
Les derniers pétales
Chapitre 3
2
Je suis rentré chez moi avec le sourire. Impossible d’oublier que l’idée qu’elle me suive m’enchantait.
Après le dîner silencieux avec Marine, je suis monté lire une histoire à Liam. Ne pas manquer à mes devoirs parentaux était ma religion. Liam est un petit bonhomme de cinq ans, déjà grand de taille pour son âge, il tient de moi. Il a les mêmes yeux noirs. Ce petit bonhomme ressemble à sa mère car il est un peu caractériel, à moi pour son hyper sensibilité, sauf que lui ne sait pas encore comment vivre avec.
Quand je suis redescendu, Marine était à son habitude, sur son téléphone, absorbée à vivre une vie par procuration dans l’idéal prôné par les réseaux sociaux.
« T’es bizarre », m’a-t-elle lancé sans lever les yeux de son écran. Je me suis senti accusé. Je voyais la dispute arriver.
Elle s’est levée pour aller chercher de l’eau fraîche dans la cuisine. À son retour vers le divan, j’ai fait glisser son short par terre et j’ai commencé à embrasser le boxer qu’elle portait. Elle ne m’excitait pas, jusqu’à ce que je transpose son corps à celui de cette femme. Elle a déposé la carafe et les verres sur la table basse, elle a pris ma tête dans ses mains et s’est abandonnée à mon souffle chaud. Alors que je m’attendais à un refus, elle descendait son boxer avec envie.
Je ne me rappelais plus la dernière fois qu’elle m’avait autorisé à la voir nue en plein jour.
C’était le commencement des beaux jours ; comme le mois de mai peut en offrir ou nous en priver ; les fenêtres étaient ouvertes et pour un peu, parce qu’il y avait un caractère impromptu, tellement anormal, au sens extraordinaire, j’aurais aimé qu’on nous voie. Que quelqu’un soit témoin de ça, pour que je me conforte dans l’idée que c’était vrai, et non par perversion ou demande d’approbation de ma virilité. Elle s’est allongée sur le canapé, offerte, m’invitant à rejoindre son entrejambe.
Elle s’est finalement retournée, pour éviter qu’on ne se regarde, comme à son habitude. Comme si les coussins, en étouffant ses gémissements, lui feraient oublier sa nudité ou ce qui la retenait. Je savais qu’elle avait du mal à accepter les changements que notre enfant avait infligé à son corps.
Douche. Pour m’isoler. Pour permettre à Marine de se rhabiller et de rejoindre la chambre comme si de rien était. C’était toujours difficile pour moi de voir que ma femme agissait dans l’intimité avec culpabilité, honte ou évitement. Cela faisait longtemps que nous ne restions plus allongés, l’un près de l’autre, à savourer le moment qu’on venait de partager.
Je prenais mon temps, la tête posée sur la paroi, à me faire marteler le crâne par une eau trop chaude par temps d’été avancé.
J’ai pensé à elle. J’ai pensé à elle au-dessus de moi, me fixant du regard, poitrine offerte, ses mains dans ses cheveux. Je savais que ça n’était pas bien, j’ai tourné le mitigeur sur l’eau froide, pour me ressaisir.
Short passé, je suis retourné au salon, j’ai allumé le ventilateur et la télé, comme chaque soir, j’ai écumé les chaînes d’infos et les chaînes sportives, en attendant que le sommeil me cueille. Un soir de plus, je m’endormirais là, loin de ma femme.
Ça non plus, je ne saurais vous dire quand ça avait commencé.
3
Une somme indéfinie de jours plus tard, je comprenais que j’étais passé d’une pratique sportive pour moi, à l’espoir qu’elle soit là. Au début ce n’était que de la curiosité. Et un léger contentement. C’est finalement devenu une attente puisque je n’avais aucune certitude. Et quand elle était là, j’étais… soulagé, apaisé, content, parfois galvanisé
Au fur et à mesure, nous avions créé une discrète complicité. Des trucs cons mais mignons. Beaucoup de sourires. Un jour, elle était venue me demander comment appairer son téléphone au rameur, si j’en avais fini avec le kettlebell de 16 kg, une autre fois je lui avais demandé ce qu’elle écoutait pour se motiver.
Des petits échanges par ci par la, signes de reconnaissance. Elle me demandait mon aide et me rendait utile, et je m’intéressais à elle. Elle me donnait un petit goût de nouveau, dans un lieu repère qui me permettait de m’évader.
Plus tard, alors qu’on descendait l’escalier en même temps, on a commencé à échanger davantage.
« Tu viens souvent ? » ce qui était une question à laquelle nous avions déjà tous les deux la réponse, et d’ailleurs je ne me souviens plus lequel de nous deux l’avait posée à l’autre.
Elle m’a expliqué sans gêne qu’elle était véritablement addict. Bigorexique. Oui ça portait un nom. Que ça lui permettait de « débrancher son cerveau ». Nuance, ça n’était en rien un défouloir ni une façon d’évacuer du stress. Elle aimait juste arrêter de penser, c’était le seul endroit où ça lui était possible. Elle a dû se sentir vulnérable à cet instant, alors elle a rajouté des arguments.
Certes elle avait toujours fait du sport, depuis l’enfance. Et elle était ravie de pouvoir encore pratiquer, alors que tant de gens n’en faisaient pas ou plus. D’ailleurs, elle avait changé de travail quelques mois auparavant. Une prise de poste importante pour elle, une véritable dévotion au boulot, elle avait des choses à prouver. Chez elle, elle avait pratiqué pendant le confinement, mais en étant honnête, elle passait plus de temps à chanter dans sa bouteille d’eau qu’à vraiment « se faire mal ». Et puis l’endroit n’était pas neutre. Son appartement était sa bulle, un synonyme de confort, ça ne lui paraissait pas compatible. « Ça ne peut pas être un endroit dans lequel je me dépasse, puisque c’est un endroit dans lequel je me retrouve. »
Je me taisais, je buvais ses paroles. J’étais impressionné par cette fragilité et cette force mêlées. Par sa désinvolture, à parler si librement de faiblesses, de douleur, de douceur. Ça pourrait paraître ordinaire comme conversation, mais c’était aussi profond que fluide pour moi. Elle me donnait beaucoup d’explications sur son être, sur sa psychologie. Des tas de gens établissent des légendes autour d’eux, alors qu’elle était un miroir.
La conversation avait continué sur le parking. J’ai parlé de moi, j’ai fait vite sur le sport études basket, ma blessure au genou et ma carrière avortée. Je lui disais qu’au fond j’avais eu la chance de me blesser très tôt. Trop tard pour revenir, trop de concurrence, un trop grand vivier. Ma peur de me blesser à nouveau. Et donc la chance d’arrêter et de poursuivre des études. Malgré les espoirs déchus, les regrets de mon père. Je la rejoignais sur la notion d’élévation, d’évasion intellectuelle. Elle a ensuite fait un peu de cynisme sur la condescendance, regard des sédentaires intellos sur les sportifs.
Elle me plaisait. Elle avait un vocabulaire précis, étudié. Elle employait des mots, des syntaxes, des tournures et des métaphores que je n’avais plus entendues depuis… trop longtemps. J’ai soupiré.
Nonchalamment, presque ressentant mon malaise, ou inversement parce qu’elle était en plein confort qu’elle voulait élargir, parce qu’elle n’avait pas peur de me décevoir, elle a sorti une cigarette. Elle a ri, seule, et m’a dit : « Il faut bien que j’aie des contradictions. »
« Et ton boulot, tu m’en parles ? »
Elle a regardé ses portables instantanément. Comme si j’avais fermé la parenthèse de ce moment et l’avait raccroché à sa réalité. Son regard fixé sur son écran m’aurait fait dire « cruelle réalité ». Elle a relevé le regard vers moi, j’ai eu l’impression d’être un géant.
« La prochaine fois, il est tard là », a-t-elle soufflé.
« J’ai froid et j’ai faim », comme justification supplémentaire.
J’ai regardé ma montre connectée. Marine. Six appels en absence. Et merde. Je n’avais pas vu le temps passer mais nous avions discuté au moins une heure.
J’ai regardé fixement son visage, et j’ai dit : « À bientôt alors, j’espère ».
Mon regard a dévalé la pente de son petit nez, jusqu’à son cou, tout droit vers ce petit bijou qu’elle portait où était suspendue son initiale : L. ELLE. LESLIE.
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