
Manon, Mon Double Maléfique
Chapitre 2
La dernière chose que j'ai sentie, c'était le goût amer du poison sur ma langue et le froid du sol de notre appartement. Manon Lefèvre, ma colocataire, se tenait au-dessus de moi, ses larmes de crocodile coulant déjà. Elle pleurait en appelant les secours, racontant comment j'avais tenté de me suicider après avoir appris qu'elle, et non moi, avait été acceptée dans la prestigieuse école de mode de Milan. C'était un mensonge. C'était moi, Jeanne Dubois, qui avais reçu la lettre d'acceptation. Elle me l'avait volée, comme elle avait tout volé.
La douleur a disparu, remplacée par une obscurité totale.
Puis, une lumière aveuglante.
J'ai ouvert les yeux brusquement. Les murs familiers de ma chambre d'étudiante m'entouraient. Le soleil filtrait à travers les rideaux, exactement comme il le faisait tous les matins. J'ai regardé mes mains, elles n'étaient pas froides et inertes. J'ai touché mon cou, le pouls battait fort. J'ai attrapé mon téléphone sur la table de chevet. La date affichée m'a glacé le sang. Nous étions un an avant ma mort. Un an avant l'empoisonnement. C'était le jour où la spirale infernale avait vraiment commencé, le jour où Manon avait décidé que m'imiter ne suffisait plus, qu'il fallait qu'elle devienne moi.
Je me suis levée, mon cœur battant à tout rompre. J'étais revenue. J'avais une seconde chance. Cette fois, je ne serais plus la gentille et naïve Jeanne. Cette fois, je n'allais pas me laisser faire.
La porte de la salle de bain s'est ouverte et Manon est apparue, un sourire mielleux aux lèvres.
« Bonjour Jeanne, bien dormi ? »
Elle portait une robe presque identique à celle que j'avais achetée la semaine dernière, une pièce de créateur que mon père m'avait offerte. Ses cheveux étaient coiffés comme les miens. Son maquillage était une copie parfaite du mien. C'était le début. Dans ma vie précédente, j'avais trouvé ça étrange, un peu flatteur même. J'avais pensé qu'elle m'admirait. Quelle idiote j'avais été.
Je l'ai regardée, mon visage vide de toute expression.
« Manon. »
« Oui ? » a-t-elle demandé, sa voix faussement douce.
Je me suis approchée d'elle, lentement. Je me suis arrêtée juste devant elle, mon regard fixé sur la robe qu'elle portait.
« Cette robe te va bien. C'est une copie, n'est-ce pas ? »
Son sourire s'est figé.
« Quoi ? Non, bien sûr que non. Je... je l'ai trouvée en friperie, c'est une chance incroyable. »
C'était son excuse habituelle. La pauvre boursière qui déniche des trésors. Un mensonge pour masquer sa jalousie et son obsession.
« Vraiment ? » ai-je dit, ma voix calme mais tranchante. « Parce que la vraie, celle que je porte aujourd'hui, a une couture spécifique sur le col. La tienne ne l'a pas. »
J'ai ouvert mon armoire et j'ai sorti la même robe, la version authentique. Je l'ai tenue à côté d'elle. Le silence dans la pièce était assourdissant. Les autres étudiantes qui passaient dans le couloir se sont arrêtées, curieuses.
Le visage de Manon est devenu blême. Elle a vu les regards des autres. Immédiatement, ses yeux se sont remplis de larmes. C'était sa meilleure arme.
« Jeanne... pourquoi tu es si méchante avec moi ? » a-t-elle sangloté. « Tu sais que je n'ai pas les moyens d'acheter des vêtements de marque comme toi. Je t'admire, c'est tout. Je voulais juste te ressembler un peu. »
Sa voix était pleine de sanglots brisés. C'était une performance digne d'une actrice. Une des filles dans le couloir, une de ses "amies", a immédiatement pris sa défense.
« Laisse-la tranquille, Jeanne ! Ce n'est pas parce que tu es riche que tu peux humilier les autres comme ça ! »
« Exactement, » a renchéri une autre. « Manon est si gentille. Tu es juste jalouse de sa popularité. »
Jalouse ? C'était le monde à l'envers. Dans ma vie précédente, ces mots m'auraient blessée. J'aurais reculé, je me serais excusée. Mais pas aujourd'hui.
J'ai ignoré les autres et j'ai continué à fixer Manon. Mon regard a glissé vers le sac à main posé sur son lit, une imitation flagrante d'un sac de luxe que j'utilisais souvent.
« Et ce sac ? Trouvé en friperie aussi ? » ai-je demandé, ma voix toujours aussi plate. « Le logo est de travers, Manon. Et le cuir est du plastique. Tout chez toi est faux. Tes vêtements, tes sacs, et même tes larmes. »
Chaque mot était une pierre jetée à sa façade de victime. Le groupe de filles était choqué par ma franchise. Manon, voyant que ses larmes ne fonctionnaient plus sur moi, a changé de tactique. La tristesse a laissé place à la fureur.
« Tu es juste une riche pourrie gâtée ! » a-t-elle crié, son visage déformé par la rage. « Tu penses que tout t'est dû ! Je vais le dire à Monsieur Dupont ! Je vais lui dire comment tu me harcèles ! »
Elle s'est précipitée hors de la chambre, en pleurant bruyamment, s'assurant que tout l'étage l'entende. Les autres filles m'ont lancé des regards pleins de mépris avant de la suivre pour la "consoler".
Je suis restée seule dans la chambre. Un petit sourire s'est dessiné sur mes lèvres.
Parfait. Qu'elle aille voir Dupont. C'était exactement ce que je voulais. Le jeu ne faisait que commencer.
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