
Must Be
Chapitre 3
Stop !
J’aime beaucoup écouter, veiller sur les autres, les cajoler un peu. Depuis un bon moment maintenant je me ramollis en me regardant le nombril. Mes nombrils en réalité, un deuxième se forme au-dessus du premier car j’ai dû perdre beaucoup trop de poids. Mon corps de creuse à des endroits inattendus. Si je dois émerger maintenant il me faut la puissance bienveillante de ma Caro :
Coucou ? Tu es occupée ? Tu aurais un petit moment ? J’aurais bien besoin d’un booster, un transfert d’énergie ou un bon coup de pied avec élan… Merci !
Une heure plus tard au Mafana je lui avoue combien je peine à démarrer. Elle joue sur ma sensibilité et me retourne en détaillant les inquiétudes qui pèsent sur leurs épaules à mon sujet, me gronde un peu et me promet d’être disponible à chaque étape de cette nouvelle vie. Je prends acte et retourne docilement à la vraie vie, celle qui brûle de réalités violentes, celle qui existe et qui m’attend. Je rentre prendre une douche froide, un café fort me ramène au salon et la boîte m’appelle de la table basse. Je fais un effort qui me paraît surhumain pour me concentrer sur ces mots et en sortir quelque chose, n’importe quoi pourvu qu’un sursaut de vitalité m’agite. Je dis non à tout depuis trop longtemps, je me laisse porter sans jamais amorcer quoique ce soit, Caroline m’a bien remonté les bretelles, plus d’atermoiements : au boulot !
Quelques heures ont pu s’égrener alors que je viole mon cerveau pour qu’il se reconnecte.
Une évidence me saute enfin aux yeux. Assise par terre avec mes petits papiers je vois se profiler des lignes. Je tiens probablement une piste :
- Repousser les horizons ;
- Réunir des talents ;
- Imaginer et créer sur des projets communs ;
- Catalyser la curiosité intellectuelle ;
- Colorer et illuminer le quotidien ;
- Proposer des tendances, motifs, ambiances, images, logos, slogans…
D’accord, c’est encore un peu décousu mais l’idée est là juste derrière les étiquettes. J’ai peur qu’elle ne s’échappe et de ne pas savoir la mettre à plat. J’ai besoin de mes amis, je n’agis qu’en parlant, en partageant. Je dois m’entourer de gens qui fonctionnent comme moi. « On n’apprend jamais autant qu’en côtoyant des artistes ». Je veux travailler avec des créateurs, des créatifs, des artisans, des passionnés. Je vais remplir un réservoir de talents et ensemble on pourra tout faire ! Nous serons influenceurs-diffuseurs.
Je prépare mes conclusions pour l’étape suivante. Ils vont bientôt revenir à la charge. Je n’ai plus le loisir de gagner du temps. Notre amitié est devenue fraternelle, j’ai toujours eu besoin de me lier à certaines personnes avec le sentiment de m’offrir de nouveaux morceaux de famille. Et il ne faut pas décevoir. C’est parti pour la tirade bien apprise par cœur :
« Parce que les arts stimulent les connectivités neuronales qui soutiennent la résilience psychologique, dans le cadre de ma reconversion professionnelle je ne peux envisager d’évoluer loin du microcosme inspirant d’artistes de tous bords. Mon avenir sera tourné vers une créativité revitalisante et épanouissante au travers d’expériences cultuelles mutualisées et effervescentes. »
Les garçons échangent un regard amusé et Nicolas rétorque :
— Splendide ! Et concrètement, tu penses faire quoi !
— Trouver un local, recruter des artistes et vendre nos idées. D’accord, je commence par l’étude de marché, je rédige le plan de développement et je vais présenter le tout à Alexandra. Ça vous va ?
Caroline fronce les sourcils et me demande vivement :
— C’est qui celle-là ?
— Ma banquière…
Soulagée Caro se lève et me serre dans ses bras pour me chuchoter : Tu vas tout déchirer, ma Léo. Elle y croit toujours, cette fille est une pile d’énergie bienfaisante. D’ailleurs, il suffit de la regarder pour recharger ses batteries
Nicolas reprend :
— Quel genre d’artiste, pour quel type de projet et à quelle échéance ?
Alors pour contrer son pragmatisme, c’est un pro, j’énumère les métiers d’art qui m’ont traversé l’esprit et les mille possibilités que leurs tas de mots m’ont inspirées. Face au torrent d’options sérieuses entremêlées d’idées farfelues, il se détend.
— Oh et à effet immédiat puisque le casting commence demain, premier jalon verrouillé. Je surprends l’étincelle de fierté qui illumine le visage de Sidonie. Lionel lui attrape la main et prend l’air sérieux :
— Dream Team au top comme d’hab. De toute façon, tu vas déménager, ce n’est pas au bord de la mer que tu trouveras un local abordable. D’ailleurs, il y a peut-être un site à réhabiliter qui pourrait convenir. En cherchant une propriété pour notre centre d’accueil, je suis tombé sur un domaine vinicole à vendre. C’est trop grand pour nous, même en imaginant s’y installer. Mais du coup si tu viens et que tu ramènes ton projet ça pourrait convenir. Je vais prendre rendez-vous pour visiter. Et puis c’est à côté de chez nous. Dans les terres, c’est moins cher, plus vaste et plus vert. Le bonheur est dans le pré.
Après un moment d’hésitation, nous nous retrouvons tous à rire comme des mômes. Son côté magique nous étonnera toujours. Il est comme ça Yo : avec une idée d’avance dans la manche. Le soulagement prend le pas sur l’émotion et nous extrapolons gaiement sur ces nouvelles perspectives. Non nous n’habiterons pas tous sous le même toit avec des chèvres, pas plus que nous ne monterons d’équipe de hockey sur gazon.
Ils sont sereins et confiants tandis qu’une poussée de panique m’envahit. Il va falloir s’y mettre maintenant, ne pas hésiter, garder le soufflé gonflé quoiqu’il arrive. Je dois impérativement être capable de mener ce projet à terme. Ma vie n’avait plus de couleur, elle était devenue plate et morne. Je n’aurai probablement pas d’autres mains si sincèrement tendues.
Cette pseudo-renaissance m’a exténuée, je me suis recouchée quelques semaines à essayer de toutes mes forces de transformer mentalement cette soudaine extravagance en but précis, voire réaliste. Il est littéralement impossible de visualiser l’avenir, je dois juste me lancer et y croire et ressusciter la viking.
Vous aimerez aussi





