Couverture du roman Des nouvelles de la posthistoire

Des nouvelles de la posthistoire

8.6 / 10.0
Explorez une ère posthistorique où se croisent un voyageur galactique infatigable et des prisonniers voués à la dématérialisation. Entre un pape singulier, une femme prête au sacrifice ultime par amour et des cyborgs narquois, ce récit mêle ironie et onirisme. Traversant les dimensions du rêve et du temps, cette épopée fantastique aux frontières de l'imaginaire bouscule nos certitudes. Un périple singulier qui promet de transformer durablement l'esprit de ceux qui s'y aventurent.

Des nouvelles de la posthistoire Chapitre 1

Couverture : Dos à dos, dessin de l’auteur,

30 cm x 40 cm. Encre de Chine, vin et café, 2020.

Je suis en mission : découvrir des territoires inconnus, fouler un sol vierge, scruter des espaces infinis. Marcher, tout simplement. Voilà ma mission.

Pour certains, marcher peut sembler une activité dénuée d’intérêt. Je veux dire mettre un pied devant l’autre et recommencer, sans chercher à comprendre. Ça paraît simple, mais ça ne l’est pas autant qu’on pourrait le croire. J’en sais quelque chose, j’ai fait plusieurs fois le tour du monde à pied sans pouvoir m’arrêter. Je marchais depuis six ou sept millions d’années-lumière quand je suis arrivé au nid de l’aigle. Alors, je vous le demande : ne pas pouvoir s’arrêter signifie-t-il qu’on ne s’arrêtera jamais ?

J’ai traversé la mer de la Tranquillité en marchant droit devant moi sans jamais dévier ni à gauche ni à droite. On imagine que c’est facile, ça aussi ; mais en vérité, seuls les dromadaires et les chameaux savaient le faire. Il est sûrement inutile que j’explique ici la différence qui a pu exister entre un chameau et un dromadaire. J’imagine qu’il suffit de savoir que les uns et les autres ont existé pour se convaincre de la nécessité de marcher droit devant soi quand on veut traverser la mer de la Tranquillité. J’aurais d’ailleurs de nombreuses suggestions à faire à quiconque souhaiterait tenter l’aventure : il faut, notamment, prendre bien soin d’éviter le golfe des Aspérités. Sinus Asperitatisest en effet d’une âpreté sans compromis. Le marcheur devra également se munir d’un chasse-mouche et d’une réserve conséquente de chaussettes de rechange, de préférence en laine de yak.

Parti du rivage occidental de la mer de la Tranquillité, j’ai toujours marché vers l’est. J’ai contemplé d’innombrables levers de terre, cette orange bleue qui est en fait mon unique soleil. De nombreux postes de guet balisent le territoire. De l’un d’eux, j’ai pu contempler la terre se lever exactement trente-cinq mille six cent quatre-vingt-quatorze fois.

La mer de la Tranquillité n’a pas volé son nom. Il ne s’y passe jamais grand-chose, sauf pour un œil averti comme le mien. Tout un peuple de larves minuscules s’y active secrètement ou se prélasse au soleil. Leurs cités rivalisent en complexité avec les plus grandes mégalopoles de la galaxie, bien qu’elles ne mesurent jamais plus d’un centimètre et demi. Je les collectionne : mes poches de salopette en sont pleines. Ça ralentit ma progression, bien sûr, mais ça me fait au moins de la compagnie.

Pour le marcheur, la scène du monde évolue très lentement. On s’y fait à la longue, mais seulement jusqu’à un certain point et dans une faible mesure. En vérité, dans une très faible mesure.

Au fil du temps, je me suis éloigné des rivages desséchés de la mer de la Tranquillité et je suis passé dans la mer des Vapeurs, puis dans la mer des Pluies. Mare Imbriumporte le nom le plus incongru qui soit, puisqu’il n’y pleut jamais ; mais j’affirme que c’est une région tout à fait charmante et bien plus agréable que la banlieue de Chicago où je suis né, où j’ai grandi et où il pleut six cents jours par an.

Je marche. Je vois d’ici le regard des sceptiques. Oui, je marche les yeux ouverts et le cœur léger, loin des chemins les plus fréquentés, loin des sentiers de la guerre et des dictatures impérialistes. Je marche et j’avance, mais comme le disait le poète, c’est uniquement pour ne pas tomber.

Pendant toutes ces années, j’ai vécu d’expédients. Les aliments étaient rares. Dans les moments les plus difficiles, je me suis parfois gavé de cette cendre poudreuse de basalte noir qu’on trouve en abondance sur tout le territoire, mais dont la valeur nutritive laisse à désirer, de sorte qu’il faut en consommer des quantités astronomiques.

Si vous digérez mal la cendre de basalte et qu’elle provoque chez vous des ulcères d’estomac, restez chez vous. Cette randonnée n’est pas pour vous.

En revanche, certains insectes offrent un excellent apport de protéines. On en trouve peu, mais je suis le plus frugal des marcheurs que je connaisse. Ici, je dois préciser que ma remarque se veut ironique : je n’ai jamais rencontré un autre marcheur en activité.

Non, déjà je m’égare. La science du chameau m’échappe sans crier gare. En vérité, il y a bien eu cette femme que j’ai croisée autrefois. Je n’ai jamais vraiment su son nom. En tout cas, impossible de me le rappeler. Me l’a-t-elle jamais dit ? Même si, de temps en temps, j’ai pu l’entendre fredonner un vieil air démodé, je suis bien certain qu’elle n’a jamais desserré les lèvres.

Dans mon souvenir, le visage de la femme demeure flou, mais il ne saurait en être autrement : nous ne nous sommes jamais approchés l’un de l’autre. Ici, la moindre distance paraît considérable, et ceux qui regardent les gens dans les yeux sont seuls à savoir qu’ils sont peu nombreux à le faire

Sa silhouette dressée, féline, m’a longtemps obsédé, mais tout cela semble si loin, maintenant ; on dirait presque la réminiscence tenace d’une vie antérieure ou simplement rêvée. Toutefois, il n’y a pas de vie antérieure, pas plus qu’il n’y a de vie rêvée.

Un jour, je lui ai crié : « Ça fait des mois, des années que je t’écoute sans rien dire. Si je parle, tu balaies l’espace avec ton petit doigt d’un geste large et rapide qui traduit ton impatience. Je déteste ça ! Maintenant, tu vas m’écouter ! »

« Je ne suis pas celle que tu peux inventer. Ou plutôt : je suis celle que tu ne peux pas. »

Tout est si simple, n’est-ce pas ? Il est si facile de mentir quand on ne se soucie pas d’être cru.

Déposer la tête au creux d’une épaule aimée. Fermer les yeux, le temps de fredonner un air démodé. Surtout, ne pas s’endormir avant l’heure.

Rêver

« Un jour, le Maître et ses disciples marchaient dans le désert. Ils marchaient en silence sous un soleil cuisant, fait de lames et de rayons nocifs. Au milieu de la journée, alors que le soleil assassin culminait au zénith, ils aperçurent le cadavre d’un chien pourrissant au bord du sentier. De la carcasse émanait une odeur de putréfaction si infecte que les disciples se détournèrent de la charogne en faisant un détour et en se couvrant le nez et la bouche d’un pan de leur vêtement. Le relent fétide de la mort leur souleva quand même le cœur et, la chaleur aidant, plusieurs étaient au bord de l’évanouissement. Cependant, le Maître, lui, constatant la réaction de ses disciples, marcha tout droit vers la bête, s’accroupit devant elle et la contempla longuement sans rien dire.

Les disciples, interloqués, restaient à l’écart et soufflaient péniblement à travers le tissu souillé de sueur de leur robe.

“Maître, qu’y a-t-il ? se risqua Amaryllis au bout d’un long moment. Pourquoi restons-nous ici ? L’odeur est insupportable.”

Elle allait ajouter : “Allons-nous-en !”, mais voyant que le Maître se retournait et posait sur elle ce regard à la fois sévère et bienveillant qu’elle lui connaissait si bien, elle n’osa pas.

“Oui, dit alors le Maître, quelle odeur atroce, n’est-ce pas ? Mais as-tu remarqué la blancheur exquise de ses dents ?” »

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