et laissaient courir pour le moment en raison de la politique de l’entreprise qui privilégiait la paix sociale. Les gugusses étaient en pause. Il vit la contremaîtresse arriver, apostropher ses agents et les engueuler. Dommage qu’il n’avait pas la possibilité de mettre des micros vers leurs locaux, car il aurait aimé savoir ce qu’elle leur disait.

Il continua son inspection en dirigeant ses jumelles vers la sortie du site et remarqua des agents de sécurité en planque ; vraisemblablement afin de choper les petits cons de la cité d’en face qui venaient régulièrement escalader le grillage pour piquer les torches dans les motrices des trains. Ils s’en servaient les quatorze juillet pour remplacer les feux d’artifice. Il poursuivit sa petite inspection, mais ne remarqua rien de transcendant alors il décida de poser ses jumelles pour se diriger vers la machine à café située dans le couloir. Il en acheta un, puis le but tranquillement sur son fauteuil face à son écran.

Il fit ensuite rentrer le train suivant, aidé de son système informatique. Il reprit ses jumelles puis se cala tranquillement devant la fenêtre qui lui permettait de voir la quasi-totalité du site. Ça me gonfle un peu ce soir, pensa-t-il, rien d’intéressant. Pas d’agent de nettoyage ou d’agent de maintenance se trimballant de gros sacs poubelle pleins de canettes et de sandwichs dérobés dans les bars des trains donc pas de délation demain et de bon point qui va avec. Voyons voir un peu plus loin…

Tout à coup, il remarqua quelque chose qui l’interpella : que fout cette pouffiasse en mini-jupe et talons hauts à déambuler le long de la voie du fond ? D’habitude, les agents portent des gilets verts et des tenues de maintenance. Or celle-ci a bien un gilet, mais c’est pas le type de profils qu’on voit habituellement sur le site, vu que les gonzesses de la maintenance sont toutes des grosses. Peut-être une cadre d’un service externe venue contrôler je ne sais quoi ? Intéressant !

Il poursuivit donc son observation avec ses jumelles et constata que la pin-up plutôt bien roulée se dirigeait vers un agent de l’établissement qu’il ne reconnut pas puisqu’il portait une casquette. Ils parlèrent dix secondes puis entrèrent dans une cabine de conduite. Il continua à les espionner, car son point de vue l’autorisait à voir ce qui se passait dans la cabine à travers la grande vitre de face de celle-ci. Stupéfait, il constata que la femme s’était assise sur le petit strapontin, qu’elle avait écarté les cuisses et que l’agent de maintenance commençait à la trombiner, le salaud ! Il ne pouvait pas voir le coït à proprement parler, car l’homme, de dos, le lui cachait, mais il n’y avait aucun doute ! Putain ! C’est pas vrai ! Il est en train de l’emmancher l’enculé ! Cette scène lui rappela un PowerPoint qu’il avait trouvé dans un ordinateur sur le site précédent où il bossait. Il y avait vu un conducteur de train de fret privé et une femme (les visages étaient floutés bien sûr) baiser pendant le cheminement du train, dans la cabine de conduite ! Pendant le parcours ! Tout un panel de positions variées commenté par des légendes du genre : purge de la conduite principale, accrochage des demi-accouplements, graissage des organes de roulement, etc.

Il remarqua ensuite que les deux amoureux changèrent de position ; la femme se mit en levrette et le gars continua donc à la besogner gaiement. Il ajusta la clarté des jumelles et ce coup-ci il vit clairement tous les détails, car les amants étaient de profil, très légèrement en perspective cavalière, ce qui lui permit de voir le coït. Cette vision l’excita : il défit sa ceinture, sa braguette, baissa son jean jusqu’à mi-cuisses et se masturba compulsivement tellement ça l’avait chauffé. Ça le rendit dingue ; il sentit l’éjaculation monter. Il accéléra la cadence et se laissa aller contre le mur presque en même temps que les deux amants. C’est alors qu’il entendit la porte de son bureau s’ouvrir ; il se retourna, catastrophé avec le jean aux mi-cuisses, la bite dans une main, les jumelles dans l’autre et sa directrice d’établissement tout juste en face de lui.

Viens te frotter à mon art

Viens piquer de ton gros dard

Approche-toi mon canard

Sors-moi voir ton beau pétard

Hélas ! Trop tard ! Balthazar

Par un malheureux hasard

Une sombre histoire de falzar !

Quiproquo rédhibitoire

Vouloir exceller dans l’art

De se caresser le soir

Au travail, sans se faire voir

Est un noble et bel espoir

Il fallait dire au revoir

S’en aller, partir sans gloire

Piégé bien bêtement par

Un contretemps, salopard !

Sa journée avait été assez pénible et ce ne serait sûrement pas la dernière de sa carrière bien évidemment. L’interpellation de son dernier client avait été difficile. Pas dans le sens usage de la force, mais plutôt dans le sens olfactif. Lui et ses collègues avaient bien ramassé sur ce coup. Il était toutefois content d’avoir pu passer de la police secours à la BAC ; il s’y sentait un peu plus libre. Les fourgons et leurs embrouilles de cassos l’avaient sérieusement gonflé, il n’en pouvait plus de la misère des pauvres gens chez lesquels il était intervenu quotidiennement.

À la BAC, c’était un peu plus le flag. Il aimait tourner avec ses deux collègues en voiture, repérer les vilains en action et leur tomber dessus à bras raccourcis. Cependant, la dernière intervention l’avait un peu dégoutté. Son équipage patrouillait tranquillement dans le quartier de Gerland en cette fin d’après-midi et remarqua un gars sortant précipitamment du Super U suivi de près par le vigile qui essayait de le rattraper. Évidemment, ils se mirent sur les basques du fuyard et le coffrèrent sans problème deux cents mètres plus loin. Ils l’interpellèrent facilement, le gars ne résista pas et se laissa cueillir en douceur. Ils le collèrent dans la voiture direction le commissariat place Jean Macé à cinq cents mètres. Là où le bât blessa, ils s’en aperçurent très rapidement, c’est que le voleur de binouzes s’était pissé et chié dessus pendant la poursuite et même les fenêtres ouvertes ne suffirent pas à ôter l’odeur de leur véhicule ; la banquette arrière avait été souillée vraiment profondément. Même après avoir déposé le client vers les collègues, la patrouille devenait quasiment impossible, d’autant plus que l’hygiène du gars était vraiment lamentable. Vraiment une fin de journée de « merde ».

Enfin, il rentra chez lui, mais il sentit encore cette odeur persistante sur ses propres vêtements. Il était un peu écœuré, cette pestilentielle puanteur lui restait dans le pif, beurk !

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