
Ne te retourne pas
Chapitre 3
Ella était en train de sucrer son yaourt quand sa mère tenta d’interrompre le silence une seconde fois.
— Tu me réponds Ella ? Les cours reprennent quand cette année ? répéta-t-elle.
Comme Ella était concentrée sur la substance cristallisée en train de se dissoudre à l’aide des mouvements de cuillère qu’elle donnait, elle n’avait pas entendu la première question de sa mère.
— Le 3 octobre ; fit-elle en reprenant ses esprits.
— Ce serait bien que tu te spécialises. Les débouchés de psychologie ont un périmètre très large.
— J’ai encore 1 an. Même si j’ai ma petite idée déjà ; répondit-elle avec un sourire en coin. Et il y a pas mal d’options et de stages en dernière année, je vais pouvoir approfondir ce qui me plaît ; ajouta-t-elle en se levant pour rejoindre le canapé pendant que sa mère commençait à ôter le couvert.
Ella s’avança vers le meuble de la table basse et prit la télécommande blanche dans une des cases. Il faut dire qu’elle ne chercha pas bien longtemps, la télécommande blanche était en effet toujours là, posée à cet endroit. Sa mère avait cette plaisante ou fâcheuse habitude de déposer les choses toujours à cet « endroit ». Et jamais à côté. Donc, elle y trouva très vite la télécommande blanche dont elle avait besoin pour allumer la télé.
Elle fit quelques manipulations ; les chaînes de la télévision étant reçues par le décodeur Livebox, il y avait quelques boutons sur lesquels il fallait cliquer avant d’obtenir l’image voulue et s’allongea sur le canapé, tranquillement, tout tranquillement… Les paupières d’Ella devenaient de plus en plus lourdes, ses muscles détendus, son pouls lent, si bien qu’elle perdit vite conscience du monde extérieur pour s’enfermer dans une autre réalité, celle de la somnolence puis du sommeil. Ella resta comme ça, un moment. Une respiration forte et par la bouche.
Après plusieurs dizaines de minutes sans bouger, dans cette position, Ella ouvrit enfin un œil, puis deux en direction de l’écran de la TV. C’était une rediffusion de série française. Ella marqua un certain étonnement, en ouvrant grand les yeux, à l’écoute des trois protagonistes parler à l’image. Son visage vira très vite à la stupéfaction, sa bouche à présent mi-ouverte. Ella se mit alors à marmonner des paroles inintelligibles, à voix basse, scrutée devant cet écran qu’elle ne cessait de lâcher du regard. Comme sa mère avait pris la parole spontanément, elle avait fait sursauter Ella qui s’était empressée de s’emparer du coussin à ses côtés pour le serrer sur sa poitrine, comme prise de peur.
— Que dis-tu ? Qu’est-ce qu’il n’est pas possible ? interrompit sa mère.
— Qu’est-ce que tu fais là, toi, d’abord ? Tu m’as fait peur.
— Je suis venue boire le café au salon, tu t’étais endormie… Pourquoi murmurais-tu entre tes dents que ce n’était pas possible, de quoi parles-tu ?
Ella fronça les sourcils et le regard fixe et vide, prononça :
— J’en étais sûre, ils ont mis en place un piège, elle vient de le dire.
— C’est vrai que la chute est très bien faite mais ce n’est qu’un film, ma chérie. Pourquoi prends-tu cet air si grave ?
— Décidément, tu ne comprends vraiment rien de rien… Attends, chut. Laisse-moi écouter ; lança-t-elle en balançant un coup de bras vif, dans le vide, en direction de sa mère comme pour la faire taire.
Ella se leva alors et fit quelques pas vers l’écran de la télévision, pour s’y arrêter à quelques centimètres près. Tout son corps et son esprit donnaient l’impression que la télévision l’envoûtait. Elle était comme absorbée par une force divine, qui l’empêchait de détourner son regard de l’objet providentiel. L’écran noir soudain détourna l’attention obnubilée d’Ella. Elle se tourna alors vivement vers sa mère, la télécommande à la main.
— Tu n’as pas le droit de faire ça ; cria-t-elleJ’ai le droit de savoir et d’apprendre des choses sur moi… finit-elle énervée, courant se réfugier dans sa chambre.
C’était la première fois qu’Ella avait ressenti ça. Comme si la télévision lui parlait. Qu’elle s’adressait à elle. Que la télévision parlait d’elle. Comme si elle voulait lui transmettre un message. Ou plutôt que quelqu’un s’était servi de ces acteurs qui passaient à l’écran pour lui dire des choses, des choses secrètes qu’il était difficile de dire en temps normal. Ella trouva cela bizarre et ça lui fit peur. Pourquoi ne passait-on pas directement par elle, pour lui dire ces choses-là ? Pourquoi le faire passer à la TV ? Publiquement. Ella était partagée entre l’aspect surréaliste et impossible de la situation et la conviction qu’on avait voulu lui dévoiler certaines vérités.
On entendit toquer à la porte de la chambre, sa mère se montra.
— Ella, que se passe-t-il ? Tu es toute transpirante et apeurée. Ma chérie, parle-moi.
Devant le silence d’Ella, elle reprit.
— Si c’est difficile de parler de certaines choses à moi ou papa ; il est plus facile d’en discuter avec quelqu’un d’externe. Ce peut être…
— Non ! Hors de question, la coupa-t-elleC’est vous qui avez un problème à vous voiler la face.
— Ma chérie, on a parfois besoin de se faire entendre… ajouta sa mère en s’approchant calmement d’Ella.
— C’est cette relation avec ce garçon que tu fréquentes depuis quelques temps qui te bouscule ?
— Ne mêle surtout pas André à tout ça, s’il te plaît. Ça n’a rien à voir… reprit-elle apaisée, en baissant les yeux vers ses mains qui ne cessaient de tortiller un mouchoir.
— Papa et Jonathan finiront par l’accepter, si c’est ça qui te travaille. Donne-leur juste un petit peu de temps…
— Je t’arrête de suite ! Je ne me mets pas dans cet état parce que mon père ou mon frère ont des a priori ridicules sur une personne qu’ils ne connaissent même pas, la stoppa-t-elle en colèreC’est autre chose…
Elle reprit sa respiration.
— En ce moment, il y a des choses qui ne tournent pas rond autour de moi… finit-elle par se confier
— Je m’inquiète Ella. Je cherche à t’aider mais je ne sais comment…
Sur le champ, Ella s’était redressée avec ardeur, pour se diriger irritée vers la sortie de sa chambre. En accélérant le pas qui traversait la maison, elle croisa celui de son frère, qui, lui, venait d’y entrer. Elle le frôla avec vivacité. Le temps qu’il eût mis pour se retourner, elle avait déjà claqué la porte de la maison et avait disparu derrière.
— Encore la porte… émit son frère calmement avec un regard qui en exprimait long sur son incompréhensionMaman ! Qu’est-ce qu’il se passe dans cette maison ?
Il retrouva sa mère dans la chambre de sa sœur, elle n’en avait pas bougé, assise sur son lit, attristée. Elle prit alors le temps de lui expliquer ce qu’il venait de se passer ; l’épisode de la télévision et l’état dans lequel elle avait retrouvé sa fille, haletante, dans sa chambre.
Le regard soucieux de chacun se croisa.
— Je l’ai appelé de nouveau. Si ça continue, il faudra réagir. Pour l’instant, on attend. Personne ne bouge.
Il fronça les sourcils et détourna le regard, concentré et perplexe.
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