
L'oiseau sur l'épaule du vieux pirate
Chapitre 3
Une jolie brunette est sortie de la piscine pour venir s’asseoir près du type. En marchant, ses pieds nus laissaient des traces humides qui s’évaporaient sur le pont du bateau. Elle parlait fort, d’une voix bizarrement aiguë : « Mon chéri, tu devrais mettre de la crème solaire, tu es tout rouge ! » Il a plié le journal sur ses jambes et l’a regardée. Un regard calme, gentil, un peu las. Ce que le vent n’avait pas réussi à faire, elle venait d’y parvenir. C’est alors que j’ai su que cet inconnu était mon frère. Un bref instant, son regard avait raconté mon histoire.
La brunette est partie vers le bar. L’homme n’a pas tenté de reprendre son journal. Il a soupiré. Un long soupir. Je connaissais ce genre de soupir, j’en poussais des kilomètres. Puis mon regard a croisé le sien. L’homme a souri. Moi aussi. Un coup de vent a jeté le journal dans la piscine. Nous sommes restés là, stupides, à le regarder s’imbiber de flotte, incapables de réagir. Un enfant qui nageait l’a pris d’un air dégoûté, est sorti de l’eau et l’a déposé dans une poubelle. À nouveau, l’homme m’a souri. Puis Valérie est venue s’asseoir à côté de moi : « Houlààà, Merle (oui, parce qu’en plus, il lui arrivait de m’appeler Merle), tu devrais mettre de la crème solaire, tu es tout rouge ! ». Pas possible, c’était une manie… J’ai vaguement grommelé que tout allait bien. L’homme s’est levé et a disparu vers le pont inférieur.
Je l’ai retrouvé par hasard deux heures plus tard, complètement schlass, dignement agrippé au bar dudit pont, l’air de se demander ce qu’il foutait là et comment il y était arrivé.
— Je me le demande aussi, lui ai-je dit en m’asseyant sur un tabouret près de lui.
— Pardon ?
— Je disais que je me demande aussi ce que je fais sur ce bateau…
Il a esquissé une moue à la fois complice et dubitative, puis a fait signe au barman de s’approcher et a tourné vers moi deux yeux quelque peu clignotants :
— Cette croisière me déprime. Je vous offre un verre ?
— Volontiers, merci. Même chose que vous.
— Vous vous appelez comment ?
— Merlin.
— Enchanté…
Puis il a éclaté de rire dans un horrible bruit de klaxon complètement incongru au regard de l’élégance de son émetteur.
— Ne vous en faites pas, j’ai l’habitude.
— Désolé, chuis raide cuit ! Quand même, Merlin, ça ne doit pas être facile à porter comme prénom, hein.
— Oh, moi je l’aime bien. J’en suis même assez fier. Et vous, c’est quoi votre nom ?
— Louis.
— Eh bien, Louis, je suis moi aussi enchanté.
Il me fit un grand sourire, lâcha le comptoir pour me tendre la main, et tomba illico dans mes bras, entraînant dans sa chute deux tabourets, un plat de chips et ma modeste personne… Nous étions là, par terre, à essayer de nous relever, quand le barman arriva avec les deux doubles whiskies que Louis nous avait commandés. Le loufiat, qui pourtant devait en avoir vu d’autres, nous regardait avec l’air de se demander quel genre de grand balai il pourrait employer pour nous balancer à la mer. Louis ne le voyait pas puisqu’il était couché sur moi, et semblait hésiter entre mimer une sorte de brasse ou dormir… Il n’hésita d’ailleurs pas longtemps, abandonna toute velléité de se relever, et se mit quasi instantanément à ronfloter, le nez dans mon cou.
C’est le moment – probablement opportun, vu la couleur brique furax que prenait la tronche du barman – que choisirent Valérie et la compagne de Louis pour entrer dans le bar :
— Vous voyez qu’il ne fallait pas vous inquiéter, fit Valérie en se tournant vers l’autre avec son sourire le plus ravageur, nos maris sont simplement allés faire une petite sieste…
Puis, au barman :
— Vous pouvez nous aider à les relever, s’il vous plaît ?
Le type remit ses envies de meurtre dans sa poche et, trop content d’être débarrassé de nous à si bon compte, proposa même gentiment de m’aider à ramener Louis dans sa cabine. Ce que nous fîmes pendant que Valérie se tapait tranquillement mon whisky en bavardant avec sa nouvelle petite camarade.
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