
L'oiseau sur l'épaule du vieux pirate
Chapitre 2
Le vieux dieu s’appelle Louis. Les mots me manquent pour vous expliquer à quel point je l’aime. Disons qu’il est l’une des personnes que j’ai le plus envie de faire rire sur terre. Louis est très bon public. Il a un sourire de personnage de dessin animé. Quoi que je raconte, il se marre. C’est d’ailleurs un phénomène assez intéressant à observer. Il hoquette. Il tousse et postillonne. Il se tient le ventre en me suppliant de me taire et en roulant des yeux affolés. Il pousse d’horribles cris, assez proches du braiment d’un âne qui aurait avalé le klaxon d’une Fiat napolitaine, et des torrents de larmes dégoulinent sur sa barbe de deux jours savamment entretenue à l’aide d’une tondeuse pour barbes de deux jours. Comment un type aussi élégant et soigné de sa personne peut-il rire de façon aussi pathétique ? Il va finir par y rester.
J’ai rencontré Louis, il y a déjà longtemps, très exactement en mai 1993, au cours d’une croisière que Valérie avait cru judicieux de nous offrir pour nos trente ans de mariage. Un grand bateau blanc, avec des buffets somptueux, des tables de jeu et des couples qui s’emmerdaient. Elle voulait me faire plaisir. Valérie était une femme formidable. Disons qu’elle en avait aussi un peu marre de se taper la Suisse chaque été, les randonnées à Évolène ou à Flims. Elle s’était dit que la mer ou la montagne, c’était pareil. Deux mondes indomptables, selon elle, où tu te sentais tout petit. Elle aimait bien les clichés. Toujours cachée derrière son si beau et si gentil sourire, jamais avare d’une platitude mondaine, elle aimait tout ce qui était superficiel, parce qu’elle trouvait que la vie était assez dure comme cela, pas la peine d’en rajouter. Ma femme était un genre de caricature de grande blonde bronzée sur qui tous les mecs se retournaient en trébuchant dans leur langue. Elle était aussi une avocate brillante et redoutée, spécialisée en droit du travail. Côté patrons, évidemment, pas côté ploucs. Son boulot consistait à aider quelques grandes entreprises à licencier dans la joie et la légalité. La plupart du temps, sa conversation était aussi passionnante que la lecture d’un extrait de compte en banque. Elle laissait traîner les catalogues du Club Med aux toilettes.
Afin de sauver le naufrage d’incompréhension gentille qui nous servait de couple, c’est donc un bateau que Valérie avait choisi. Allez comprendre. Je suppose que des copines lui avaient mis dans la tête que les croisières, c’était vraiment le top. Résultat, j’étais là, avachi dans un transat, à regarder des couillons comme moi faire des longueurs dans la piscine bleu pas vrai d’un grand navire trop blanc. Trente ans de mariage. Tu parles ! Trente ans de silence à me demander ce que je foutais à côté de cette belle, affectueuse et merveilleuse femme. Trente ans que je ne comprenais pas comment moi, l’ancien adolescent nostalgique, amoureux de la flamme tremblante des bougies et du doux scintillement des étoiles, j’avais pu en arriver là. Cela s’était fait tout seul, tout simplement : j’étais trop paresseux pour réagir. Au fond, j’étais comme tout le monde. La plupart du temps, j’aimais bien notre quotidien, notre confort, notre villa dans une imitation de campagne tellement chic qu’on aurait pu y servir les bouses sur toast à l’apéro. J’aimais bien mes étudiants à l’université et le ronron rassurant des années académiques qui se ressemblaient. Nos amis, presque tous avocats comme Valérie, étaient parfois un peu ennuyeux, la vie s’était un peu plantée dans les aiguillages et nous n’allions pas vraiment toujours dans la même direction, mais j’y étais attaché quand même. Ils me tenaient chaud. Chaque soir, je me douchais gentiment au whisky-soda. Boisson de lâche, bibine d’autruche. Après cinq ou six verres bien tassés, j’étais toujours surpris quand je m’apercevais que, quittant lourdement le divan, je vacillais pour aller jusqu’aux toilettes. Mon cerveau semblait avoir un pas de retard sur mes jambes. Je rotais tranquillement. Je pissais dans l’évier. Puis je riais, seul, de me voir si belle en ce miroir.
Gisant dans mon transat au bord de la piscine, j’observais avec ravissement, depuis une dizaine de minutes, un type qui se battait avec son journal. À chaque coup de vent, il jurait, sans lever la tête, puis tentait de retrouver l’article qu’il lisait. Cela m’amusait beaucoup. Je sentais monter en moi un genre de fou rire. Un homme au visage élégant, complètement chauve, au très beau crâne très bronzé. Le journal se collait d’abord en claquant sur ses jambes puis lui giflait la figure. Comment faisait-il pour rester aussi imperturbable ? Pas même un haussement de sourcil. Rien. Sauf un juron : merde ! prononcé chaque fois sur le même ton, posé et calme. Le manège a duré je ne sais pas combien de temps. J’étais fasciné. J’en oubliais même les glaçons qui fondaient dans mon whisky et Valérie qui se faisait draguer au bar par son prof de tennis. Qu’y avait-il de si important dans ce foutu journal ?
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