
Les rayures du zèbre
Chapitre 2
Lyuba Clement a 31 ou 32 ans, ça dépend des jours, entre dans son bain. Elle n’en a pas pris depuis 2 ans pour sauver la planète. Elle allume des bougies, rajoute des bâtons d’encens et lance le Back to Black d’Amy Winehouse dans sa salle de bain minuscule. Lyuba enchaîne les petits boulots depuis beaucoup trop longtemps. Demain, elle a un nouveau rdv pour un nouveau boulot de plus. Elle a derrière elle des années d’hésitations professionnelles. Elle a décidé de s’en sortir, de remonter la pente. Elle est arrivée à Brest sans trop savoir comment, il fallait quitter sa région parisienne toxique pour revivre au bout de la terre, un vrai choc de culture iodé.
Lyuba enlève la buée de la vitre de sa salle de bain, elle laisse apparaître les traits tirés de son visage fatigué et un regard de fauve. Elle enfile son t-shirt des « Sex Pistols - never mind the bollocks ». Elle étale sa crème de nuit sur le visage, ouvre son meuble de salle de bain et aperçoit la brosse à dents de son ancien amant. Elle la jette à la poubelle d’un geste de rage suivi d’un fuck de son doigt tatoué.
Après avoir joué du piano pendant une heure sans mettre la sourdine pour emmerder les voisins, elle décide de ranger un peu son appartement. Lyuba peint, joue du piano, écrit de la poésie. Elle sait tout faire et parfois tout en même temps. Elle a toujours vécu en marge, dans sa famille, à l’école ou en amitié. Elle n’a vraiment jamais compris pourquoi elle ressent toute cette différence, Miss Clement jouit d’une personnalité atypique, magnétique et solaire.
Son parcours est plus que chaotique, à la frontière du borderline. Des parents aimants mais qui ne savent pas trop comment élever cet enfant et délèguent beaucoup de choses. Un système scolaire inadapté et des fréquentations douteuses. Lyuba traînait avec ses animateurs au centre de loisirs car elle s’ennuyait avec les camarades de son âge. Elle discutait avec ses professeurs car elle ne savait pas forcément quoi dire à ses potes de lycée. Pas les mêmes centres d’intérêt, pas les mêmes besoins. Les envies d’ailleurs l’ont entraînée dans des endroits dont certains ne sont jamais revenus. Lyuba est une survivante, son extraordinaire instinct de survie l’a menée jusqu’à ce mois de juillet.
En posant ses valises en Finistère, elle ne fuit pas vraiment, elle suit son intuition. Elle a atterri ici comme par magie et la ville l’a accaparée tout de suite. Les ondes sont plutôt bonnes et les mauvaises sont balayées par le vent du Ponant. Lorsqu’elle se couche ce mercredi 14 juillet au soir dans son petit appartement du Cours Dajot, un concert bat son plein sur le port de Brest et demain sera une bonne journée, si elle veut bien s’en rendre compte.
Elle se lève vers 9 h 00, putain de réveil à la con qui ne se met jamais en route quand on en a besoin. Elle saute dans son jean bleu, enfile son t-shirt camouflage qui laisse apparaître son épaule dénudée. Elle attache ses cheveux avant de prendre son café rallongé du matin. Un détour par la salle de bain où elle décide de laisser ses cheveux libres pour cet entretien dont elle se fout un peu, un job de plus, une galère de plus. Lyuba fait des ménages le matin, des courses le midi pour les vieux, tout en travaillant sur l’ouverture de son magasin de photographie l’après-midi. Quand elle a le temps le week-end, elle mixe dans des clubs jusqu’au bout de la nuit.
En s’installant dans cette salle de recrutement, elle remplit un formulaire de plus tout en déposant son CV sur le bureau de l’homme qui doit prendre place en face d’elle. Un homme qu’elle imagine déjà car elle ne peut faire autrement., elle le devine blasé, en costume sombre, bien rasé et suffisant. L’homme s’assied devant elle sans presque la regarder. Il est à l’opposé de ce qu’elle pensait. Son sweat la fait rire, ses tatouages l’intrigue et dans cette salle à la déco vintage, elle le foudroie deux fois en dix minutes.
En rentrant dans son appartement, elle se fait un thé vert à la menthe et branche son ordinateur. Elle lance du Matt Houston sur sa playlist de chansons pourries. Un mail est déjà arrivé sur sa boîte. Elle le lit en travers, certaine de son contenu négatif. Ça ne peut pas être positif, comment peut-on lui faire confiance ? Après la troisième lecture, elle laisse échapper pour la première fois depuis longtemps un large sourire sur son visage pâle. Le mail est rempli de positivité, de confiance et d’espoir. Elle est invitée dès le lendemain pour étudier les termes de son contrat.
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