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Couverture du roman L'oubli impardonnable - Tome 2: Le Celio

L'oubli impardonnable - Tome 2: Le Celio

Après vingt-trois ans d'absence, Alistair Savierily identifie enfin sa femme, Amélia, sous les traits de la détenue 732. Marquée par une longue captivité, celle-ci lutte entre les séquelles psychologiques infligées par le Rassemblement et un désir ardent de revanche. Face à la cruauté de ses ravisseurs, la tendresse d'Alistair ravive lentement l'humanité de son épouse. Ce retour inespéré laisse entrevoir un espoir de guérison, bien que l'avenir demeure incertain.
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Chapitre 1

Aux amours qui méritent d’être vécus

À Francia

1

La solitude est une douleur profondément ancrée dans le cœur. Un poison opportuniste qui profite d’un fugace instant de chagrin pour s’installer. Au fil du temps, le plus discrètement possible, il s’insinue dans les recoins lointains de l’âme. Il s’écoule en de multiples filaments, noircissant la lumière en nous. Il l’étouffe. La repousse dans ses tranchées. Jusqu’à ce qu’elle s’éteigne lentement. Nous laissant dans une lente et douloureuse agonie.

À chaque mise à l’écart des autres, le poison s’étire. À chaque « je suis occupé, on se tient au courant », il s’étire. Pourtant, comment en vouloir à son entourage ? Bien sûr, on peut être trop fatigué et avoir besoin de repos. Bien sûr, on peut connaître des retards à cause du travail, de la circulation, des enfants qui finissent l’école plus tard que prévu. Bien sûr, nous ne sommes pas les seuls amis que les autres ont. Bien sûr, tout ne tourne pas autour de nous.

Alors on accepte. On comprend. On pardonne aisément. Et on attend. On attend de se faire inviter lorsqu’ils seront disponibles. Mais personne ne prend contact. Personne n’écrit. Personne n’appelle. Personne ne passe.

Compte-t-on vraiment pour les gens alors ? Compte-t-on vraiment pour les membres de son entourage ? Si personne ne vient, c’est qu’il doit y avoir une bonne raison. Quel défaut particulièrement désagréable a-t-on ? Quel côté de notre personnalité est antipathique au point que personne ne nous sollicite ?

Rien qu’un café. Rien qu’une balade. Rien que quinze minutes…

On se retrouve assis là, à observer ce qui nous entoure. En silence.

Et la même question revient en boucle : pourquoi personne ne veut me voir ? Qu’est-ce qui cloche chez moi ? Qu’ai-je fait pour être rejetée à ce point ?

Les jours passent. Les jours deviennent semaines. Et les semaines deviennent mois.

Toujours personne. Toujours seule…

Ils m’ont oubliée. Ils ne veulent pas me voir. Ils auraient pu trouver un moment s’ils le voulaient vraiment ! Ils auraient pu se déplacer pour venir me voir ! Ils auraient pu… Ils ne veulent pas. C’est pour ça qu’ils me laissent là. C’est pour ça qu’ils me laissent seule. Tous. Tous autant qu’ils sont !

Ma famille.

Mes amis.

Mes collègues.

Est-ce que ce sera ainsi jusqu’à la fin ? Resterai-je seule jusqu’à la fin de ma vie ?

Si euxne viennent pas, alors qui viendra ?

Je ne peux pas sortir. Je n’ai pas la force de bouger. Je n’ai pas la force de lever la tête. Mes yeux me brûlent. Mes paupières sont lourdes. Je dois les fermer pour ne plus avoir mal à cet endroit. Je ne peux pas sourire. Mes zygomatiques sont trop lourds.

Avant je souriais. C’était simple. Naturel. J’aimais beaucoup ça. Je souriais aux gens. Je souriais aux blagues. J’en faisais moi-même. J’aimais rire. Et faire rire. Je savais remonter le moral. Je savais trouver les mots pour apaiser les peines.

Tout cela me semble si difficile désormais. Si loin dans ma mémoire. Je n’arrive plus à dater mon arrivée ici.

Eux non plus ne viennent pas me voir. Je ne reçois pas de visites. Seulement des plateaux de nourriture. Rien de fastueux, simplement de quoi faire fonctionner la machine du corps humain. La seule fenêtre de la pièce était l’unique façon pour moi d’avoir un accès visuel sur le monde. La vue était très étrange. Une large étendue d’eau noire, sans aucune rive. Au loin, il me semblait apercevoir une haute falaise sombre et humide, mais je ne voyais pas ce qu’il y avait au-dessus. Là, au milieu (si on peut appeler cela ainsi), se dressait un minuscule îlot de mousse, où trônait un énorme chêne. Un étroit chemin de verdure s’avançait dans sa direction, mais se noyait rapidement dans les eaux sombres.

Le vent ne soufflait jamais. Le feuillage restait immobile. Aucune vague ne se formait. Un lourd silence régnait. Il ne serait pas étonnant que ce ne soit que le fruit d’une imagination lugubre.

NON ! Stop ! Cela suffit de broyer du noir. Il y a forcément des gens qui pensent à moi. Je dois forcément manquer à quelqu’un. Un tant soit peu. J’ai eu une vie avant ici. J’ai vécu avant d’être ici. J’ai rencontré des gens. J’ai parlé avec des gens. J’ai eu des fous rires. Je suis sortie. Je n’étais pas recluse dans une grotte

Quelqu’un viendra me voir. On va venir me voir, oui. Oui, et on rira. On me racontera les dernières imbécilités du monde. Les dernières lois idiotes qui sont passées. Les derniers politiciens relâchés alors qu’ils sont les plus gros arnaqueurs du pays. Les derniers crimes commis au nom de l’idiotie. Et puis on me racontera la vie de gens dont je me fiche royalement. De gens que je ne connais pas. Et qui se foutent bien de mon existence. Et de celles qui les vénèrent. On me racontera les dernières incivilités des vieilles personnes qui estiment qu’elles ont le privilège de tout en raison de leur âge avancé.

Putain mais quelle merde !

Finalement, je ne suis pas si mal que ça ici. À l’abri de toute cette folie.

Je me souviens des actualités. Les animaux abandonnés en grand nombre. Les enfants qui vivent l’enfer à la maison. Les nombreux suicides des mineurs. Les femmes qui meurent sous les coups de leur conjoint. Le silence des femmes battues. Le silence des enfants battus. La pression sociale sur la réussite professionnelle et financière. La pression machiste sur les jeunes hommes, les adolescents, et même les petits garçons. La stigmatisation de ce que doit faire et être une petite fille. Les gens qui pensent que la protection de l’environnement est une mode qui existe pour emmerder les populations respectables qui ont passé leur vie à travailler, et « c’était comme ça quand ils étaient jeunes alors il n’y a aucune raison pour que cela change puisque ça fonctionne comme ils l’ont toujours connu».

Bande d’abrutis !

Je me souviens de ce que deviennent les gens qui osent se soulever, dénoncer, et se battre. Ils connaissent tous le même sort. Des disparitions en masse se faisaient trop remarquées. Alors les gouvernements, les grosses richesses, et les lobbyistes se sont contentés de les matraquer. De les mutiler. De les agresser. De les enfermer.

Et tous ces enfoirés restent à leur place bien confortable sans rien craindre de la justice. De la vraiejustice. Celle qui punit ceux qui entravent le bon fonctionnement des sociétés. Ceux qui font passer leurs intérêts financiers avant le bien-être du monde. Ceux qui préfèrent laisser les gens à la rue plutôt de donner les moyens aux patrons d’embaucher, ou de créer leur entreprise. Ceux qui se rendent aux sommets politiques sur l’urgence climatique en avion privé, en hélicoptère privé, en jet privé, ou dans leur voiture de sport. Ceux qui s’amusent à attiser la haine. Qui détournent les regards et les pensées vers des populations différentes de la leur.

Il y a peu, les Australiens ont été évacués d’urgence. Près de vingt-quatre millions d’habitants qui quittent leur pays de force. Ces hommes, ces femmes, ces enfants qu’on arrache à leur foyer, car le cataclysme ultime arrive. Deux cent mille personnes ont refusé de partir. Deux cent mille personnes ont été englouties par les eaux des tsunamis, avec leur pays. De l’Australie, il ne reste que son peuple, leurs souvenirs. Et des images numériques. Les humains refusaient de les recueillir. Ils avaient déjà bien assez à s’occuper dans leur pays pour aider tout un peuple qui n’en a plus. Je me souviens des manifestations pour forcer les dirigeants à changer de décision. Mais rien n’y faisait. Alors, les Fées des Montagnes sont intervenues, et les ont accueillis. La vie en montagne ne convenait pas à tous, alors des émissaires sont partis pour demander à d’autres peuples féeriques de leur donner un foyer. Heureusement, les fées de la Nature du monde entier ont répondu favorablement. Ainsi, le peuple australien se sépara aux quatre coins du monde.

La magie des fées était aussi belle que généreuse. C’était dans la nature de la plupart d’entre elles. Bien sûr, chacune avait son caractère, sa personnalité. Certaines étaient méfiantes, craignant que l’avidité des humains ne se manifeste de façon exacerbée au sein de leur communauté. L’envie de s’approprier leur magie. D’assouvir les fées. Il y eut de nombreux complots. Et de rares tentatives de prise de pouvoir. S’attaquer aux fées était une très mauvaise idée, démontrant la preuve d’une capacité de réflexion très limitée. En effet, lorsqu’un peuple de fées est en danger, ce sont les fées des Neiges qui interviennent. Elles sont l’armée officielle des fées. Mi-fées, mi-elfes, leur pouvoir est unique. Elles possèdent la puissance tellurique féerique, et les talents de combat elfiques. Une combinaison fatale. Certaines légendes racontent même qu’elles rivalisent avec les divins. Bien sûr, ce ne sont que des légendes.

Je me souviens d’en avoir rencontré. Oui, j’ai déjà rencontré des fées des Neiges. Cependant, je n’arrive plus à me souvenir quand. Ni ce qui a bien pu se passer lors de cette rencontre. C’est navrant.

C’est terrifiant.

Je ne me rappelle plus.

Et je ne sais pas comment cela a pu se produire…

Ni comment Il a pu m’oublier… Je représente donc si peu…

Tu m’as oubliée.

Et moi aussi.

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