Couverture du roman Must Be

Must Be

8.1 / 10.0
Sans talent particulier ni ambition, Léo survit dans l'ombre d'un deuil accablant. Sous l'impulsion de ses proches, elle finit par sortir de sa torpeur pour se réinventer professionnellement. Ce nouveau projet, porté par une équipe vibrante, lui offre un élan d'optimisme inattendu. Entre un cliché marin et le souvenir persistant d'un regard tendre, elle gravit les échelons vers la guérison. Ce récit explore la reconstruction d'une femme qui réapprend enfin à rêver de bonheur.

Must Be Chapitre 1

I

Je m’appelle Léonore, j’étais fière et forte comme mon sang viking.

J’étais souriante, amicale et souvent amusante.

Je suis Léo, j’ai trente-huit ans et mon mari est mort.

Mon ami, mon amant, mon amour est mort.

Définitivement, inexorablement et égoïstement.

J’attends sans but déboussolée.

Probablement survivre mais pas maintenant.

Dormir, sombrer, oublier.

La nuit tombe, la ville s’éteint. Insidieusement, le silence ranime les pensées ternes, refoulées depuis le dernier moment calme de la journée. L’absence, le manque, la nostalgie. La rage, la colère, le dépit. L’angoisse, la peur et enfin l’abîme noir. Quand le cœur se déchire sans relâche, qu’une plaie béante semble ne jamais pouvoir cicatriser, impossible à calmer comme si garder une épée plantée-là était inévitable. Cette larme, accrochée aux cils qui ne sèchent plus, qui brûle et brouille la vue. Ces coups sourds dans la poitrine qui résonnent jusqu’au fond du crâne en faisant vibrer l’extrémité des doigts. Des images tenaces dansent inlassablement derrière mes paupières. Ne pas fermer les yeux, attendre en se laissant aller au risque de s’enfoncer dans l’amertume et rêver de s’endormir sans conscience dans l’éternité. Un réveil nauséeux, la tête lourde et le cœur affolé.

Le soleil se lève enfin et je devine un mouvement dans la pénombre. Une patte se pose délicatement sur mon épaule tiède d’une nuit sans repos. Un tout petit corps vient s’allonger contre moi pour qu’un élan de tendresse me sorte du cauchemar. C’est Nymphéa, Nea pour les intimes, mon étoile polaire. Ourson catalogué scottish fold lilas crème, c’est mon chat.

Une longue année plus quelques mois s’agglutinent embrumés, chargés de jours sans lumière et de nuits à te chercher. Pas un signe… Tu es réellement parti trop loin.

Je devrais te pardonner de m’avoir abandonnée, culpabiliser de ne plus vouloir me battre et parfois tirer les rideaux pour voir que le monde s’agite encore mais à quoi bon ? La douleur m’étouffe et je ne suis pas sûre de vouloir me sentir mieux. Il me faut plus de temps pour penser à toi et à nos moments afin de ne jamais les oublier. J’ai peur de perdre ton image que je redessine mentalement dans l’obscurité. Je me raccroche à la chaîne qui porte nos deux alliances autour de mon cou et referme les yeux pour te regarder et imaginer une autre fin, gommer cet arrêt brutal pour le remplacer par une suite acceptable, concevable : pas celle-là ! Nous avons passé la moitié de nos vies ensemble. Depuis ton décès, il me semble que je n’ai jamais rien vécu sans toi. Il reste vaguement d’avant une enfance normale puis toi et nous deux et c’était parfait. Aujourd’hui, tu n’es plus là et c’est absurde. Alors non je ne vois pas comment ni pourquoi ça changerait, même si c’est exactement ce qui va arriver. Parce que je ne suis pas tout à fait seule en vérité et qu’ils ont décidé de me réanimer. D’accord, je l’ai peut-être un peu cherché à un moment j’aurais certainement dû être moins avenante, plus froide et moins attachante. On ne réfléchit pas toujours aux conséquences. Quelle idée de dire à ses proches qu’on les aime, après ils se sentent investis d’une mission, s’autorisent à te bousculer et ne te consultent plus quand l’heure leur semble grave. C’est en route Kris, ils ont décidé d’agir.

Disons que pour commencer il faut un samedi d’hiver, juste un peu ensoleillé, il est 10 heures. Nous sommes dans le sud de la France, près de la mer, à mi-chemin entre Marseille et Saint-Tropez. Ce matin à Six-Fours-les-Plages un grand gars brun s’approche d’une maisonnette, il téléphone.

— Oui ?

— Salut c’est Yo, j’arrive.

— Nan pas là !

— Je suis devant chez toi.

— Tu feras le café.

— Sors les tasses mais ouvre avant.

Il pousse la porte en bois bleue et se penche vers une petite blonde ébouriffée (c’est moi, j’ai les yeux noisette, les cheveux clairs et souvent indisciplinés).

— Pourquoi tu es venu ?

— T’inquiète on bouge, c’est un temps à grimper. On monte à Sainte-Anne, il faut qu’on parle.

— De quoi ? Tu as fait quoi de ta femme et des enfants ?

— De toi, ton isolement thérapeutique a assez duré. Il te faut un projet. Sido nous attend.

— La varappe ?

— Non ça c’est pour te réveiller. Ce soir réunion-feu de camp.

— À combien ?

— Juste nous.

— Alors nous c’est le clan des O. Sido, Yo, Caro, Nico et moi : Léo.

— Je n’ai plus de travail.

— Oui bravo, ton boss m’a téléphoné hier soir. Il est désolé mais tu l’as bien planté, il a dû te remplacer. On s’en fiche ça fait partie du plan. Et d’ailleurs, tu vas déménager aussi. On en reparlera ce soir, Sido et le Cimaï nous attendent.

Sidonie est la femme de Yo, elle est douce, rousse, a de grands yeux clairs qui comprennent tout, surtout ce que l’on tait. Ils ne se sont jamais éloignés depuis ma descente en eaux sombres. Discrets mais présents là où on n’attend rien et qu’une toute petite bouffée de surprise suffit à appréhender le jour suivant. Ils ont leurs lots (beaucoup de lots) de galères et avancent en aidant les copains ou toute personne qui a la chance de croiser leur route. Elle est aide-soignante, il a fait tous les métiers, de la marine à l’aéronautique, qui lui offraient un peu de liberté.

Nous voilà en scooter dans les gorges d’Ollioules. Je ne conduis pas, pas quand ils sont avec moi. Je n’ai pas eu besoin de leur dire que je détestais ça. Mes amis ont entendu tellement d’excuses de mécanique, de vue trouble, de nuit trop épaisse, d’alcool ou de médicament qu’ils viennent toujours me chercher, comme le faisait Kris.

Sidonie est assise à l’ombre d’un pin à côté du camping-car. Elle nous lance ce sourire qui rend heureux. Avant de refaire le monde, nous allons nous arracher pour mériter la vue qui nous tend les bras.

Plus que quelques prises et le ciel indigo sera à nous. Il faut s’allonger à plat dos pour ne rien voir d’autre. C’est notre rituel et on s’abandonne à la méditation, l’introspection, la prière ou ce que chacun nomme comme il le ressent : le lâcher-prise.

Tu es prête, Ma Léo ? (On s’appartient tous c’est venu tout seul)

— Il me semble Mon Yo. D’une voix mal assurée, je me force à trouver le ton qui leur fera croire que je suis une battante, que je crois en l’avenir, qu’ils ne font pas tout cela pour rien. Cependant, je ne me convaincs pas moi-même.

Parfait !

Il n’est pas dupe mais ne rentrera plus dans mon jeu.

La grande pièce sous les toits est baignée d’une lumière douce en ce début de soirée. Les canapés rouges seront bientôt envahis par ma poignée d’amis, mon cercle très privé. Au mur, il n’y a que des photos de voyage, des paysages et des animaux. Beaucoup de bleu : la mer sous tous les angles à cause de Kris. Personne : ni visage, ni silhouette, ces clichés-là sont dans la vieille malle recouverte de coquillages et d’autres souvenirs comme les crayons d’oursins : les verts des Marquises pas les violets de Tahiti.

Le coin cuisine est sobre et rudimentaire, ardoise et acier brossé accueillent la réserve de rhum et de citrons verts. Une jardinière de menthe disproportionnée trône sur la plaque de cuisson qui ne sert plus depuis qu’il est parti. Une mini salle d’eau sépare les deux chambres. La mienne retapissée en vert pâle et l’atelier de peinture : un mur par période. Les aquarelles d’avant, quand je passais des semaines à finir une toile qui font face aux acryliques rageurs des nuits sans sommeil. Le troisième, oui la mansarde en a mangé un, c’est le « bac à sable » : les tests de peinture à la craie, de mélanges de textures et les nuanciers. Livres et magazines montent en colonnes supposées d’inspiration. Je n’ai jamais eu beaucoup d’inspiration et ça ne s’arrange pas du tout.

Ils s’attendent à ce que je lance des idées, comme si je pouvais encore avoir des envies ou des rêves ! Alors un projet… Un plan pour l’avenir ? Un métier ? Un nouveau quartier ? Décorer une nouvelle maison d’accord, mais un boulot… Une activité professionnelle épanouissante dans mes cordes ? Au temps pour le brainstorming imposé. Mais pourquoi maintenant ? Ah oui… J’ai perdu mon travail. La force qu’ils veulent m’insuffler je suis censée la trouver où ? Mes nuits sont plus calmes. Je dors presque cinq heures d’affilée maintenant. Le médecin m’a conseillé une béquille. Une façon de me rappeler que je suis blessée et que non, je ne peux pas m’en sortir sans traitement. J’ai besoin d’aide, de « produits » pour dormir. Ne me parlez pas de camomille ça ne sert qu’à se relever la nuit toutes ces infusions diurétiques. Donc je dors mieux. Mais la force n’est pas là, ni le courage de sortir affronter le soleil ou les gens, encore moins la volonté de penser à autre chose. Je sais tout ce que je devrais faire. J’ai un cahier pour noter mes « réussites ». Que la pensée positive peut me déprimer ! Ouverture-motivation-concrétisation, on a le droit de vomir à quelle étape ? Rien que d’y penser je suis paralysée. Je ne suis pas mûre pour devenir maître en comparaison descendante car pas assez lucide pour comprendre ce que cela signifie. Déjà quand j’arrive à me doucher avant midi et à manger un truc avant seize heures ma journée est carrément bien engagée. Si en prime mon reflet dans le miroir ne m’affole pas, que je ne compte pas machinalement mes côtes avec le doigt et que l’appartement a l’air propre, je suis même au top. Le plus souvent, je sors du lit et je m’assois par terre, toujours dans ma chambre, un bon moment. Nea ne s’inquiète pas, elle se couche à côté de moi ou me renifle les joues. Elle aime le sel de mes larmes. D’autres diraient qu’elle essaie de me consoler mais elle m’a toujours connue comme ça. Je crois que c’est encore la colère qui me ronge. Il n’avait pas le droit de mourir si vite sans prévenir. Le lit est vide, l’appartement est vide, ma vie est vide. Le silence est insupportable. Je cherche sa voix, guette un soupir ou… depuis si longtemps.

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Table des matières de Must Be

Ch. 1 Ch. 2 Ch. 3
Ch. 4
Ch. 5
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Ch. 9
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Ch. 11
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