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Couverture du roman Ne te retourne pas

Ne te retourne pas

Issue d'un milieu aisé, Ella mène une vie d'étudiante en apparence idéale. Pourtant, son équilibre bascule lorsqu'elle se sent traquée par un inconnu et témoigne de faits troublants. Face à l'incrédulité de ses proches qui s'inquiètent pour sa santé mentale, la jeune femme doit puiser dans ses forces pour affronter l'inexplicable. Au cœur de cette lutte entre doutes et réalité, sa rencontre avec André, un danseur, bouleversera son destin et sa perception du hasard.
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Chapitre 2

Il était bientôt midi quand le centre-ville de Mont-de-Marsan prit une dimension agitée. Les gens allaient et venaient sur la place St-Roch, au cœur de la ville. Ils la traversaient d’un pas nonchalant ou pressé, selon l’intérêt qu’ils y prêtaient. Il y avait des promeneurs qui prenaient le temps de déambuler ou faire du shopping. Sans contrainte de temps. Tranquillement. Et il y avait aussi ceux qui débauchaient de leur travail pour prendre une pause-déjeuner rapide dans un des restaurants du coin. C’étaient surtout des employés du secteur tertiaire. La préfecture des Landes habitait beaucoup d’administrations publiques, avec toute cette catégorie sociale de salariés. Et puis, plus loin, sous le parking, il y avait le marché avec un tas de commerçants qui étalaient leurs produits locaux. Ça sentait le poisson sous ce parking. L’odeur forte du poisson. La poissonnière, d’ailleurs, était la première à le dire. Elle criait sans gêne et avec négligence que ça puait le poisson pourri. Tout le monde riait en la regardant. Sa voix était aussi forte que sa corpulence. Elle était tellement imposante et grossière. Parfois, elle arrivait à mettre l’ambiance à elle seule dans le local entier. Le marché montois avait toujours dégagé une atmosphère particulière. C’était une famille entière qui s’y retrouvait le mardi matin. Des poussins dans un poulailler. Cela taquinait, riait, criait. Une fois, l’épicier avait souhaité un joyeux anniversaire au fromager des Pyrénées qui était à l’autre bout de son stand et tous autour, commerçants comme clients, s’étaient mis à chanter pour lui. C’était plutôt bon enfant comme ambiance.

Donc, la population montoise s’agitait sous l’appel de la faim. Les activités avaient repris. La ville s’éveillait après la torpeur qu’elle avait pu connaître sur le mois d’août, où les Montois avaient préféré déserter les lieux pour des vacances en plein air, à la montagne ou en bordure de mer.

À l’angle de l’agence immobilière, Ella fit un demi-cercle avec sa tête et l’arrêta sur la gauche lorsqu’elle le vit. Elle s’approcha et entendit le son de sa voix de plus en plus fort au fur et à mesure des pas qui la faisaient avancer dans sa direction.

« Ici, l’information du jour. Venez la chercher ! Toute fraîche d’aujourd’hui, venez connaître les derniers évènements du Sud-Ouest. »

Il se laissait quelques secondes de répit puis, reprenait avec le même timbre de voix, la même phrase chaque fois. Ce n’est que lorsqu’il aperçut Ella, au dernier moment, qu’il cassa le rythme qu’il s’était imposé depuis le début de la matinée.

— Tiens, voilà ma princesse ! T’es sortie de ton château, pour prendre l’air dans la mégalopole landaise ?

— Je t’ai déjà dit d’arrêter de jouer au prince charmant avec moi, j’ai horreur de ça ;répliqua-t-elle

— Cette meuf là, c’est d’la balle ; lança-t-il au jeune garçon vêtu comme lui, d’un imperméable rouge avec le même logoElle envoie, je kiffe ça !

— Tu finis à quelle heure ? J’ai envie d’aller boire un café en terrasse.

— J’suis chaud ! Dans 10 min, ma mignonne. Je te rejoins.

Aussitôt, le crieur de journaux avait repris avec élan, les quelques phrases qui revenaient en boucle depuis l’aube.

Ella avait rencontré André lors d’un battle de break dance qui était donné au Cloître des jacobins, sur la commune de Saint-Sever, dans les Landes. Elle était enfouie dans une foule de spectateurs sans relâche, lui était sous les feux des projecteurs, transpirant.

Ella avait pris goût à cette ambiance de musique de rue au point d’assister à nombre de représentations de la ville et des alentours. Ce soir-là, alors que l’ancien couvent était éclairé par quelques faisceaux de lumière colorés de rouge, de vert et de jaune, elle était venue regarder ce show de danse urbaine, avec une impression d’embraser toujours plus cette atmosphère dilettante.

C’est elle qui l’avait regardé la première. Elle n’avait pas vraiment eu le choix car il s’était propulsé devant elle, sur la scène, en entrant avec un jeu de jambes rythmé. Elle était impressionnée par l’attaque incisive qu’il mettait dans chacun de ses passages en réponse à son adversaire.

Le battle s’était terminé, le jury avait nommé un vainqueur, et la foule s’était dispersée. Ella avait pris le temps d’observer les danseurs qui s’étaient retrouvés entre eux. Seul André occupait encore une partie de la scène, en simulant des mouvements techniques au ralenti et de manière répétée. André s’était rendu compte que quelqu’un l’observait et s’était donc retourné avec un regard qui cherchait à savoir si elle voulait quelque chose. Ella avait secoué la tête en guise de réponse. De là, ils avaient échangé quelques paroles et continuaient à se voir régulièrement.

— S’il vous plaît, m’sieur… 1 café et 1 coca tranche ; lança André en claquant des doigts au serveur du bar.

Il venait de rejoindre Ella à une table mi-ombre, mi-soleil.

— Fini de trimer pour la journée ! Place à ma princesse maintenant ; continua-t-il en encerclant la chaise sur laquelle était assise Ella de son bras. Tu n’as pas l’air dans ton assiette bichon, qu’est-ce qu’il t’arrive aujourd’hui ?

— Le type, derrière toi, dans le bar d’en face, il m’observe.

— Il t’observe ? Il a flashé, surtout ! reprit André en faisant les yeux doux.

— Il me regarde avec insistance, discrètement mais je l’ai remarqué depuis que je suis arrivée. Il est bizarre. En décalage. Habillé cool et débraillé, aussi coiffé comme un prince. Y’a un truc qui cloche. Je ne le sens pas.

— Et mais t’es chelou toi, en fait !

— Laisse-moi ta place s’il te plaît, je vais me mettre de dos ; il me met mal à l’aise.

Ella se fit interrompre par des cris et des pleurs provenant du manège au centre de la place. L’enfant faisait un caprice. Il tapait des pieds et des mains sur le dos de son papa. Elle se retourna, le serveur arrivait à ce moment-là avec le plateau de boissons sur une main.

— Pour Madame, le café ; Monsieur, votre coca, je vous laisse la note là.

— La note, c’est moi qui prends ! J’ai trimé 6 h ce matin, au moins pour pouvoir offrir un café à ma princesse ; dit-il fièrement.

— Laisse André, garde plutôt ton argent. Tu vas en avoir besoin ; stoppa Ella par un mouvement de bras

— Hors de question ; et il fit signe au serveur de filer avec le billet de monnaie qu’il lui avait tendu.

Tu sais, Ella, nous les pauvres, nous sommes beaucoup plus philanthropes que les riches, c’est bien connu.

— Pourquoi tu dis ça ? Et d’où tu sors ce mot, toi qui ne jures que par le langage de rue ?

— Le mec qui fait rire à la TV, il faisait un sketch l’autre jour : « La définition du mot “philanthrope” ; tu files en trop », en tropézienne, quoi !

Et il éclata de rire, au souvenir de cette boutade. Puis, voyant le regard sérieux que lui adressait Ella, il ajouta.

— Tu te souviens du parcmètre quand nous étions à Pau ? Tu n’avais pas assez de monnaie pour qu’il sorte un ticket. Est-ce que tu te souviens du monde qui faisait la queue derrière nous ?

— Oui, nous bloquions la file ; il y avait des gens très bien d’ailleurs qui sortaient du théâtre.

— Eh bien, tes gens très bien, j’appelle ça des riches, moi ; et qui t’a aidée et a mis des pièces dans la machine ?

— Bien…

— Alors, si tu n’oses pas le dire, je vais le faire moi : le clochard qui faisait la manche près de l’horodateur. Oui, c’est lui qui est venu mettre ses pièces pour t’aider. Derrière, ça râlait, ça injuriait car ça n’allait pas assez vite. Point.

Ella ne lui répondit pas. Involontairement, elle tourna la tête sur le côté, comme pour se dégager les cheveux de son visage et fronça les sourcils.

Au bout d’un long moment, elle s’appuya avec son bras sur la table, ce qui l’aida à se tourner complètement derrière elle. Il avait disparu. Le monsieur habillé cool et débraillé, aussi coiffé comme un prince n’était plus là.

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