
L'immortel en sursis
Chapitre 2
15 septembre 1975, École primaire de Basse Goulaine, le bonheur en famille
Ce petit village est peuplé d’environs 3 000 habitants, une église, qui se trouve au centre, un dentiste, une supérette, une pharmacie, deux coiffeurs, qui en plus d’être psy font aussi salon de thé pour les femmes tandis que les hommes eux ont deux bars-tabacs, lieux très prisés pour les rires, les cris et cette fumée de cigarette qui forme un épais brouillard autour des turfistes.
L’école primaire ainsi que le complexe sportif sont juste en face de ce chez-moi accueillant, véritable bulle de sécurité pour cet enfant que je suis. Seules la route et la Goulaine nous séparent, ce qui évite à ma mère de me déposer. Une fois le passage protégé traversé, une trentaine de mètres me permet d’accéder à la porte d’entrée de l’école. Alors que je fais ma rentrée au CP, ma sœur et mon frère sont déjà au collège qui se trouve dans la ville voisine.
J’ai 6 ans et je commence vraiment à savourer ce havre de paix.
Choyé à l’école, je suis aimé à la maison par une mère présente pour moi.
Ma mère est une femme de petite taille, toujours très apprêtée, qui répond au doux prénom de Marie. Professeur de physique chimie, avant l’arrivée de mon frère Patrice en 1963, elle est devenue institutrice. Un choix fait en concertation avec mon père et pour le bien-être de la famille. Elle s’occupe de mon frère puis de ma sœur Karine plus facilement.
Ma venue ne va rien changer à l’affaire.
Ma mère est d’origine pied noir, expression que je mettrais un temps fou à comprendre.
Je scrutais ses pieds dès que je le pouvais et tout me semblait normal au niveau de la coloration.
Quel est ce mystère des pieds noirs tout blancs ?
Ses parents sont du nord de l’Algérie française après que les grands-parents ont émigré d’Andalousie, à cause de la misère qui régnait à la fin du XIXèmesiècle en Espagne. Tous naturalisésfrançais dès leur arrivée, mon arrière-grand-père est mort pour la « patrie » au cours de la guerre de 14.
Ma mère, sans pieds noirs mais pied noir quand même, est née à Oran (Algérie) en 1941 et y a passé toute son enfance avec ses quatre frères, dont 3 étaient plus âgés qu’elle, et ses cousines.
Mon grand-père travaillait au chemin de fer algérois et ma grand-mère gérait le côté familial.
La famille : une importance capitale pour les pieds noirs et surtout pour mes grands-parents, pour qui l’amour, le respect, l’éducation ainsi que l’instruction étaient leurs marques de fabrique. Beaucoup d’amour !
Et qui dit pied noir, dit grand repas de famille avec rires et discussions à volume élevé.
C’est en 1958 qu’ils décident de s’installer en France, car l’indépendance de l’Algérie guette.
La Charente maritime est choisie comme lieu de résidence à Royan exactement.
Ma mère continue ses études à l’école normale afin d’enseigner plus tard.
Pas sportive du tout, intéressée par les études, la culture et l’art en général, curieuse de tout elle est. Étant la seule fille entourée de quatre garçons, elle est protégée par ses frères toute sa jeunesse.
Mon père, Gérald ou gégé pour les intimes, est aussi une personne de petite taille mais à la différence de ma mère, il est taillé en V. Un sportif à toutes épreuves, il commence par le rugby, sport national de la région royannaise, puis il se tourne très vite vers le cyclisme qui devient une passion. Passion dévorante qui va l’amener après des années d’efforts et de combat, à la porte du professionnalisme. Mais la vie ne fait pas de cadeaux et lors d’une course où seuls les trois premiers ont la possibilité d’intégré une équipe pro, mon père alors âgé de 22 ans arrive seul en tête sur le vélodrome avec une poignée de secondes d’avance sur ses cinq poursuivants. La ligne d’arrivée est devant lui à moins de 500 mètres et là c’est le drame. Comme derrière ça déboule vite mon père décide de changer de braquet afin de clore la discussion ! Son dérailleur n’est pas d’accord avec lui. Il finit cinquième et dit au revoir à son rêve. Mais un sportif reste un sportif dans l’âme.
Fini le vélo pro, bonjour le football.
Amateur de foot, le voilà dans l’équipe de Royan puis après le déménagement à Nantes, il poursuit son parcours en tant que joueur entraîneur à Saint-Sébastien, ville qui juxtapose Basse-Goulaine. Ce qui ne l’empêche pas de faire tout de même une sortie à vélo par semaine. Je ne l’ai jamais vu jouer au foot sauf avec nous, mais en revanche 3 dimanches sur 4 la famille Martial est réquisitionnée pour les courses vétérans de cyclisme. Moment de liberté totale pour tous les enfants : jeux dans l’herbe, cache-cache et l’attente de l’arrivée afin d’offrir à mon père en sueur la bouteille de Perrier et peu importe le résultat. Il est vrai qu’il a fière allure sur son vélo, et le dépassement de soi est pour lui d’une normalité affligeante. Se faire mal pour se faire du bien, quoi de plus normal vu sa vie et son enfance.
Né à Royan en 1937, mes grands-parents paternels, comme beaucoup de familles à l’époque, confient mon père, âgé de 5 ans, à un couple vivant dans les terres à une trentaine de kilomètres, pour éviter les ravages de la guerre qui dure depuis déjà trois ans. Royan n’est pas épargnée loin de là. La ville sera totalement détruite et des blockhaus s’installeront comme des champignons sur les plages de la côte atlantique. Le fameux « mur de l’Atlantique », mais sans Bourvil.
Mon père est très touché par cette période étant l’aîné de la famille, il prend tout de plein fouet. De cette séparation avec ses parents, il ne nous en parlera jamais et n’a jamais cherché non plus à reprendre contact avec le couple d’instituteurs qui l’avait hébergé et élevé pendant quatre ans. Ce que j’en sais, c’est ma mère qui me l’a dit. Car pour mon père, « le passé, c’est le passé » et cette phrase perdurera presque tout le reste de sa vie A son retour, il reprend ses marques et gère comme il le peut ses deux frères et sa sœur. À 9 ans, entre l’école et la maison, il ne chôme pas. Apprendre, aider, faire ses devoirs, s’occuper des plus petits, voilà son quotidien qu’il assume sans broncher. Pour que cela fonctionne, il est quelque peu autoritaire. Un trait de caractère qu’il gardera toute sa vie. Ses parents étant chefs d’une petite entreprise de plomberie, dès 14 ans, il se retrouve au volant des camions sur les chantiers. C’est l’après-guerre, il faut tout reconstruire, Royan ne ressemble plus qu’à un amas de pierres après des bombardements incessants.
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