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Couverture du roman L'oiseau sur l'épaule du vieux pirate

L'oiseau sur l'épaule du vieux pirate

Suivez les pérégrinations d'une bande de joyeux retraités, passionnés de navigation et de Muscadet, entre Le Croisic et les canaux bretons. Merlin, l'un de ces compères, embarque ses petites-filles dans une croisière singulière. Entre le retour inattendu de son défunt meilleur ami et sa rencontre troublante avec une jeune femme séduisante, son cœur vacille. Ce récit d'aventure, mêlant tendresse et fantastique, met en scène de véritables amis de l'auteur dans une épopée maritime.
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Chapitre 1

À Jean-Isidore Delcomminette (1966-2020),

inventeur du voilier à vapeur.

L’après-midi s’effiloche lentement vers l’heure de l’apéro. Je cesse un instant de briquer la coque bleue de Gwenoder pour regarder passer les dériveurs de l’école de voile dans le contre-jour couleur d’huile solaire. Ils dansent sur les vagues comme des balles de ping-pong et zigzaguent entre les bateaux qui mouillent en face des quais. Le rire des gamins se mêle au cri des goélands. Un zodiac de sécurité fait des ronds autour d’eux en les aspergeant joyeusement. C’est Le Croisic en été. C’est chouette.

Pour ceux que cela intéresserait, je signale que Gwenoder est un élégant petit voilier à cabine d’un peu moins de 7 mètres de long et construit par un chantier des Cornouailles. Un Cornish Shrimper. En anglais pour les nuls, « Kônich chouimpeuh ». Pas facile à prononcer, certes, mais avec un peu d’entraînement, ça vous différencie du péquenot de base, croyez-moi. Son prix aussi d’ailleurs. Depuis que je l’ai acheté, il y a environ 7 ans, je suis toujours aussi amoureux de ses voiles bordeaux, de son accastillage de rêve et de son cockpit joliment rehaussé de bois genre tradition modernisée. En plus, il flotte. Je peux vous envoyer un catalogue, si vous voulez.

Dans le chenal, le courant de marée montante est tellement fort qu’on croirait une rivière en crue. Gwenoder, face au flot, tend ses amarres à craquer. Sur l’estacade en bas du mont Lénigo, des grappes de touristes de tous âges s’obstinent à pêcher, leurs carrelets quasi perpendiculaires à l’eau qui dévale. Je résiste à l’envie de leur dire que les éperlans se sont barrés depuis belle lurette, à moins qu’ils n’espèrent tomber sur une variété mutante à turbines de jet ski.

Mais je manque à tous mes devoirs. Sachez que je m’appelle Merlin et que j’ai 78 ans. Je suis un grand barbu maigre aux cheveux blancs et affublé d’un début de brioche qui m’ennuie beaucoup, vu qu’à poil, je ne vais pas tarder à ressembler à une vieille pomme de terre avec quatre allumettes ridées plantées dedans. Je pète le feu, mais j’ai une certaine tendance à ronchonner. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, attendu que ma dernière publication remonte à près de quinze ans et que l’essentiel de ma vie professionnelle a consisté à enseigner des tas de trucs fondamentaux à des tas d’étudiants éblouis, je me considère encore un peu comme écrivain. À part ça, je fous la paix à mon fils, qui a l’air sincère quand il dit qu’il vient me voir par plaisir. Je vis dans une jolie petite maison basse au Croisic, en Loire-Atlantique, avec mon ami qui est encore un peu plus vieux que moi, et je finirai un jour par valser à la flotte sans emmerder personne, sauf bien sûr les gars du sauvetage en mer qui arriveront trop tard… Bref, le vieux idéal.

Ah, j’allais oublier un détail qui apparemment vaut encore son pesant de cacahouètes en France profonde ou de surface : je suis Belge… Si vous êtes comme bon nombre de braves gens que je croise au Croisic ou ailleurs, vous devriez donc prendre l’accent le plus nul de Coluche dans le pire de ses sketchs et me dire en roulant de grands yeux : « Rhôôô, tu veux manger des frèètes une foué ? ». J’exagère ? Même pas, mes amis. J’habite au Croisic depuis près de vingt ans, et on me surnomme encore et toujours « le Belge ». Cela dit, c’est généralement accompagné d’un bon sourire au Ricard et d’une bonne tape d’intégration dans le dos. Alors, va pour Merlin le Belge, et en route pour Brocéliande une foué ! En plus, je m’en sors bien : nous avons un vieux pote d’origine écossaise que tout le monde appelle Mac Couille. Tout ça parce que, lors d’un barbecue avec nous, il s’était un peu brûlé la main et qu’il beuglait « Je burne, je burne ! », traduction toute personnelle de l’anglais « I'm burning ».

Mon roman le plus connu, enfin disons celui qui m’a valu une honorable renommée dans le landerneau et qui m’a permis d’en écrire quelques autres sur la lancée, avait pour cadre les environs de la bataille de Waterloo, en Belgique. Vous l’avez peut-être lu. Il s’appelait « Pan, dans la butte ! ». C’était un genre de polar humoristique. L’essentiel de l’intrigue se passait sous la butte du célèbre lion censé commémorer la déculottée infligée par Wellington et Blücher à Napoléon qui, en 1815, s’était lancé dans la guerre de trop. D’anciens entrepôts de munitions que les Allemands y avaient creusés en secret en 1942 servaient de repère à une bande de malfrats qui écumait la région. Je m’étais bien amusé en écrivant ce bouquin. Surtout que, des années après sa parution, il paraît qu’il y avait encore régulièrement des touristes qui demandaient aux employés du site où se trouvait l’entrée des entrepôts secrets… Un peu comme pour l’aiguille creuse de Lupin à Étretat : on espère toujours qu’il y a vraiment un truc caché dans le rocher.

Àpropos de truc caché dans le rocher, quand un voisin de ponton ou de bistrot, un peu plus courageux ou bourré que les autres, s’enhardit à me questionner sur le fait que je vive avec un mec et finit par oser me demander si je suis heuuu-enfin-tu-vois-quoi-momotextuel-burps, je réponds toujours que je n’en sais rien, et j’ajoute, en souriant finement de toutes mes belles dents si bien conservées malgré le tabac, que je ne suis pas sûr non plus que mon compagnon le soit… Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître qu’il y a un bon bout de temps que l’on ne m’a plus posé la question. Deux vieilles tantes, cela n’intéresse personne. Pourtant, nous valons le détour, vous pouvez me croire. Mon ami est beau comme un dieu (un vieux dieu, d’accord, mais un dieu quand même). Cela fait vingt ans que nous vivons ensemble et qu’aucune femme, ou presque, n’est venue fourrer son joli petit nez dans notre histoire. Vingt ans que cela jase sur le port et que nous laissons planer le mystère.

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