
Les larmes d'Andromaque: Tome IV La bataille de Khafji
Chapitre 3
Cette situation, Hisham la connaissait bien. Il l’avait déjà expérimentée à maintes reprises. Les jolies femmes ajoutent toujours du prestige à un homme. Beaucoup d’hommes n’hésitent pas d’ailleurs à les utiliser comme un bel ornement pour se mettre en valeur. Ces hommes savent, par expérience, qu’aux yeux de nombreuses femmes, un homme, même repoussant, accompagné d’une belle créature féminine devient un personnage intéressant.
Hisham s’avança lentement vers le fond de la salle en regardant autour de lui. Il remarqua Dinah habillée d’une longue robe de soie rose très ouverte qui découvrait ses épaules arrondies et ses bras nus d’un galbe magnifique.
En l’apercevant, Dinah déclara en fronçant les sourcils :
— Te voilà enfin, habibi! Je croyais que les Français étaient des gens civilisés, toujours ponctuels à leurs rendez-vous. J’ai même entendu dire qu’en France, les hommes étaient très galants. Ils ne font jamais attendre les femmes.
Elle le regarda encore, avec son beau regard aigu et scrutateur qu’il eut peine à soutenir. Devant l’embarras causé par cette phrase équivoque, il eut un drôle de sourire crispé et se contenta de répondre :
— Je te signale, ma chère, que je ne suis pas français.
Dinah le fixa de ses jolis yeux noisette pailletés de vert, en battant des cils un bref moment.
Puis haussant les épaules, elle dit :
— Tu m’as dit que tu avais vécu toute ta vie en France, c’est pareil ! Non ?
Elle le regarda avec attention se diriger vers le canapé et prendre place à côté d’elle. Avant de lui laisser le temps d’une réponse appropriée, doucement, elle appuya sa tête contre son épaule.
Elle murmura en prenant une voix câline :
— Habibi,pourquoi ne veux-tu pas que je t’accompagne ? Un petit voyage romantique à Paris, en amoureux, ça ne te tente pas ? Tu me montreras la tour Eiffel, le musée du Louvre, Notre-Dame de Paris, les quais de la Seine. Tous ces beaux endroits dont tu m’as souvent parlé. Je mettrai une belle robe et on ira dîner au Café de la Paix, en face de l’Opéra ou bien à La Closeriedes Lilas. Qu’est-ce que tu en penses ? On prendra des verres à Saint-Germain des Prés, au Café de Flore. Avec un peu de chance, je rencontrerai peut-être Juliette Gréco. Mais surtout, j’ai envie de découvrir les endroits où tu as passé ton enfance, ta vie de collégien et d’étudiant. Tu sais, mon amour, je ne sais pas grand-chose de toi. Tu es un bel homme. Tu as beaucoup de charme. Mais tu restes très mystérieux sur tes conquêtes féminines. Je suis sûre qu’à Paris, tu devais en faire tourner des têtes !
Hisham esquissa un petit sourire amusé. Le visage de Dinah s’animait. Ses yeux pétillaient de plaisir. Elle était vraiment très belle et très sensuelle. C’était un vrai plaisir de la regarder.
Il répondit d’une voix basse, un peu hésitante :
— Crois-moi, chérie ! Je n’ai pas eu souvent l’occasion de faire tourner des têtes, comme tu dis. J’étais plutôt un adolescent maussade et taciturne qui préférait la compagnie des livres. J’étais trop timide pour aborder les filles. En grandissant, mon caractère ne s’est pas amélioré. Je me demande parfois comment j’ai pu te plaire, toi qui es pleine de vie et qui la bois à pleines gorgées. Quant au Café de Floreou Aux Deux Magots, il y a longtemps que les intellectuels et les artistes ont déserté ces endroits mythiques. Aujourd’hui, les terrasses de ces cafés sont prises d’assaut par des touristes anglais et allemands en tee-shirts et bermudas. Paris a beaucoup changé, tu sais.
La jeune femme lui jeta un regard énigmatique et l’examina avec un air de défiance, puis elle dit :
— Pourquoi tu cherches à briser mes rêves, habibi? Je suis sûre que Paris est un endroit magnifique. Tu me racontes des histoires. Je crois plutôt qu’il y a une jolie Parisienne qui t’attend là-bas, et tu n’oses pas m’avouer que ma présence contrarierait tes plans.
Elle lui donna un petit coup de coude dans les côtes, en riant :
— Toi mon coco, tu es trop malin ! Ne fais pas le modeste. Je t’ai bien observé, habibi! Chaque fois qu’une jolie fille passe, je vois ton œil qui s’allume. Jeune, tu ne devais pas avoir les yeux dans tes poches. Il faudra que je te surveille plus attentivement.
Hisham prit un air gêné. Il promena son regard dans la salle. Toutes les tables étaient presque occupées et la plupart des femmes étaient couvertes de bijoux. Certains hommes portaient des smokings, d’autres des complets simples. Dans les pays arabes, les tenues vestimentaires ne reflètent pas toujours une appartenance sociale bien spécifique. Quelques consommateurs lui lançaient des regards curieux.
Hisham se tourna vers Dinah qui l’observait avec un vague sourire sur les lèvres.
Il dit, en prenant un ton conciliant :
— Tu m’avais parlé d’un clip vidéo, au pied de la grande pyramide de Khéops, non ? C’était prévu pour la semaine prochaine. Tu m’as dit que c’était un projet très important pour ta carrière. Ça serait dommage de reporter le tournage. On trouvera toujours le moyen de faire un petit voyage en amoureux plus tard, je te le promets.
Dans un large rire enfantin, Dinah montra une belle rangée de dents brillantes. Elle l’embrassa sur la joue affectueusement avant d’ajouter :
— Tu as raison, habibi! Le clip vidéo doit assurer la promotion de mon prochain album. Mon agent a signé avec le groupe Rotana. Mon agent doit me présenter au prince Al-Walid, le patron du groupe à Dubaï. Tu ne trouves pas ça fantastique, mon chéri ?
Hisham approuva en souriant :
— Je dois peut-être commencer à me faire du souci. Tu vas devenir une vraie célébrité, maintenant. Est-ce que tu voudras encore d’un pauvre type comme moi ?
La jeune femme rit de nouveau. Un rire clair et pétillant comme une eau de source.
Puis elle déclara d’un ton modeste :
— Tu es bête, mon chéri. Pourquoi tu prends toujours cet air supérieur ? Tu ne comprends donc pas que je t’aime. Que je suis folle de toi, habibi !
Il plaisanta :
— Tu sais, la folie, ça se soigne très bien, maintenant.
Elle lui tapa gentiment l’épaule et dit :
— Tu vois, tu continues.
Elle tourna la tête vers la salle, puis subitement, elle sombra dans une étrange rêverie. Hisham en profita pour mieux l’observer.
Dinah avait les traits allongés, mais réguliers, hérités de sa mère copte. Le nez et la bouche avaient une incroyable pureté, très rare chez les Égyptiennes qui ont souvent des traits grossiers et des lèvres lippues. Son visage avait cette couleur chaude et veloutée qui ne se rencontre que chez les vraies Orientales et les Méditerranéennes. Ses yeux d’un marron clair avec des petites paillettes vertes, qui viraient parfois au noir lorsqu’elle était sous le coup d’une émotion forte, étaient brillants et lumineux. Ses lèvres arrondies très rouges dessinaient à son insu une moue coquette. Ses cheveux partagés sur le front et tombants en bandeaux étaient d’un noir éclatant avec des reflets bleus, comme l’aile des geais.
La beauté de Dinah était atypique et ne correspondait pas aux critères de la beauté largement admis en Orient, où seuls importaient un teint très pâle et des formes très généreuses.
Dinah avait quelque chose de sensuel et d’élégant qui émanait de son corps élancé et ferme comme un parfum subtil. C’était une jeune femme volubile, toujours en mouvement, qui parlait beaucoup, et surtout d’elle. Quand elle rapportait certains détails ou certains faits, elle exagérait volontairement pour les rendre plus drôles ou plus intéressants. Cela amusait beaucoup Hisham de l’écouter parler. Mais parfois, elle adoptait une attitude rêveuse. Elle devenait alors lointaine et fragile, semblable à une enfant timide qu’on aurait abandonnée sur une route solitaire. Sur ses lèvres voluptueuses se dessinait un joli sourire intime et secret.
Un détail pourtant faisait une petite ombre à ce joli tableau. Dinah commençait à prendre un léger embonpoint, pas encore visible, mais qui menaçait plus tard d’alourdir un peu sa taille souple et nerveuse. Son goût immodéré pour le chocolat était la cause de ce désagrément, mais elle n’arrivait pas à lutter contre cette dépendance.
La voix de Dinah aux inflexions molles et câlines brisa le silence.
Elle demanda :
— Il faut vraiment que tu partes pour Paris ? Tu ne peux pas attendre que je termine mon clip et que j’assure la promotion de mon prochain album ?
Hisham éprouvait un début d’irritation, perceptible dans sa voix.
Il répondit en dissimulant sa nervosité :
— Crois-moi, ma chérie ! Ce n’est pas de gaieté de cœur que je pars à Paris. Mais j’y suis obligé.
Dinah rétorqua avec vivacité :
— Habibi, tu n’es qu’un égoïste. Tu prétends que j’ai un corps désirable. Tu aimes le caresser. Tu le dévores à pleines dents et puis tu t’en vas. Pourquoi tu fais ça ? Tu dis que tu ne fais pas ce voyage par plaisir. Alors ? Si on n’aime pas faire une chose, on ne la fait pas. Pour moi, c’est aussi simple que ça !
Hisham hésita un instant. Il pensa qu’il était difficile de lutter contre Dinah et sa logique implacable. Il se força à sourire et à garder son calme
Il reprit d’une voix neutre :
— Mon frère est à l’hôpital. Il doit subir une importante opération chirurgicale. Ça fait très longtemps que je ne l’ai pas vu. Il m’a écrit récemment pour me voir. Je ne peux pas me dérober. Dis-moi que tu comprends cela, ma chérie ?
Dinah posa sur lui un regard dur et perçant comme si elle le voyait pour la première fois. Cela dura un bref moment, puis brusquement, prenant un ton railleur, elle ajouta :
— Tu as un frère ! Première nouvelle ! On se connaît depuis plus d’un an et tu ne m’as jamais dit que tu avais un frère. D’ailleurs, tu ne m’as jamais rien dit sur toi, sur ta vie ou sur ta famille. Je sais ce que tu vas me dire, habibi. Ton joli baratin, je le connais par cœur ! Tu prétends que le mystère ajoute du piment aux relations entre amants et qu’il faut l’entretenir. Tu es un personnage romantique pas très causant. Tu dis toujours qu’un homme ne doit pas se livrer entièrement, qu’il doit savoir garder ses secrets. Tu affirmes que les gens trop transparents ne sont pas intéressants. J’aime ta fierté chéri, et c’est ce qui m’a tout de suite plu en toi et je te l’ai dit dès notre première rencontre. Mais je ne suis pas une gamine, et toi, tu n’es plus ce garçon sombre et solitaire qui errait le soir dans les rues de Paris. Nous sommes deux personnes adultes, et nous devons nous respecter mutuellement. J’ai besoin de ta confiance, mon chéri. Je suis et je serai toujours de ton côté. Je ne te jugerai jamais, quoi que tu fasses, mais en retour, j’attends de toi un amour sincère et véritable. Ne triche pas avec moi,habibi. Si tu le faisais, j’aurais trop de peine.
Elle s’arrêta subitement, comme si elle en avait trop dit. Elle eut cependant le sentiment désagréable de n’avoir pas su exprimer clairement le fond de sa pensée. Tout était encore trop flou dans son esprit. D’un geste brusque, elle avala une longue gorgée de champagne pour se donner du courage.
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