
Lille et une nuit
Chapitre 2
La belle flamande
Les exilés
Le port de Porto Christo donnait une vue magnifique du balcon où était installé Andy. Il y avait tous ces bateaux alignés côte à côte, tout de prêt la gare routière ainsi que des touristes qui longeaient le quai du port. C’était un endroit très touristique, mais très reculé du sud de Majorque. Dans les alentours de Porto Christo ne s’y trouvaient que des clubs hôtels ou des boîtes de nuit. Mais Andy y avait loué une petite maison de trois étages tout près du port. Et cette vue sur cette infinie mer bleu marine assortie au ciel bleu azur lui procura enfin cette liberté tant attendue. À présent, trois visages lui apparaissent dont celui de sa mère Elena, qui sirotait un diabolo fraise à la terrasse d’un café tout près du port, dans une rue commerçante. Un endroit rempli de restaurant et de boutique. Un attrape-touristes qui sans s’en rendre compte achetaient des produits made in china. Et il y a le regard de Cassandra, cette femme qui changea sa vision sur la vie et sur lui-même avec elle il découvrit le monde de la manière la plus délicate qu’il soit. Il avait enfin compris que son destin était en marche. En se retournant, il aperçut Francis qui faisait danser la petite Kaïna ? Sa fille adoptive de douze ans, sur de la rumba congolaise. Mais elle accourut aussitôt dans les bras d’Andy, ce nouveau papa qu’elle voyait comme un homme bienveillant, capable de la distraire afin de lui faire oublier son traumatisme.
— Elle en met du temps, tu ne trouves pas ?
— N’ayez aucune crainte patron, elle est avec Daniel et il faut admettre que c’est un excellent pilote de bateau. Vous n’aimez pas être loin d’elle ?
— C’est qu’elle n’en fait toujours qu’à sa tête et parfois elle…
— Elle vous fait peur c’est ça. J’ai raison patron ?
— Francis je t’en conjure arrête de m’appeler patron. C’est frustrant.
— Quand nous étions à Rio et que nous sommes partis visiter l’orphelinat, les gens vous appelaient Patrao. Partout où nous allions, les gens vous respectaient et moi aussi je vous aime.
— Mais je t’avoue que j’ai comme un mauvais pressentiment.
— Ne vous en faites pas patron, vous pouvez compter sur nous, je vous suivrai jusqu’à la mort.
— Francis !
— Oui patron !
— Je sais qu’au fond de toi il y a de l’amertume et de la culpabilité. Chacun de nous portera son fardeau jusqu’à sa tombe et ce ciel bleu et nos voyages à travers le monde ne peuvent effacer ce que nous avons fait et ce que nous avons été. Tu penses que la mort te libérera de ton mal-être, en revanche je te demanderai une chose mon frère. Ne te sacrifie jamais pour moi. Ni toi ni Cassandra et même Daniel ne me devez quelque chose. Ce que j’ai fait… eh bien je l’ai fait sans condition, car maintenant nous sommes comme une famille et tu es le frère que je n’ai jamais eu.
Après avoir quitté Lille il y a sept ans de cela, Andy se mit à faire le tour du monde et c’était Cassandra qui du bout de son index choisissait les destinations sur un mini globe terrestre qu’il avait acheté dans une boutique, à Roissy Charles de Gaule. Au départ, il l’avait engagée en tant qu’auxiliaire de vie et leur premier pied à terre fut Rio et c’est là que commença leur nouvelle aventure. C’était la première fois qu’Andy quittait la France et avec sa nouvelle fortune, il aurait pu loger dans un hôtel cinq étoiles, ou même louer une villa luxueuse de six cents mètres carrés. Mais au lieu de cela, il loua une maison à l’architecture coloniale du 19e siècle, du temps où les Portugais avaient colonisé le Brésil. Les exilés tombèrent sous le charme de cette demeure avec un jardin de huit cents mètres carrés. Quand ils s’installèrent, ils décidèrent de ne rien changer afin d’être en harmonie avec le décor de chaque pièce. Andy lui avait promis la liberté, mais il ne savait pas comment la protéger, alors autant faire les choses simplement. Ne pas attirer l’attention et rester lucide. Ils vécurent modestement et sans démesure, car être riche est une question de savoir-vivre. Ils faisaient leurs courses dans les marchés, et consommaient des produits locaux, tout en s’adaptant au rythme de vie des Cariocas. Ils se déplaçaient la plupart du temps en taxi ou en bus. Ils évitaient les boîtes de nuit, préférant se poser dans un bar en écoutant les musiciens de passage. Quand ils se promenaient au marché, les vendeurs l’appelaient « Patrao » mais un homme noir au sourire écarlate l’interpella en français et ils s’arrêtèrent devant un stand de montre et de lunette contrefaçon. Et c’est à ce moment qu’ils firent la connaissance de Francis qui négociait le prix d’une paire de lunettes.
Francis habitait Rio depuis quatre ans et il y possédait un bar. Il faisait des allers et retours entre Rio et Catece chez un grossiste qui l’alimentait en alcool et en boisson. Chaque soir, il remontait dans son grand appartement, accompagné d’Almeida sa serveuse. C’était une belle brune à la peau suave avec qui il partageait uniquement son lit et quelques verres de cachaças. Il vivait juste au-dessus de son bar, dans le quartier de Rio. Cassandra ne put s’empêcher de lui demander s’il était Français et il répondit que non.
— Je ne suis pas Français, mais j’ai vécu quelque temps en Belgique et vous d’où venez-vous ?
— Nous, de Lille dans le nord de la France, lui répondit Cassandra.
— Alors nous sommes comme on dirait voisins. Vous êtes venus un soir dans mon bar et sans le vouloir j’ai écouté votre conversation. Ça me fait vraiment plaisir d’entendre des francophones. Je m’appelle Francis, n’hésitez pas à revenir boire un verre un de ces soirs. Vous serez les bienvenus et il y aura aussi un concert prochainement.
Il avait un accent africain, mais plutôt anglophone, il devait faire environ 1m90 avec des avant-bras aux muscles saillants. Ce qu’on remarquait le plus chez lui c’était une énorme cicatrice sur sa main gauche. Parfois, de tels détails nous cachent de grandes histoires. Francis est né au Liberia, en 1977. Tout comme Andy, il ne connaissait pas son père, car sa mère fut violée par des mercenaires de Prince Johnson. Un ancien chef rebelle qui combattait une autre faction rebelle commandée par son rival Charles Taylor. Après la chute du dictateur Samuel Do, le pays fut divisé en deux parties, laissant place aux pillages et aux rackettes tout en faisant de nombreuses victimes. La situation du pays était devenue catastrophique et même les Nations Unies et la bien-pensance mondiale ne voulaient pas se salir davantage les mains dans ce continent. Des milliers de Libériens durent s’exiler dans les pays voisins, mais un jour un camp de réfugiés fut attaqué par des rebelles et la mère de Francis fut laissée pour morte.
Seul et orphelin Francis n’avait que deux choix, celui de travailler dans les mines de diamants qui servaient de monnaie d’échange contre les armes que leur vendaient les occidentaux ou alors devenir enfant-soldat en utilisant ces mêmes armes. Mais il pensait qu’il avait plus de chance de survivre avec une kalachnikov qu’un morceau de cailloux qui n’avait pas de prix. Pendant dix ans, il démontra une détermination féroce, exécutant les ordres sans se plaindre. Il savait qu’il devait survivre et peu importe le nombre de vies qu’il prendrait avec les assauts et les pillages. Mais il savait qu’il pourrait un jour contempler ce ciel bleu en toute liberté. Ensuite, Il devint mercenaire et combattit dans différentes factions rebelles, au Liberia, au Tchad, en Angola et au Rwanda et pour finir en République démocratique du Congo anciennement appelé Zaïre. En 1997, un chef rebelle du nom de Joseph Désiré Kabila rassembla plus d’une dizaine de milliers de mercenaires. Francis lui avait fait allégeance afin de destituer le président Mobutu. À seulement vingt ans, Francis ne pouvait compter le nombre de soldats qu’il avait combattus. Sa réputation n’était plus à refaire et chaque chef rebelle pour qui il avait guerroyé lui réservait un traitement particulier. Certains l’appelaient Achille ou Lancelot et d’autres le surnommaient Hercule. Chacun à son tour lui promettait une place de haut gradé, si jamais ils arrivaient à faire chuter le pouvoir. Mais ce que cherchait Francis n’avait pas de prix, car la liberté est un luxe que l’Africain ne peut se permettre. Il avait eu écho d’une phrase qu’avait prononcée le Che dans ses mémoires, quand il rencontra Kabila au début des années soixante, « Avec ce genre de dirigeants, l’Afrique restera dans le colonialisme et la servitude » ensuite il comprit bien plus tard que le berceau de l’humanité n’a jamais eu son destin entre ses mains. Après plusieurs semaines de dialogue, le dictateur Mobutu abdiqua puis s’exila au Maroc. Joseph Désiré Kabila accéda au pouvoir et instaura un nouveau gouvernement. Le nouveau chef des armées convoqua Francis en lui demandant s’il voulait faire partie de la garde rapprochée du nouveau souverain, mais il refusa.
— Mais alors qu’est-ce que tu veux ?
— Je veux un visa et un passeport pour l’Europe.
— Tu ne veux pas rester avec nous ?
— Je n’ai plus la force de me battre.
— Avec nous, tu ne manqueras de rien, tu auras une villa, des femmes, de l’argent, tu auras un gros pourcentage sur nos richesses naturelles.
— Je le sais, mais je ne serai jamais libre.
— Écoute petit frère, l’Europe n’est pas ce que tu crois, car ce n’est qu’une illusion. Reste parmi tes frères.
— Mes frères… Tu ne peux imaginer le nombre de frères que j’ai tué. Et tout ça pour quoi ? Une villa des femmes et le pouvoir. Depuis l’âge de dix ans, je n’ai connu que la guerre. En restant ici je serais peut-être riche, mais jamais en paix et encore moins libre.
— Et qu’est-ce que tu feras en Europe ? Tu n’as pas de diplôme et pas de qualifications. Les noirs n’auront jamais leur place en Occident, car l’Afrique ne sert qu’à enrichir l’Europe et pour eux tu ne seras qu’un esclave avec une fiche de paie.
— Je m’en moque, ça ne saurait être pire que ce que j’ai enduré, mais c’est tout ce que je vous demande.
Sa requête fut acceptée et le 12 août 1997 c’est en tant que diplomate et un passeport au nom de Francis Ditamba, que son avion atterrissait à l’aéroport de Charleroi. Le nouveau monde comme il l’appelait, n’était pas une illusion mais l’espoir d’une vie heureuse. Tout d’abord, il dut apprendre le flamand et ensuite il s’installa à Bruxelles prêt de l’ambassade du Congo. Ce poste était une planque, une sorte de remerciement pour avoir servi les intérêts de la nation. Avec son statut diplomatique, il parcourut l’Europe et le reste du monde. Londres, Paris, Lisbonne, Prague, en passant par l’Amérique latine. Il rencontra des gens très influents, des avocats d’affaires, des gestionnaires de fortunes, et des directeurs de cabinets ministériels. On ne saurait imaginer que cet homme aurait tué d’autres hommes de sang-froid, car il n’avait pas d’autre choix. Il ne se passe pas un jour où il ne redoute la mort et qu’il paie à son tour un châtiment similaire. Quand il avait quatorze ans, il devait surveiller les mines de diamants, cela fut son premier poste à responsabilité. Mais il abattit d’une balle dans la tête un garçon du même âge que lui car il refusait de ramasser des diamants. C’étaient les ordres. Mais après avoir vécu aux frais de la princesse, l’heure était venue de rendre des comptes. Car le 16 janvier 2001, Joseph Désiré Kabila fut assassiné dans son palais présidentiel. Ce jour-là, Francis se trouvait à Bruxelles quand il apprit la nouvelle. Son téléphone fixe sonna et il eut un mauvais pressentiment. C’était l’ambassade du Congo qui lui demandait de se rendre tout de suite à l’aéroport de Bruxelles, car un vol l’attendait pour Kinshasa. Une voix intérieure lui préconisait de ne pas y aller. Francis a déjà vécu ce genre de situation, pour qu’un chef d’État puisse être assassiné dans son propre palais, soi-disant le lieu le plus sécurisé du pays n’est pas anodin. Il a déjà côtoyé le pouvoir et il sait ce qui se dit en off et qu’on ne peut se fier à personne. S’il retourne au pays tout peut arriver, car en Afrique les gouvernements sont pragmatiques et tout le monde peut être soupçonné puis disparaître. Francis ne se rendit guère à l’aéroport et se ne présenta pas non plus à l’ambassade. Le chef d’état-major qui jadis voulait l’engager en tant que garde du corps fut incarcéré, ainsi que trente autres personnes. Mais les absents ont toujours tort et à son tour il fut accusé de complot et de coup d’État contre le pouvoir. Son passé de mercenaire fut dévoilé par le nouveau porte-parole du gouvernement et son statut diplomatique lui a été retiré. Francis devint un simple clandestin, et un sans-papiers qui cherchait à son tour l’asile politique. Il comprit désormais ce que pouvaient ressentir ses semblables qui pouvaient être expulsés de l’Europe et retourner dans leur pays d’origine, ce qui serait vu comme un échec. Car s’il retournait au Congo, il y serait emprisonné, jugé et sûrement exécuté. Il avait essayé de joindre certains contacts qui auraient pu le tirer d’affaire. Mais il n’était plus rentable pour ceux qu’il avait servis auparavant en tant que consultant, quand les Européens ouvraient leurs entreprises sur le continent noir. Dans le monde géopolitique, c’est donnant donnant. Mais dans cette vie, où la survie est une partie d’échecs, il ne lui restait qu’une seule carte à jouer. L’article 15 de l’Afrique « Débrouillez-vous ». Comme je le disais, Francis est un sacré colosse et sa carrure était son atout. Car il devint agent de sécurité dans des petits supermarchés. Un jour, son responsable lui proposa de travailler dans une boîte de nuit, mais payé au noir. Et il accepta aussitôt. Par la force des choses ou du destin, il devint garde du corps de certaines vedettes du show-biz belge. Et ensuite, il créa sa propre boîte de sécurité. Quelques années plus tard, il retrouva des diamants dans ses effets personnels. Après une longue hésitation, il se rendit dans une boutique à Anvers tenue par des juifs. Le vendeur examina la pièce à l’aide d’une loupe, puis le fixa avec un regard suspicieux.
— Comment avez-vous eu ces diamants ?
— Pourquoi ?
— Car ça fait au moins Vingt ans que je n’ai pas vu un tel bijou, c’est un diamant brut. D’habitude, je traite avec des Sud-Africains, mais cette pierre, si je ne me trompe pas, elle est originaire d’Afrique de l’Ouest. La dernière fois, c’était un Libanais qui me l’avait vendue. Il travaillait au Congo et au Liberia.
— Et combien valent-elles ?
— Je dirais entre deux cent cinquante milles et trois cent mille euros.
— Je pense qu’elle vaut beaucoup plus.
— Oui… mais c’est la crise en ce moment. Et je pense que si vous vous faites attraper avec ces diamants, vous risquez de vous attirer des ennuis et moi avec. Là maintenant je n’ai pas de liquide sur moi. Mais je peux vous en donner pour deux cents milles net. On se donne rendez-vous demain à la même heure ?
— Qui me dit que vous n’allez pas appeler la police ?
— Mon cher ami l’argent n’a pas d’odeur et ce qui va dans votre intérêt va aussi dans le mien.
Il avait raison la crise avait frappé l’Europe et l’économie mondiale fleurissait dans les pays émergents comme la Chine, l’Inde ou le brésil.
— Alors qu’est-ce qu’on fait ?
— Allons-y pour deux cent mille.
— Marché conclu. Donc demain !
— Sans faute.
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