Couverture du roman Ne te retourne pas

Ne te retourne pas

9.5 / 10.0
Issue d'un milieu aisé, Ella mène une vie d'étudiante en apparence idéale. Pourtant, son équilibre bascule lorsqu'elle se sent traquée par un inconnu et témoigne de faits troublants. Face à l'incrédulité de ses proches qui s'inquiètent pour sa santé mentale, la jeune femme doit puiser dans ses forces pour affronter l'inexplicable. Au cœur de cette lutte entre doutes et réalité, sa rencontre avec André, un danseur, bouleversera son destin et sa perception du hasard.

Ne te retourne pas Chapitre 1

À mes enfants,

Ma fille, je cherche les mots…

Ils n’y sont pas.

Ils n’existent sûrement pas.

Ou plutôt, c’est moi qui n’en trouve aucun à la hauteur.

Simplement, merci.

Mon fils, si intimement lié à moi

durant ce temps d’écriture, en symbiose vitale.

Au papa de mes enfants :

Afraid Of Everyone, The National

Then I'm radio and then I'm television

I'm afraid of everyone, I'm afraid of everyone

Lay the young blue bodies, with the old red violets

I'm afraid of everyone, I'm afraid of everyone

With my kid on my shoulders I try

Not to hurt anybody I like

But I don't have the drugs to sort

I don't have the drugs to sort it out, sort it out

I defend my family with my orange umbrella

I'm afraid of everyone, I'm afraid of everyone

With my shiny new star spangled tennis shoes on

I'm afraid of everyone, I'm afraid of everyone

With my kid on my shoulders I try

Not to hurt anybody I like

But I don't have the drugs to sort

I don't have the drugs to sort it out, sort it out

I don't have the drugs to sort

I don't have the drugs to sort it out, sort it out

Your voice has stolen my soul, soul, soul

Your voice has stolen my soul, soul, soul.

Chapitre 0

Les fillettes chantaient à tue-tête. Elles étaient l’une face à l’autre et continuaient de se taper dans les mains en criant haut et fort « Trois p’tits chats, trois p’tits chats, trois p’tits chats, chats, chats, chapeau de paille, chapeau de paille, chapeau de paille, paille, paille, paillasson, paillasson, paillasson, son, son, somnambule, somnambule…». Elles ne s’arrêtaient pas. La boucle ne se refermait jamais. C’était un peu comme une peluche automate qui répétait sans cesse les mêmes phrases jusqu’à ce que l’on appuie sur le bouton off. La plus grande des filles, la troisième, sautait frénétiquement à la corde à sauter.

En premier, c’est le ballon qui avait roulé, au loin. Puis, c’est l’enfant qui lui avait couru après. Elle avait spontanément abandonné son jeu de mains pour le suivre. Elle s’était détachée du groupe. On entendait encore la mélodie s’assourdir sur son chemin. Derrière la haie, elle l’avait vu. Le ballon s’était enfin arrêté. L’enfant s’était approché et lorsqu’il s’était relevé avec l’objet de la providence entre ses mains, il avait penché la tête pour y voir un peu plus clair. À pas de loup, il s’était avancé et l’avait aperçu derrière les feuillages, ce grand camion blanc masqué. Ses portes à l’arrière étaient entièrement ouvertes. Une image était venue se coller devant les yeux de l’enfant qui s’était immédiatement détourné. Il avait couru à toute jambe rejoindre le groupe. Dans la précipitation, il avait fait tomber Carrie, sa poupée de toujours.

Chapitre 1

— Non, non et non ! Je ne suis absolument pas d’accord avec toi ; je te dis qu’ils étaient là et qu’ils n’étaient pas nets !

Et elle sortit de la chambre en claquant la porte.

Comme bon nombre de fois où Jonathan et Ella abordaient ce sujet, cela finissait ainsi, par un claquement de porte. En général, la plupart du temps, enfin quasiment tout le temps, c’était Jonathan qui entendait retentir encore dans sa tête pendant plusieurs secondes, le bruit net et puissant d’une porte claquée dans la pièce. Comme une porte qui claque avec un courant d’air, elle était poussée avec force. Elle, s’éloignait toujours à grands pas, laissant derrière, le jeune homme enfermé, dans la pièce et dans un silence nouveau.

Jonathan ne s’étonnait plus des réactions de sa sœur ; il savait qu’elle était comme ça. C’était trop difficile pour elle de contrôler ses émotions. Il ne lui en voulait pas pour son geste. Et puis, ce sujet la rendait tellement nerveuse. Il le savait. Ce n’était pas ça qui le dérangeait le plus, c’était autre chose.

Il resta alors un moment, sans un mouvement, figé derrière cette porte qui l’enfermait à présent. Il ne laissait apparaître aucun sentiment. Il semblait réfléchir. Il se retourna enfin, fit quelques pas en direction du bureau, s’assit sur la chaise, et prit son téléphone portable posé dessus. Il avait promis qu’il lui dirait quelque chose. Il se devait de le faire. Il mit un peu de temps, et finit par sélectionner le nom « PIERRET » sur son écran, avant d’appuyer sur la touche Appel.

— Jonathan Leroux… Ça va, elle reste lucide.

Et il raccrocha aussi vite.

Quelques minutes avaient baigné dans le silence. Jonathan s’était approché de la table de chevet pour soulever la lampe surélevée par un album photo et s’était emparé de l’album. S’il était amené à chercher quelque chose, ce serait certainement là qu’il le trouverait. Il tournait les pages qui défilaient sous ses yeux, en allant vers l’avant puis vers l’arrière de l’album. Parfois, il s’arrêtait sur une photo, avançait sa tête comme pour mieux voir et continuait de tourner. Quelques articles de journaux découpés avec des photos en noir et blanc étaient collés sur des feuilles volantes. Beaucoup étaient de sport, avec des médaillés de natation. Il y avait aussi des résultats avec des records de distance et de temps écrits à la main. Non, rien ne l’interpellait. C’était un album photo imprégné de poussières, faut dire qu’il n’avait pas été ouvert depuis des lustres. On y trouvait sa sœur, Ella et lui, gamins, sur une table de pique-nique, en balade en forêt, ou même en vacances à la mer avec leurs parents. Leur mère donnait toujours l’impression de quelqu’un de très chic ; dès les premiers rayons de soleil venus, elle arborait un maillot de bain une pièce avec cette classe naturelle et élégante de certaines femmes riches, coiffée d’une capeline et munie d’une ombrelle. Leur père à côté paraissait imposant. Sans doute, sa grande taille y était pour quelque chose.

Jonathan continuait de tourner, préoccupé à chercher une chose qu’il ne pensait pourtant pas exister. C’était perdu d’avance. Ce qu’elle affirmait ne pouvait être vrai. Il se dit alors que si sa sœur était revenue à ce moment-là, qu’elle l’avait trouvé comme ça, le nez dans ce vieil album photo, elle aurait pensé qu’il lui donnait raison. Il en aurait été embêté car ce n’était pas ce qu’il voulait qu’elle croie.

Donc sans savoir ce qui l’y poussait, Jonathan ne cessait de faire défiler les pages du vieil album photo frénétiquement. Objet de lointaines réminiscences, chaque photo était décryptée pour en faire remonter un maximum de souvenirs à sa mémoire. Difficile. Il était perdu dans un temps si vague. Les choses se précisèrent lorsque son regard se posa sur une photo particulière. Il eut l’image d’une première ombre du passé. C’était une photo qui paraissait une des plus anodines ; son père, sa mère, sa sœur et lui, à la terrasse d’un café, sirotant des boissons fraîches sous un parasol rayé jaune, lors de vacances dans le Gers. Les enfants avaient 6 et 8 ans. Il se souvint alors de la crise de larmes de sa sœur juste après cette photo : elle s’était mise à taper des mains et des pieds, en criant de pleurs que des personnes l’espionnaient, lors de ce moment considéré paisible en famille. Ses parents avaient tâché de la calmer, et de la rassurer difficilement cet après-midi-là. Par l’image de ce souvenir, Jonathan se sentit ébranlé, bousculé. Il se mit alors à froncer les sourcils.

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