
Mon Épouse, Mon Miracle Gourmand
Chapitre 3
Je me suis assis lourdement sur la chaise, la tête entre les mains.
Il fallait que je remette mes idées en ordre.
Je suis Arthur Dubois, chef cuisinier. Talentueux, selon certains. Endetté jusqu'au cou, selon mon banquier.
Mon petit bistrot, "L'Alchimiste", avait fait un flop retentissant. J'avais mis toutes mes économies, toute ma passion, dans ce projet.
Le résultat ? Des factures impayées et le goût amer de l'échec.
C'est là que Marc est entré en scène. Mon demi-frère. Le fils légitime, le golden boy charismatique à qui tout réussissait.
Il avait été fiancé à Chloé Martin. Un couple parfait pour les magazines people. L'héritière d'un empire agroalimentaire et le jeune loup de la finance.
Puis ils avaient rompu. Violemment, d'après les rumeurs.
Et Chloé, sur un coup de tête ou par provocation, s'était fiancée avec moi. Le "petit chef sans le sou", comme l'avaient titré les tabloïds.
Notre relation était un arrangement. Elle voulait emmerder Marc et sa famille, moi j'avais besoin d'argent. On ne s'était vus que trois fois. Nos conversations avaient été brèves, polies, superficielles.
Puis il y a eu l'accident.
Et le plan de Marc. "Épouse-la, Arthur. Fais-le vite. Devient son tuteur. C'est ce qu'elle aurait voulu. Quand tout sera fini, sa fortune te reviendra. Tu pourras rembourser tes dettes, et bien sûr, tu me donneras une petite commission pour mon aide."
C'était cynique, c'était moche, mais j'étais au pied du mur. J'avais accepté.
Le mariage avait eu lieu en urgence, à l'hôpital, avec une dérogation spéciale. J'étais officiellement Monsieur Martin-Dubois.
Le gardien d'une fortune et d'un corps silencieux.
Enfin, pas si silencieux que ça, visiblement.
Alors, tu m'écoutes ou tu comptes bouder toute la journée ? Parce que si tu crois que je vais me taire, tu te mets le doigt dans l'œil. J'ai des mois de potins à rattraper. Tu savais que la femme du ministre de la Culture le trompait avec son jardinier ? C'est croustillant, non ?
"Pitié, arrêtez," j'ai grogné à voix basse.
Arrêter ? Mais je viens à peine de commencer ! Et puis, pourquoi tu me vouvoies ? On est fiancés, non ? Enfin, mariés, techniquement. Tu peux me tutoyer, tu sais. Ce sera plus simple pour nos conversations mentales.
Un frisson m'a parcouru. C'était trop bizarre.
J'ai tenté une dernière expérience. Je me suis concentré. Si tu m'entends vraiment, pense à un éléphant rose qui fait du hula-hoop.
Un silence. Une seconde, deux secondes.
Un éléphant rose ? C'est tout ce que tu trouves ? T'as pas beaucoup d'imagination pour un chef. Moi, je verrais plutôt un homard bleu jouant du saxophone. C'est plus surréaliste. Plus chic.
La confirmation était là, implacable. Ce n'était pas mon imagination.
J'avais un super-pouvoir. Le super-pouvoir le plus inutile et le plus agaçant de l'histoire de l'humanité.
J'entendais les pensées de ma femme comateuse.
Hé ! C'est pas inutile du tout ! C'est génial ! Pense à tout ce qu'on peut faire ! On peut critiquer les gens en silence, se raconter des blagues pendant les réunions de famille ennuyeuses... Bon, pour l'instant, c'est surtout toi qui vas m'écouter. Mais c'est un début !
Je me suis levé et j'ai commencé à faire les cent pas dans la chambre.
"C'est un cauchemar," j'ai répété, cette fois pour moi-même.
Arrête de te plaindre. J'ai une mission pour toi.
Sa voix mentale a pris un ton solennel, presque dramatique.
J'ai faim. Atrocement faim. Mon corps est nourri par cette poche en plastique insipide, mais mon esprit, lui, se meurt de faim. Je veux que tu me décrives un plat. En détail. Comme si j'allais le manger.
J'ai stoppé net.
"Quoi ? Vous êtes sérieuse ?"
Je suis Chloé Martin. Je suis toujours sérieuse quand il s'agit de nourriture. Allez, au travail ! Surprends-moi. Fais-moi rêver.
Je l'ai regardée, allongée, inerte. Et dans ma tête, ce torrent d'exigences.
C'était absurde. Complètement fou. J'étais un chef, pas un conteur pour gourmets dans le coma.
Allez ! Ne sois pas rabat-joie. Pense à ça comme à un défi culinaire. Créer un plat avec des mots. Tu es chef, non ? Prouve-le.
J'ai soupiré, un long soupir de défaite.
Je ne savais pas comment gérer ça. Je ne pouvais pas l'éteindre. Je ne pouvais pas l'ignorer.
Sa voix était là, persistante, exigeante.
J'ai fermé les yeux, cherchant l'inspiration. Qu'est-ce qui pourrait la calmer ? Quelque chose de simple, de réconfortant.
Une madeleine. Comme Proust.
"D'accord," j'ai cédé, la voix lasse. "Une madeleine."
Une madeleine ? Classique. Un peu paresseux, mais je t'écoute. Ne me déçois pas, Dubois.
Et, contre toute attente, contre tout bon sens, j'ai commencé à lui décrire la madeleine parfaite.
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