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Couverture du roman Les derniers pétales

Les derniers pétales

Après dix ans d'un mariage marqué par une solitude amère, Tom s'efforce de rester un pilier pour les siens. Pourtant, leur installation à Paris fragilise un équilibre déjà précaire. Sa rencontre avec Leslie bouleverse alors ses principes et éveille des désirs interdits. Malgré les avertissements de sa conscience, il succombe à la tentation. Dans ce premier roman, Léonie Corbin explore la complexité des faux-semblants et l'instinct de survie qui pousse l'humain à travestir sa réalité.
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Chapitre 1

À

K, F, S et B

J’ai rêvé cette nuit de paysages insensés et d’aventures dangereuses aussi bien du point de vue de la mort que du point de vue de la vie qui sont aussi le point de vue de l’amour.

Corps et Biens, 1926,

Robert Desnos

Prologue

Quand avais-je commencé à mentir ? Et à qui ? À moi, à elle, au monde entier ? Quand Marine avait commencé à se taire ? Se taire c’était déjà mentir.

Leslie avait dit un jour : « tout le monde ment », c’était vrai et ça semblait ordinaire. Cette phrase posée la ne faisait de mal à personne.

Dans mon imaginaire, le cabinet d’un psy était nécessairement vintage, poussiéreux, avec des meubles de collection, au moins un vieux bureau en merisier verni. Il devait y avoir une lampe de bureau, diffusant une lumière jaunâtre, et l’informatique ferait à peine partie du décor. Oui je m’attendais à rencontrer Freud en personne, alors que j’avais devant moi, un homme de mon âge, peut-être au début de la quarantaine

J’étais assis, dans ce fauteuil club rouge, en face d’un type normal, répondant au prénom de Fabien, qui me regardait, m’invitant par son silence à lui verbaliser toute ma vie, sans me donner en retour la relance d’un regard empathique.

J’ai repensé très fort à elle. Les larmes ont coulé. Elles ne voulaient pas s’arrêter de couvrir mes joues, et pourtant j’étais d’accord. D’accord d’avoir entamé une psychanalyse, et d’accord de pleurer en public. D’accord pour dire la vérité, d’accord pour ne plus chercher d’excuses.

Oui, j’ai repensé à Leslie, à ce qu’elle m’avait expliqué sur l’écoute active. Sur cette technique qui consiste à se taire et à attendre que ton interlocuteur remplisse les vides, et soit, flatté par ailleurs, d’avoir la possibilité d’un moment où il se sentait reconnu car on lui donnait de la place pour s’exprimer. J’ai repensé à ses lèvres, j’ai par réflexe essuyé les miennes.

« Ça n’était pas, un léger flirt, une banale tromperie, encore moins un petit secret. Une vérité qu’on évite, ou un raté dont on est peu fier et qui nous pousse à le cacher. Non, c’était une passion amorale. Quelque chose de si puissant, qu’il ne pouvait finir qu’en drame. Signal d’alerte tonitruant, assourdissant, qui me prévenait pourtant que tout allait merder. C’était le grondement d’un barrage juste avant qu’il ne cède. C’était clair, tous les voyants étaient au rouge. Et je me suis jeté dans la spirale, tout droit vers l’enfer des mensonges qui entraînent d’autres mensonges… pour être heureux, parce que malgré toutes les cases que je voulais consciemment cocher dans ma définition du bonheur, je ne l’étais pas. Voilà pourquoi je viens vous voir. Je ne sais pas être heureux. J’ai un sacré problème n’est-ce pas ? (Ça c’étaient les mots de Marine…)

J’ai continué : et comme je suis profondément blessé, et en colère, contre moi-même en premier lieu, je me demande, excusez-moi, si j’ai vraiment besoin de vous en fait. Ou plutôt comment vous allez pouvoir m’aider. J’ai particulièrement peur, pardon pour l’expression, qu’en remuant la merde, ça finisse par puer davantage. Et là c’est déjà pestilentiel. Vous comprenez ? Pardon, pardon pour les expressions violentes. »

« Tom, ne vous excusez pas, et n’attendez pas de moi le blâme ou la validation. Je vous en prie, allez-y. »

Alors je suis remonté dans mes souvenirs, me demandant comme un idiot si ce jour-là, celui de notre rencontre, de ce premier sourire, je n’aurais pas mieux fait de me casser une jambe. Telle une intervention divine pour m’empêcher de recommencer avec des expressions aussi désuètes que stupides, elle s’est redessinée devant moi. Comme un hologramme. Elle était assise face à moi, ses petites fesses en appui sur le bureau du psy, ses épaules légèrement vers l’avant, ses cheveux tressés vers l’arrière, ses jambes écartées de la largeur de son bassin, sa courte robe noire qui m’invitait à la relever. J’étais face à l’envie irrépressible de la prendre sauvagement, et contrer le manque qui me dévorait. L’avoir contre moi, encore. La posséder, la détenir ; l’envahir. Elle m’avait fait changer, profondément. Avant elle, je n’aurais jamais envisagé de céder, ni même d’être acteur d’une pulsion pareille.

J’avais naturellement, trouvé de l’intérêt à des endroits de son corps tellement banals qu’ils n’ont pas de nom. Et j’aimais, j’aimais furieusement laisser vagabonder ma bouche dans cette zone morte et anonyme, entre ses clavicules et la naissance de la courbe de ses seins. J’aimais poser mes mains sur elle. Mes éminences comme un aimant, comme si mes paumes pouvaient l’aspirer, comme si la pulpe de mon index pouvait dessiner sur sa peau, comme une pyrogravure. J’aimais l’étreindre.

Elle était apparue pour m’aider à fuir cette réalité, et revenir à ces doux instants. Revivre une dernière fois dans ses yeux. Passée l’excitation du charnel, je fus pris d’une douleur intense en plein ventre, un bourdonnement dans les oreilles et la tête qui tournait.

J’aimerais que vous ressentiez la puissance de ces sentiments. La force que ça me prenait de lutter contre mes élans de tendresse. La stupeur et l’envoûtement qui m’engouffraient à être en sa simple et délicieuse présence. Oui Leslie m’appelait à la luxure et à la gourmandise, mais elle m’invitait aussi à l’esthétisme et à la spiritualité ; et elle m’était interdite.

Leslie avait tout à fait sa place dans le cadre du cabinet d’un psy.

Leslie se fiche de la durée des silences. Leslie te donne à percevoir le mot « réfléchir » dans le sens de « refléter ». Ça n’est pas une originale, non elle est juste différente de ce que je connaissais jusqu’alors. Elle m’avait éveillé à changer mes perceptions et accepter certaines de mes failles.

Cette femme m’a renversé. Elle m’a aimé aussi. Elle m’a conduit aux mensonges. Et aux insomnies. Mais je n’ai jamais cru aux coïncidences. Aussi, quand cette femme fut placée sur mon chemin, je lui ai donné de l’importance.

Un an après, je l’ai revue par hasard. Ma vie a basculé.

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