
Marionnette d'Amour, Âme Brisée
Chapitre 2
Le jour de ma remise de diplôme, un orage éclatait sur Paris. La pluie frappait violemment contre les vitres, un bruit sourd et continu qui semblait vouloir tout emporter.
Je tenais fermement un bouquet de roses blanches, les préférées de Catherine. Chaque pétale était encore perlé de gouttes de pluie, comme des larmes.
Malgré le temps, j'étais heureux. J'allais enfin pouvoir montrer mon diplôme à Catherine Leclerc, ma tante, la femme qui m'avait recueilli quand j'étais devenu orphelin. Elle était tout pour moi : une mère, une mentor, le centre de mon univers. Célèbre galeriste, elle m'avait élevé, m'avait offert une éducation, un toit, et surtout, ce que je croyais être de l'amour.
En arrivant devant sa galerie, j'ai ralenti. La porte était entrouverte. J'ai voulu lui faire une surprise, alors je suis entré sans faire de bruit, le cœur battant d'excitation.
C'est là que j'ai entendu sa voix, mêlée à celle de son amie, Chloé Martin. Elles étaient dans le bureau, cachées par une cloison.
"Tu ne trouves pas que tu y vas un peu fort avec Léo ?" demanda Chloé, sa voix empreinte d'une certaine inquiétude.
Le rire de Catherine fut sec et froid, un son que je ne lui connaissais pas.
"Fort ? Chloé, tu ne comprends pas. Chaque humiliation qu'il subit est une petite victoire pour moi. Ça fait des années que ça dure. Des années que je le façonne, que je le brise petit à petit."
Mon souffle se coupa. Je me suis figé, le bouquet tremblant entre mes mains.
Chloé insista : "Mais pourquoi ? C'est juste un gamin. Il t'adore, Catherine."
"Il adore l'image que je lui donne," rétorqua Catherine, sa voix devenant dure comme de la pierre. "Il est le portrait craché de son père, ce salaud d'Antoine Moreau. C'est à cause de ce gamin qu'Antoine m'a quittée. Il a dit qu'il ne pouvait pas continuer avec moi en sachant que j'élevais le fils de l'homme qui avait ruiné sa vie précédente. Léo a saboté ma chance d'être heureuse. Alors, je lui fais payer. Chaque jour."
Mon cœur cessa de battre pendant une seconde. Antoine Moreau… L'ancien amant de Catherine. Elle m'avait toujours dit que leur rupture était due à des différends professionnels. Un mensonge. Tout était un mensonge.
"Tu te souviens de son premier concours de photo à l'école ?" continua Catherine, un plaisir sadique dans la voix. "J'ai secrètement remplacé sa meilleure photo par une autre, complètement floue. Il a pleuré pendant des jours, pensant qu'il était nul. C'était délicieux."
Les souvenirs affluèrent, violents et douloureux. Les "critiques constructives" qui me démolissaient, les "oublis" qui me faisaient rater des opportunités importantes, les moqueries à peine voilées devant ses amis importants. Elle m'avait dit que c'était pour me forger un caractère.
"Et toutes ces fois où je l'ai obligé à s'excuser pour des fautes qu'il n'avait pas commises ? Je les ai comptées, Chloé. Quatre-vingt-dix-neuf fois. Aujourd'hui, pour son diplôme, je lui prépare la centième. Ce sera mon chef-d'œuvre de vengeance."
Le bouquet de roses glissa de mes mains et s'écrasa sur le sol. Le bruit fit taire la conversation.
Un instant plus tard, la tête de Catherine apparut dans l'encadrement de la porte. Son visage, habituellement si chaleureux quand elle me regardait, affichait une surprise froide.
"Léo ? Qu'est-ce que tu fais là ? Et pourquoi ces fleurs sont-elles par terre ?"
Elle me regardait, mais je ne voyais plus ma tante. Je voyais une étrangère, un monstre qui avait orchestré ma souffrance pendant des années. L'amour inconditionnel que je lui portais venait de mourir, remplacé par un vide glacial.
Je n'ai rien dit. J'ai baissé les yeux, ramassé les fleurs abîmées, et j'ai esquissé un sourire, le plus faux de toute ma vie.
"Je suis tombé, tante. Je suis un peu maladroit aujourd'hui."
Il fallait que je joue le jeu. Pour l'instant.
Le soir, elle m'a emmené dîner dans un restaurant chic pour "célébrer" mon diplôme. Nous étions dans un salon privé. Elle a commandé du champagne.
"À ton avenir, Léo. Je suis si fière de toi."
Elle leva sa coupe, ses yeux brillant d'une lueur que je savais maintenant être fausse. Je n'ai pas pu toucher à la mienne.
Au milieu du repas, elle a posé sa main sur la mienne. Son contact me brûla.
"Tu sais, Léo, tu es comme mon propre fils. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi."
Chaque mot était une torture. Je me contentais de hocher la tête, le regard vide. La nourriture n'avait aucun goût. Le champagne était amer.
Un de ses amis, un critique d'art influent, nous a rejoints. Il m'a regardé de haut en bas.
"Alors, c'est lui, le petit prodige ? Il a l'air un peu fragile."
Catherine a ri. "Oh, il est plus résistant qu'il n'en a l'air. N'est-ce pas, Léo ?"
Elle m'a pincé la main, un avertissement. J'ai senti la nausée monter. La douleur dans ma poitrine était si forte que j'avais du mal à respirer.
Je devais m'échapper.
J'ai prétexté un mal de tête et je suis parti avant la fin du dîner. En sortant du salon privé, je les ai entendus éclater de rire derrière moi. C'était le même rire que j'avais entendu dans la galerie.
Un rire qui se moquait de moi.
Dehors, la pluie avait cessé, mais l'air était froid et humide. J'ai marché sans but, laissant la ville défiler autour de moi. L'amour que j'avais pour Catherine avait été si immense, si pur. Maintenant, il n'en restait que des cendres.
Et dans ces cendres, une nouvelle résolution commençait à naître.
Je devais disparaître. Je devais simuler ma mort et la laisser seule avec sa culpabilité. C'était la seule façon de me libérer. C'était la seule façon de me venger.
Vous aimerez aussi





