
Mon Épouse, Mon Miracle Gourmand
Chapitre 2
Le bip régulier du moniteur cardiaque était le seul son dans la suite privée de l'hôpital, un bruit de fond constant et monotone qui me tapait sur les nerfs.
Assis sur une chaise inconfortable, je regardais Chloé Martin, ma fiancée, allongée dans ce lit trop grand et trop blanc.
Immobile. Silencieuse. Dans le coma.
Les journaux l'appelaient la "Papesse de la gastronomie", une critique redoutée, au palais infaillible et à la plume aussi acérée qu'un couteau de chef.
Pour le public, elle était une icône de glace, distante et parfaite.
Pour moi, elle était un ticket de sortie.
Un ticket pour sortir de mes dettes colossales, de mon restaurant au bord de la faillite, de ma vie de galère.
Le plan était simple, presque sordide : l'épouser, devenir son tuteur légal et attendre.
Son demi-frère Marc, qui était aussi mon propre demi-frère, m'avait bien expliqué la situation. L'accident de voiture avait été violent, les médecins n'avaient aucun espoir.
C'était une question de temps.
Je devais juste jouer le rôle du fiancé éploré, et la fortune des Martin serait à moi.
Je grimaçai. Ce n'était pas mon heure de gloire, mais la survie a rarement bon goût.
Je fixais son visage paisible, presque cireux, quand une voix a surgi dans ma tête, claire comme de l'eau de roche.
Bon sang, j'ai une de ces fringales. Un bon cassoulet, bien gras, avec des saucisses de Toulouse confites et des haricots fondants... Ça, ce serait le paradis.
J'ai sursauté, regardant autour de moi.
La chambre était vide. L'infirmière était partie il y a dix minutes.
Je devais être en train de devenir fou. Le stress, la culpabilité...
Ou non, attends. Une blanquette de veau. À l'ancienne. Avec des petits oignons glacés et des champignons de Paris. La sauce doit être onctueuse, nappante, mais pas lourde. Juste assez de crème et de jaune d'œuf pour lier le tout...
La voix était pétillante, pleine de vie, et elle était indiscutablement dans mon crâne.
Je me suis levé, le cœur battant à tout rompre. J'ai fait le tour du lit.
Chloé n'avait pas bougé d'un millimètre. Ses lèvres étaient scellées.
Pourtant, la voix continuait son monologue gourmand.
Le chef du Grand Véfour la rate toujours. Il met trop de muscade. La muscade, c'est un piège. Ça doit juste murmurer, pas crier. C'est un amateur.
Je me suis figé. C'était elle. C'était sa voix. Pas la voix froide et mesurée de ses interviews, mais une voix enjouée, passionnée, presque enfantine.
Je me suis approché de son visage, scrutant le moindre tressaillement. Rien.
"Chloé ?" j'ai murmuré, ma propre voix rauque.
Le silence. Le bip du moniteur.
Et puis...
Ah, il parle. Enfin. Ce silence est mortel. Plus ennuyeux qu'un dîner de gala à l'Élysée. Au moins là-bas, il y a des petits fours. Souvent secs, d'ailleurs.
Mon sang s'est glacé. Elle... Elle m'entendait. Et je l'entendais.
Je n'arrivais pas à y croire. C'était impossible, un délire.
Pour tester, j'ai pensé très fort, en fixant son visage : C'est un cauchemar. Je perds la tête.
Cauchemar ? Non, c'est toi qui perds la tête, mon pauvre Arthur. Moi, je suis juste coincée ici avec une envie folle de manger un Paris-Brest. Un vrai, avec une crème pralinée maison, pas ces saloperies industrielles.
J'ai reculé d'un pas, manquant de trébucher sur la chaise.
C'était réel.
La grande Chloé Martin, la reine de la gastronomie française, était une pipelette obsédée par la bouffe.
Et j'étais coincé dans sa tête.
Ou plutôt, elle était coincée dans la mienne.
QUOI ?! Attends une seconde... Comment ça se fait que tu entends ce que je pense ? C'est une blague ? Qui a mis un micro dans ma tête ? Marc ? C'est encore un coup de ce salaud ?
Sa voix mentale a grimpé dans les aigus, paniquée.
"Non, non, il n'y a pas de micro," j'ai dit à voix haute, comme un idiot.
L'infirmière qui entrait à ce moment précis m'a regardé avec des yeux ronds.
"Vous parliez tout seul, Monsieur Dubois ?"
"Euh... non. Je... je lui parlais à elle," j'ai bafouillé, désignant Chloé.
L'infirmière m'a gratifié d'un sourire compatissant, le genre qu'on réserve aux veufs et aux fous.
"C'est bien de lui parler. Ça peut aider."
Elle a vérifié la perfusion, noté quelque chose sur sa tablette, puis est repartie en me laissant seul avec mon nouveau et très bruyant problème.
Il m'entend. Il m'entend VRAIMENT. Oh mon Dieu. C'est la meilleure chose qui me soit arrivée depuis des semaines ! Hé, toi ! Arthur ! Ne reste pas planté là comme un idiot. On a des choses à se dire !
J'ai fermé les yeux, me massant les tempes.
Un mal de tête commençait à poindre.
Un mal de tête qui, je le sentais, allait durer très, très longtemps.
Ma combine pour devenir riche et tranquille venait de se transformer en une colocation mentale avec une critique gastronomique bavarde et affamée.
J'étais foutu.
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