
Marionnette d'Amour, Âme Brisée
Chapitre 3
Je marchais dans les rues de Paris, chaque pas me semblant plus lourd que le précédent. La ville, que j'avais tant aimée, me paraissait soudain hostile, étrangère.
À chaque coin de rue, à chaque feu de circulation, une parcelle de l'amour que je portais à Catherine s'évaporait, remplacée par une froideur implacable. Arrivé au Pont des Arts, il ne restait plus rien. Le vide.
En rentrant à l'appartement, un luxueux duplex avec vue sur la Seine qu'elle appelait "notre maison", je l'ai trouvée dans le salon. Elle n'était pas seule.
Un jeune homme était assis à côté d'elle sur le canapé. Il était grand, brun, avec des yeux clairs et un air légèrement arrogant. Il ressemblait de manière troublante aux vieilles photos d'Antoine Moreau que j'avais vues. Une version plus jeune, une copie.
"Léo, je te présente Julien," dit Catherine avec un grand sourire. "Un jeune artiste incroyablement talentueux que j'ai décidé de prendre sous mon aile. Il va rester avec nous quelque temps."
Julien m'a à peine jeté un regard, trop occupé à siroter son verre de vin.
J'ai compris immédiatement. J'étais devenu remplaçable. Elle avait trouvé son nouveau jouet, un substitut pour l'homme qu'elle n'avait jamais pu oublier. La douleur qui aurait dû me transpercer s'est transformée en une certitude glaciale. Mon plan était le bon.
Je suis monté dans ma chambre et j'ai fermé la porte à clé. J'ai sorti un vieux téléphone prépayé que j'avais acheté il y a des mois pour un projet photo et que je n'avais jamais utilisé.
J'ai composé le seul numéro que je connaissais par cœur en dehors de celui de Catherine.
Celui de ma vraie tante, Isabelle Dubois, la sœur de ma mère. Catherine l'avait toujours tenue à l'écart, la qualifiant de "femme simple et sans ambition". Pour moi, elle était la seule famille qui me restait.
Elle a répondu à la deuxième sonnerie.
"Allo ?"
"Tante Isabelle ? C'est Léo."
Sa voix s'est immédiatement réchauffée. "Léo ! Mon chéri, comment vas-tu ? Ça fait si longtemps."
"J'ai besoin de toi," ai-je dit, ma voix se brisant légèrement. "J'ai besoin de partir. Loin de Catherine."
Il y a eu un silence à l'autre bout du fil, puis elle a dit, d'un ton très sérieux : "Je savais que ce jour arriverait. Dis-moi ce dont tu as besoin."
Je lui ai tout raconté. Le choc, la trahison, le plan insensé qui prenait forme dans ma tête. Elle ne m'a pas jugé. Elle a écouté, puis elle a parlé.
"Je suis en Suisse. J'ai un petit appartement ici. Tu peux venir. On trouvera un moyen de te faire une nouvelle identité. Laisse-moi m'occuper des détails. Toi, sois prudent."
Pour la première fois depuis des heures, une lueur d'espoir est apparue.
Les jours suivants furent un supplice. Je devais continuer à jouer le rôle du neveu aimant et légèrement déçu, tout en préparant secrètement ma fuite.
Un soir, alors que je lisais dans ma chambre, mon téléphone a sonné. C'était Catherine.
"Léo, chéri, je suis désolée, je ne rentrerai pas ce soir. J'ai une réunion de dernière minute avec un collectionneur."
Mais en fond sonore, j'ai entendu distinctement le rire de Julien, puis le bruit de verres qui trinquent. Elle me mentait, encore. Le son venait de l'opéra. Elle était à une soirée mondaine avec son nouveau favori.
"Pas de problème, tante. Travaille bien," ai-je répondu d'une voix neutre avant de raccrocher.
J'ai profité de son absence. J'ai fait un petit sac avec le strict minimum : quelques vêtements, mon appareil photo, mon passeport et l'argent liquide que j'avais économisé. J'ai effacé tous les fichiers personnels de mon ordinateur. J'ai fait disparaître toute trace de ma correspondance avec Isabelle.
Le lendemain, Catherine est rentrée, fraîche et pimpante, sans aucune mention de sa "réunion". Julien la suivait de près.
Elle m'a vu dans le couloir et m'a interpellé.
"Léo, j'ai une nouvelle pour toi. Julien a besoin d'un espace de travail plus grand pour ses toiles. J'ai pensé que ta chambre serait parfaite. Elle a la meilleure lumière. On va te déplacer dans la chambre d'amis au fond du couloir."
Elle ne m'a pas demandé mon avis. Elle me l'a imposé. Elle me chassait de mon propre espace, celui où j'avais grandi, pour faire de la place à son nouveau caprice.
"Bien sûr, tante. Pas de problème," ai-je dit.
Plus tard dans l'après-midi, elle m'a présenté Julien officiellement, comme si nous ne nous étions jamais vus.
"Léo, je te présente Julien. Julien, voici Léo, un jeune photographe qui m'assiste de temps en temps."
Un "assistant". J'étais passé de "fils de cœur" à "assistant". La dégradation était complète.
Julien m'a tendu la main avec un sourire condescendant. "Enchanté. Catherine m'a beaucoup parlé de son protégé. Ah non, pardon, c'était de moi qu'elle parlait."
Je n'ai pas serré sa main. J'ai juste hoché la tête, mon regard fixé sur Catherine. Elle n'a même pas cillé. Pour elle, j'étais déjà un fantôme.
Tant mieux, me suis-je dit. Les fantômes sont plus difficiles à retrouver.
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