
Les marionnettes de Lannu - Tome 2
Chapitre 3
Cela faisait maintenant sept jours qu’Ama fuyait ses poursuivants. Son carquois était vide et elle avait jeté son arc devenu inutile. Le scénario avait été toujours le même depuis le début de la poursuite. Elle maintenait son avance aisément, maîtrisant bien mieux la course dans les pentes caillouteuses que ses poursuivants, escaladant les parois avec souplesse et rapidité, tirant quelques flèches sur les hommes à sa poursuite, lorsqu’ils commençaient à escalader, en tuant deux ou trois, puis repartait vive, rapide. L’oxygène commençait à se faire rare à ces hauteurs et les nuits étaient tellement froides qu’elle avait remarqué que certains des Natoufiens ne se relevaient pas le matin, morts de froid, probablement. Elle, elle supportait très bien le froid et n’était nullement gênée par le manque d’oxygène. Mais elle avait tout de même décidé d’en finir avec cette fuite éperdue et avait pris la décision de tenter l’impossible. Elle se tenait maintenant sur une combe, une épaisse couche de neige instable sur les crêtes au-dessus d’elle, et attendait. Les hommes apparurent et se mirent à crier à sa vue, se précipitant dans sa direction. Ama entendit la neige craquer et elle hurla de toutes ses forces. La neige sur les crêtes se détacha dans un grondement sourd et commença à dévaler la pente en direction des Natoufiens qui finirent par réaliser ce qui se tramait et tentèrent de fuir. Mais c’était une course désespérée, l’avalanche les rattrapa dans leur tentative avant de les emporter vers la mort. Ama secoua la neige qui l’avait partiellement recouverte. Comme elle le pensait, l’avalanche avait emporté ces meurtriers vers leur destin funeste glissant à quelques mètres d’elle sans l’atteindre. C’était fini. Elle se sentait comme vidée des toutes pensées, toute humanité, complètement perdue. Elle se retourna afin de s’éloigner pour se retrouver face à trois hommes, leurs lances pointées vers elle. Leurs visages, déformés par la haine et leurs bouches grandes ouvertes pour tenter de capter un peu d’oxygène, leur donnaient une expression surréaliste qui, étrangement, ne l’effraya pas. Elle avait conscience de n’avoir aucune chance face à ces trois hommes, beaucoup plus grands et bien plus forts qu’elle. Leurs lances étaient plus longues et plus épaisses que la sienne et ils devaient très certainement la manier beaucoup mieux qu’elle. Elle voulut reculer, mais ses pieds s’enfoncèrent dans la neige molle issue de l’avalanche. Elle était bloquée. Les trois hommes approchèrent lentement, ils savaient qu’elle était coincée, un homme à gauche, un à droite, un juste devant elle et l’avalanche derrière, c’était la fin. Elle pointa sa lance vers l’homme en face d’elle qui semblait être le chef. Elle avait l’intention de combattre jusqu’au bout, elle avait rempli son devoir envers sa tribu, alors qu’importait maintenant l’issue de ce combat.
Les hommes se préparaient à l’attaquer lorsqu’une masse blanche traversa l’espace et tomba sur la tête de l’homme de gauche, lui brisant les cervicales. La panthère, elle l’avait reconnue, ne s’arrêta pas et d’un second bon sauta sur l’homme en face d’elle qui n’avait pas eu le temps de se retourner. Elle se saisit de son visage entre ses crocs et le hurlement que poussa l’homme se termina en un craquement sinistre lorsque les mâchoires du félin broyèrent sa tête. Le troisième homme voulut s’attaquer au félin, perdant ainsi de vue Ama qui en profita pour lui planter sa lance dans le cou, elle la retira alors qu’un flot de sang s’échappait de la plaie et se tourna vers la panthère. Celle-ci était assise sur l’homme qu’elle venait de tuer et la regardait de son regard étrange, du moins qu’elle trouvait étrange. Il était presque humain et exprimait une forme de tendresse, d’appartenance. Puis, d’un bon, elle disparut, laissant Ama seule avec les trois cadavres.
Elle s’approcha de celui qui lui avait semblé être le chef et que la panthère avait tué en lui broyant le visage. Ce n’était vraiment pas beau à voir et Ama évita de le regarder, ce qu’elle voulait c’était le pendentif qu’il portait autour du cou et représentant une main noire dans un cercle doré. Elle voulait le garder comme trophée, ce serait sa récompense initiatique. Maintenant qu’elle portait ce médaillon, elle pouvait se considérer comme adulte, femme combattante, chasseuse et guerrière et son totem était tout trouvé : « la panthère blanche » voilà quel serait son nom caché, celui que lui avait offert cette déesse qui venait de lui sauver la vie. Car elle en était persuadée maintenant, ce fauve qui lui avait épargné la vie avant de la sauver était une déesse, elle ne pouvait être que cela.
Elle leva les yeux vers les sommets et se décida, elle allait franchir ces pics et partir explorer l’autre côté des montagnes, découvrir un monde inconnu. Une nouvelle vie s’offrait à elle, pleine d’incertitudes et d’aventures, loin de cette enfance maussade et cruelle qu’elle avait subie. Elle avait rempli son devoir envers les morts et les avait vengés, elle était donc libre et ressentait cette certitude comme une ivresse : le monde s’offrait à elle.
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