
L'immortel en sursis
Chapitre 3
Nous sommes en 1951, et pour les Royannais l’instruction n’est pas une priorité, seul le travail manuel compte et rapporte, surtout à cette période où tout est à refaire. Ma grand-mère est, comme beaucoup à l’époque, contre l’instruction qu’elle voit comme une perte de temps. Mon père arrête donc très vite ses études pour travailler avec son père.
Le grand-père Martial ou Marcel comme j’aimais l’appeler, c’est mon père mais en plus vieux physiquement, en revanche niveau mentalité, là ce n’est pas pareil. Marcel est un gamin en plus d’être un coureur de jupons avec le sexe à la place du cerveau. Ma grand-mère, Huguette, a des cornes qui transpercent les nuages, ce qui lui permet d’avoir beau temps toute l’année.
Après avoir passé trois ans de service militaire dont deux en Algérie, mon père fait son retour à Royan. Depuis son départ, le grand-père n’a rien changé de ses habitudes. Le sexe sur l’oreille, il part soi-disant sur les chantiers qui prennent de plus en plus de retard ce qui à force, fera sombrer l’entreprise dans les abîmes.
Mon père en voudra toujours au grand-père, car il a été témoin de tromperies en direct, ce qui pour lui est un manque de respect total envers sa mère et le reste de la famille. Pire pour lui car cela n’a pas empêché son père, âgé de 70 ans, de demander le divorce pour terminer sa vie avec une femme avec qui il entretenait des rapports depuis trente-cinq ans. Je crois que ça a été le début de la fin pour mon père, qui n’a jamais accepté ça. D’ailleurs quelques années après, lors du décès de mon grand-père, mon père ne fera pas le trajet pour son enterrement.
Allez le passé, c’est le passé… Parlons d’amour maintenant.
C’est à l’âge de 24 ans qu’il rencontre ma mère qui est la sœur d’un ami de son frère.
À cette époque mon père a une tignasse improbable, des yeux bleu turquoise lui donnent un charme fou malgré sa petite taille. Son assurance et ses idées de grandeur font chavirer le cœur de ma mère.
C’est le 1erseptembre 1962 qu’ils décident de se dire « oui », jusqu’à ce que la mort les sépare.
Effectivement de nos jours ça peut faire sourire, mais à l’époque on ne se mariait pas pour divorcer quelques années après, voire des mois.
Sitôt marié, mon père décide de prendre les choses en main, et de construire sa vie de famille loin de cette mentalité très communautaire royannaise.
Et le voilà parti également dans une carrière de représentant commercial chez « Camping gaz», un autodidacte, un vrai !
Nous sommes au tout début de l’apparition des campings et mon père fait vite ses preuves dans la région Bretagne, pays de Loire.
À tel point que quatre ans après être rentré dans cette société, on lui propose une place en or à Aix-en-Provence, qu’il refuse très vite n’étant pas un adepte de la mentalité sudiste, ne voulant pas quitter la maison qu’ils venaient de faire construire et de changer les habitudes de la famille.
La famille pour lui passe avant tout. Le saint Graal !
Ma mère gère le côté tendresse, amour, devoirs, tandis que le rôle de mon père est à l’intendance, on ne manque de rien. Le côté câlin n’est pas son fort, il n’est pas du tout démonstratif à ce niveau. S’il aime, il faut le deviner. C’est un rigide, qui a du mal avec l’humour, surtout le second degré dont il ne voit pas l’intérêt et qui est une perte de temps.
Mais pour nous c’est surtout un exemple de bravoure, un costaud et nous ne sommes qu’au début de l’histoire.
L’école et le foot, le FCN, je rayonne. Je suis Nantais !
C’est fier avec mon cartable, trois fois plus large que moi, que je me dirige seul à l’école.
C’est la même année que mon père m’inscrit à l’école de foot. Et une fois de plus c’est avec honneur que je porte les couleurs du club, short noir et maillot blanc, clin d’œil à la Bretagne sûrement. Ma vie est belle, j’ai des copains et des copines, je passe mon temps à rire de tout et comme le dit ma mère : « Daniel, ça va toujours, toujours content de son sort. »
Mon père, lui, voit les choses différemment : « Arrête de faire ton intéressant ! », m’assène-t-il presque chaque jour. Mon intéressant ? Pourquoi n’ai-je pas le droit de faire mon intéressant ? Je n’en ai aucune idée. Alors je me tais… Je ne fais plus mon intéressant.
Cette phrase de mon père a résonné dans mon esprit tout le long de ma vie.
Donc un enfant gentil je suis, un peu envahissant, poli, toujours prêt à rendre service et connu comme le loup blanc dans tous les commerces du village, grâce à mes « bonjours » tonitruants et ma joie de vivre.
Un samedi soir, sans savoir pourquoi, mon père cherchant à nous faire plaisir tout en se faisant plaisir, a la génialissime idée de tous nous amener au stade Marcel Saupin afin de voir le Football Club de Nantes jouer contre Bordeaux. Le derby de l’Atlantique, toujours sans Bourvil. Arrivé aux abords du stade, une odeur de merguez chatouille mes narines alors qu’une foule s’excite autour de moi en toute convivialité. À peine rentré dans l’enceinte, je suis envahi d’un plaisir, d’une fierté que je ne peux m’expliquer. Le bonheur peut-être ?
Les fameux canaris nantais, tout de jaune et vert vêtus, le jeu à la nantaise de José Arribas et les joueurs de renom tels que Henri Michel, Maxime Bossis, Bertrand-Demanes et mon chouchou Loïc Amisse. Chouchou à cause de sa taille. Il est petit comme moi et je peux m’identifier et prendre exemple sur sa ténacité.
Le FCN ! Non, ça on ne touche pas et on ne touche toujours pas.
Ce jour-là, mon père ne sait pas qu’il vient de me faire le plus beau cadeau que l’on puisse me faire, car Nantais je suis, Nantais je resterai !
Bien des années plus tard l’histoire de Nantes et la Bretagne me fera réfléchir, mais à 6 ans c’est le cadet de mes soucis, si soucis il y a. Je vois mes idoles en chair et en os et j’ai le droit de crier. J’entends des gros mots interdits à la maison et j’en découvre de nouveaux ! Le rêve.
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