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Couverture du roman Les derniers pétales

Les derniers pétales

Après dix ans d'un mariage marqué par une solitude amère, Tom s'efforce de rester un pilier pour les siens. Pourtant, leur installation à Paris fragilise un équilibre déjà précaire. Sa rencontre avec Leslie bouleverse alors ses principes et éveille des désirs interdits. Malgré les avertissements de sa conscience, il succombe à la tentation. Dans ce premier roman, Léonie Corbin explore la complexité des faux-semblants et l'instinct de survie qui pousse l'humain à travestir sa réalité.
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Chapitre 2

1

Un soir d’avril, comme il y en a trente chaque année, comme ça constitue tout l’ordinaire de ma vie, je m’étais rendu comme quasiment tous les jours, à la salle de sport. J’étais dans la salle des machines, celle du bas, celle qui donne sur la rue. Absorbé par des problèmes qui n’en étaient pas, entouré par des gens qui étaient dans le même état que moi, à transpirer, à façonner, à essayer de ressembler au mieux, à eux-mêmes.

J’ai vu passer cette fille, pas très grande, qui marchait vite mais en toute légèreté. Je l’ai vue comme on remarque quelque chose qui change et qui bouge dans un champ de vision périphérique. Comme on est attiré par une jolie femme aussi. Quand elle a franchi l’accueil, j’ai tout de suite été intrigué par son allure qui me semblait familière. Un bonjour chaleureux et guilleret a retenu mon attention. Je suis retourné à mes efforts, mes poulies, mes poids et à ma sueur.

Ça n’est qu’une bonne heure plus tard que je l’ai croisée physiquement, elle allait vers les vestiaires, j’en sortais. Elle me disait quelque chose, alors qu’un sourire franc et ravageur s’avançait vers moi. Dès ce premier regard, j’ai senti de la chaleur en moi.

« Hey, salut ! vous allez bien ? »

Voilà c’était tout elle, le « sympathique bordé », des nuances plus que des contrastes. J’ai d’abord été surpris, elle a enchaîné : « Alors du coup tu as pris le duplex à Maisons-Alfort ? » Évidemment. L’agent immo. C’était en train de revenir.

Un an avant, nous quittions la province pour une mutation en région parisienne, j’avais initié les visites pour que nous ayons un toit au-dessus de la tête pour la rentrée scolaire et j’étais monté seul car Marine était encore en poste à ce moment-là.

Je me souvenais que j’avais adoré sa voix au téléphone, son assurance et sa convivialité me disaient qu’elle serait belle quand je la verrai. Je n’avais nourri aucune attente au préalable. C’était de l’ordre de la certitude. Ce serait une belle femme qui me ferait visiter cet appartement, ni plus ni moins.

D’ailleurs, elle était sensuelle plus que belle. Elle m’avait plu tout de suite, dès qu’elle était descendue de voiture, je me souviens d’un tailleur jupe blanc, d’une chemise fluide couleur framboise et des talons très hauts. Il émanait d’elle une énergie incroyablement érotique (c’était peu dire qu’elle avait des jambes magnifiques), et à la fois tellement d’empathie. J’avais mis son esprit vif et son sens de la répartie sur une déformation professionnelle. Mais il y’avait chez elle, un peu plus, quelque chose de magnétique, de mystique, d’impertinent, et de particulièrement bienveillant. Oui j’insiste et je me dois d’insister sur ce mot. Peut-être parce qu’elle m’avait cruellement manqué cette douceur, et que je ne l’avais pas mesuré avant de la rencontrer.

« Euh oui, oui finalement, les chambres étaient plus grandes, c’était plus pratique, plus proche de l’école. »

« Bien cool. À très vite alors ».

Ça sonnait comme une promesse. Je ne saurais l’expliquer mais dès ce jour-là, j’ai su qu’on partageait un secret. Je suis sorti un peu décontenancé par sa désinvolture, le tutoiement inattendu, et surtout le fait qu’elle se soit souvenue de moi.

Je n’avais pas fait d’offre pour cet appartement et nous n’étions pas restés en contact. Cette rencontre était donc restée un souvenir agréable, un peu plus qu’agréable.

J’ai vite compris qu’elle venait souvent, déjà parce que son corps en témoignait. J’avais pris deux secondes pour me retourner ce jour-là. Puis les jours suivants. Je n’avais jamais fait très attention à qui m’entourait jusqu’alors.

Je me faisais un petit plaisir à la regarder arriver. Je n’étais pas le seul d’ailleurs. Approbation quasi générale à constater les têtes qui se tournaient quand elle passait pour aller se changer. Talons dorés, peau d’été. Peut-être qu’elle savait ce qu’elle dégageait, pour un public silencieux et un univers testostéroné, mais c’était bien fait.

J’avais pris l’habitude de ses jours et ses horaires, même si elle semblait être moins régulière que moi. En fait, malgré moi je l’attendais. J’avais pris goût à cette démarche souple et féline, j’aimais constater le changement de rouge à lèvres, ses cheveux tantôt libres et bouclés, tantôt épinglés en haut de sa tête. L’alternance de ses tenues toujours élégantes, marquant une distance et une posture, de celles qui sont inatteignables pour le commun des mortels. Elle était plus belle, bien plus belle que la moyenne. Nous sommes toujours considérés en fonction d’un ensemble. Alors oui, elle était au-dessus du lot des femmes qui nous entourent en général. Vous savez, comme il est rare le charisme. Comme certaines personnes ont le pouvoir de concentrer les attentions par leur présence, comme on dit qu’ils peuvent illuminer une pièce juste en la pénétrant.

Elle s’était, simplement, naturellement et sans l’avoir demandé, intégrée à mon quotidien, et j’aimais la voir, j’aimais la croiser, échanger un petit signe de la main, un petit bonjour. J’aimais par-dessus tout son assurance, malgré les regards qui pesaient sur elle. Je me disais, sincèrement, que ça ne devait pas être évident, tous ces hommes qui posaient simultanément leurs yeux insistants sur sa personne.

La trentaine, plutôt au début. Pas grande, certainement ex-gymnaste. Physique méditerranéen. Fine, tonique, nerveuse. Des beaux yeux en amande, des petits segments, de jolies formes.

Elle courait beaucoup et longtemps. On se croisait souvent au tapis, elle arrivait quand je finissais, encore plus souvent dans la petite salle d’entraînement. Est-ce qu’inconsciemment je faisais exprès de rallonger mes entraînements, de m’étirer davantage quand elle était là ? Certainement.

J’étais toujours agréablement surpris qu’elle me salue, et qu’elle n’engage pas de discussion avec les autres. Je me sentais presque sinon l’élu, au moins spécial. Elle savait ce qu’elle faisait, elle était autonome, elle n’allait pas participer aux cours collectifs, j’en déduisais qu’elle n’était pas là pour sociabiliser plus que ça. Je voyais qu’elle parlait avec quelques personnes, elle donnait souvent sa carte en partant. Pas mal pour faire du business une salle de sport. Je n’y avais pas pensé.

Je la regardais de loin, elle me plaisait. Je me le suis avoué un soir, alors qu’elle portait une robe légère de couleur bleue, serrée à la taille. Bleu roi. Une fermeture éclair au niveau du décolleté, qui donnait une envie terrible, irrésistible de jouer avec. Il faisait particulièrement chaud ce jour-là. Le temps qu’elle se change, j’avais presque descendu toute la glissière dans ma tête. Elle est ressortie des vestiaires toute vêtue de noir, Catwoman est montée sur son tapis de course avant d’avoir regroupé ses boucles en une queue de cheval. J’ai divagué.

Je l’ai regardée s’entraîner, je l’ai regardée se faire mal, courir, transpirer à grandes eaux, froncer les sourcils comme si elle se débattait avec de sombres idées. Elle avait l’air triste, et j’ai passé quarante-six minutes à me demander ce qu’elle expiait.

Ça me paraissait inconvenant de l’observer, mais il y avait quelque chose d’émouvant dans ce visage blessé mais déterminé. J’ai eu envie de la toucher. De la prendre dans mes bras, lui dire que tout irait bien, et prendre sur mes épaules ses inquiétudes. Instinct tendre. Bien entendu, je n’ai rien fait, c’était ridicule. Qu’aurais-je fait ? Traverser la salle pour prendre dans mes bras une quasi-inconnue ?

Débile et présomptueux.

Elle m’était devenue familière les semaines passant. Je remarquais une nouvelle paire de baskets, une perte de poids, un sachet de thé à infusion à froid dans sa gourde. Mais je ne me rappelais plus son prénom

En mai, nous sommes sortis quasiment en même temps, et j’ai pu reconnaître son véhicule, un coupé sport. Elle m’a laissé sortir en premier, poliment j’ai dit merci avec mes warnings, elle a emboîté et a pris la même direction que moi. Elle roulait vite, et j’avais presque l’impression qu’elle me suivait. J’ai passé ce court trajet à la regarder dans le rétroviseur. Au dernier rond-point, elle a tourné à droite.

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