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Couverture du roman Les larmes d'Andromaque: Tome IV La bataille de Khafji

Les larmes d'Andromaque: Tome IV La bataille de Khafji

Hisham mène une vie prospère au Caire auprès de Dinah, une chanteuse au charme captivant. Malgré ce bonheur apparent, une cicatrice intérieure le tourmente. Lorsque la tension monte au Moyen-Orient face à la menace américaine, il choisit de rejoindre les rangs irakiens. Au cœur du désert saoudien, il découvre avec amertume les fractures réelles d'un monde arabe désuni. Ce conflit du Golfe brisera ses illusions, marquant le crépuscule d'une utopie qu'il pensait éternelle.
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Chapitre 2

Quelquefois, l’envie le prenait de traîner dans les cinémas du vieux Caire. C’étaient souvent des grandes salles vétustes, mal entretenues, où l’on ne passait que des vieux films. Des vieux films égyptiens, en général des comédies musicales, avec les chanteurs Farid El Atrach, Abdel Halim Hafez, ou bien la pétillante chanteuse Sabah, d’origine libanaise. Des films hindous sous-titrés en arabe que les gens venaient voir pour écouter leurs chansons, mais que le jeune public, plus habitué aux sonorités occidentales, boudait de plus en plus. Ce qu’Hisham appréciait dans ces vieux cinémas de quartiers, c’était qu’ils passaient souvent des polars américains en noir et blanc des années cinquante, avec Glenn Ford, Dana Andrews, James Cagney, Burt Lancaster et des actrices à la beauté fatale comme Jeanne Crain, Barbara Stanwyck, et l’éblouissante Lana Turner.

Le public de ces cinémas était exclusivement masculin. D’une manière générale, dans les pays arabes, les femmes vont rarement au cinéma. Ce divertissement est très mal vu. Pourtant, l’Égypte fut autrefois un grand producteur de films, mais la qualité était rarement au rendez-vous. À de rares exceptions, leur valeur artistique était quasi nulle.

Assister à un film dans un cinéma populaire égyptien fut pour Hisham une expérience révélatrice du malaise de la société. Une société patriarcale qui réprimait férocement le désir sexuel, et qui, soucieuse de sauvegarder les apparences, imposait un code moral très rigoureux et très formaliste, que personne ne respectait plus et que les jeunes gens détournaient facilement avec la complicité des autorités, pour la plupart corrompues. Au bout du compte, cette politique autoritaire et stupide n’eut pour résultat que de transformer la jeunesse égyptienne en une génération de frustrés, esclaves de leur virilité agressive et exacerbée.

Lors d’une projection du film Gildaavec la séduisante Rita Hayworth, au moment où cette dernière exécutait son fameux morceau de danse en retirant ses gants, une scène chargée d’une forte émotion érotique, la salle fut prise d’une folie furieuse et se mit à hurler comme une meute de loups, d’une façon horrible. Les insultes plurent de toutes parts, mélangées avec des déclarations d’amour enflammées. Certains se livrèrent à des gestes obscènes. Les deux policiers en faction à l’entrée durent intervenir pour calmer les plus enragés.

Dégoûté, Hisham avait quitté la salle, se jurant de ne plus y retourner.

Peu à peu, Hisham prit l’habitude d’éviter les quartiers populaires. La présence de ces gens lui devenait insupportable. Les voir déambuler joyeusement dans leurs vêtements infects lui causait une véritable souffrance. Ce qui lui semblait étrange et surprenant, c’était que leur pauvreté et leur misère pitoyable n’entamaient jamais leur bonne humeur. Sur leurs visages laids et grimaçants s’affichait toujours le même sourire stupide de satisfaction. Il était fatigué de devoir toujours marcher en gardant la tête baissée pour éviter de poser par mégarde, les pieds sur leurs saletés écœurantes qui jonchaient leurs rues défoncées.

Longtemps, les populations arabes ont considéré la femme égyptienne comme un modèle qu’il fallait imiter. Une femme belle, moderne et terriblement séduisante, qui faisait tourner la tête à tous les hommes. Malheureusement, la réalité était tout autre. Les Égyptiennes, les vraies, celles que l’on côtoyait dans le monde réel, étaient pour la plupart très laides et adipeuses. Elles n’avaient aucune grâce. Elles portaient des vêtements amples en coton, qui les recouvraient entièrement, dissimulant la lourdeur de leurs corps. Les couleurs foncées étaient destinées aux femmes relativement âgées, alors que les couleurs plus claires s’adressaient plutôt aux jeunes filles. Les femmes du peuple ne s’exprimaient que par des cris. Dès le matin, elles se mettaient à aboyer. Elles aboyaient contre leurs enfants, contre leurs maris, contre leurs voisins. Elles aboyaient même contre les chiens.

Pour mieux s’imprégner de l’ambiance égyptienne, tout en évitant une trop grande promiscuité, Hisham avait pris l’habitude de s’asseoir à la terrasse d’un café de la capitale pour noter ses observations.

Le café Al Fishawiest l’un des plus vieux cafés du Caire. Il est situé dans le souk Khan Al Khalil.C’était dans ce lieu incontournable qu’Hisham aimait se rendre pour examiner les Cairotes siroter leur thé à la menthe ou bien fumer leur chicha en regardant d’un air absent la vie s’écouler lentement.

Après les avoir longuement étudiés, scruté leurs mentalités, leurs comportements, aussi bien celui des hommes que des femmes et même des enfants, Hisham s’était forgé une opinion ferme et définitive. Son constat était triste et amer, mais sans appel.

Sous un mince vernis oriental, pseudo-arabe, se cachait un pays profondément africain, criard et gesticulant qui n’obéissait qu’à son instinct grégaire et qui réclamait sans arrêt du bruit et du rythme. Au nom d’une morale et d’une religion, on avait emprisonné un corps habitué à la nudité et qui recherchait constamment le sexe, avec une sordide frénésie, pour assouvir son instinct primitif. En terre d’Afrique, comme dans certains pays d’Asie, l’islam est une greffe qui n’a jamais pris tout à fait.

Hisham avait noté dans son carnet :

Quand on étudie la religion ancienne de l’Égypte, quand on observe les pyramides et le sphinx, quand on analyse la complexité des hiéroglyphes, on comprend aisément que ce n’est pas cette populace malpropre qui crie et gesticule sans arrêt qui est à l’origine de cette civilisation.

Les premiers temps, la découverte de ce portrait négatif de l’Égypte lui causa une grande déception. Un pan de sa vie s’écroulait, emportant avec lui ses belles illusions.

Hisham se souvenait avec nostalgie du temps où il était lycéen. Au lendemain de la guerre des Six Jours, blessé, meurtri, Hisham s’enfermait dans sa chambre pour écouter « La Voix des Arabes » qui diffusait les discours enflammés du président Nasser. Il croyait à la sincérité du grand Raïsqui prônait le panarabisme. Il lui faisait confiance pour redresser l’Égypte, pour rétablir les droits légitimes du peuple palestinien injustement spolié de sa terre.

Mais l’Égypte, c’était d’abord cette voix toute puissante et généreuse qu’il écoutait nerveusement dans l’obscurité de sa chambre. Une voix qui chantait l’espoir, la tristesse et l’amour. La voix d’Oum Kalthoum, à la fois sévère et envoûtante, qui aidait le jeune garçon réservé à surmonter sa timidité devant des yeux verts ravissants, chargés d’une douce énergie et d’un charme troublant et sensuel.

Hisham ne connaissait l’Égypte qu’à travers les discours de Nasser et les chansons d’Oum Kalthoum. Pour le jeune lycéen, un pays qui avait produit deux personnages de cette envergure ne pouvait être qu’un grand pays, digne d’être aimé et admiré.

Très tôt, dès le début de la révolution de 1952, Oum Kalthoum était devenue l’égérie du socialisme prôné par Nasser. Contre ses détracteurs qui lui reprochaient d’avoir chanté pour le couronnement du roi Farouk, le colonel Nasser avait pris hardiment sa défense.

Avec la maîtrise du verbe qu’on lui connaissait, il avait répliqué :

— Et alors ? Le soleil ne se levait-il pas aussi du temps du Roi Farouk ?

Mais le Raïsétait mort depuis longtemps. Comme le dit si bien cet aphorisme populaire que les Arabes citent souvent : «Il s’est dissous comme le grain desel dans l’eau ». Lors de ses funérailles le 1eroctobre 1970, devant des millions de personnes, on jura fidélité à sa mémoire.

« Serment par Gamal, le plus chéri des hommes, le libérateur des travailleurs, le chef de la lutte ! Serment sacré, inébranlable. Par Dieu et la patrie, nous jurons que ta lutte sera notre voie... Nous jurons de travailler à la puissance et à l’unité de la Nation arabe ».

De belles paroles écrites sur du sable, et qui se sont effacées dès que le vent a soufflé... Un vent mauvais qui a montré le vrai visage décevant des Égyptiens.

La grande Égypte du colonel Nasser est devenue maintenant un pays honteux, avare et resserré, qui se tient humble et courbé et qui pactise sans état d’âme avec l’ennemi sioniste.

Quelques années plus tard, le 3 février 1975, la grande voix de l’Égypte s’était tue pour toujours, laissant un peuple débraillé en larmes, orphelin et sans avenir. L’astre d’Orient s’était éteint, rendant les nuits du monde arabe encore plus sombres.

Après la mort de Nasser, puis celle d’Oum Kelthoum, une page importante de la vie d’Hisham s’était tournée à jamais.

À présent, qu’en était-il de sa vie ? À cette idée, sa pensée s’assombrit brutalement. Il pensa qu’il avait un grand besoin de remettre de l’ordre dans sa vie. Il n’était pas trop tard, il devait mettre à profit le temps qui s’offrait encore à lui.

Il releva la tête. Une certaine lassitude commençait à le gagner. Il se reprit aussitôt et recentra sa pensée sur les préoccupations du moment. Il ne voulait pas prolonger des réflexions qui l’entraînaient toujours vers le passé. Il savait qu’un chagrin persistant accompagnait souvent ses souvenirs. Pourtant, il éprouvait du plaisir à les évoquer.

Un vent frais le fit soudain frissonner. D’un coup d’œil vif, il consulta sa montre. Il était presque huit heures. Dinah devait l’attendre depuis un long moment.

Il quitta rapidement la terrasse et prit un taxi qui le conduisit au Club 36, une boîte de nuit privée, très élégante. Un club chic, très en vogue, qui accueillait une clientèle de célébrités du show-biz et de journalistes. Cet endroit, situé au dernier étage de l’hôtel Ramsès, était fréquenté également par des hommes d’affaires très riches et des hommes politiques qui faisaient l’objet d’une attention très particulière de la part du personnel.

À l’entrée, il fut reçu par le directeur de l’établissement qui lui tendit la main en serrant la sienne très fort. Il attendit un moment avant de relâcher son étreinte, puis d’une voix trop onctueuse pour être véritablement sincère, il demanda de ses nouvelles :

— Cher ami, comment allez-vous ? Il me semble que cela fait trop longtemps que l’on ne vous voit plus. Vous nous manquez beaucoup, cher ami.

Hisham esquissa un vague sourire et répondit négligemment, par simple courtoisie :

— J’ai été effectivement très occupé ces temps-ci. Comment est l’ambiance, ce soir ?

Un large sourire illumina le visage du directeur.

Il déclara avec un ton malicieux :

— L’ambiance est excellente, Monsieur Basrani. Votre ami Fouad est là.

Il ajouta, après avoir échangé un regard complice chargé de sous-entendus :

— Je crois savoir qu’il y a également une ravissante personne qui vous attend avec impatience.

Il indiqua d’un regard rapide le fond de la salle, près de la piste de danse. Hisham tourna la tête. Il ébaucha un pâle sourire en remarquant la gracieuse silhouette noyée dans l’obscurité.

Il répondit avec une politesse distraite.

— Ne faisons pas attendre cette ravissante personne.

Grâce aux bons soins de son ami Fouad Hamdi, haut fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, Hisham avait son entrée dans les boîtes les plus sélectes du Caire. On le recevait comme un invité de marque et des maîtres d’hôtel très stylés lui réservaient toujours les meilleures tables.

La présence de la belle Dinah, la nouvelle étoile montante des nuits du Caire, qu’on remarquait fréquemment à sa table, n’était pas étrangère, non plus, à son ascension rapide parmi le cercle très fermé des habitués du Club 36.

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