
Les dames de Corrèze
Chapitre 2
— Nous voilà enfin dans notre petite maison. Je l’ai installée juste pour toi, ma douce. Tu vois, c’est simple pour nous deux. Une seule pièce dans cette maison en pierres. La grande cheminée nous servira à faire la cuisine et aussi à nous chauffer quand viendront les grands froids. Notre couche est installée dans le coin, directement creusée dans la pierre, sur laquelle j’ai déjà posé un matelas que mes parents m’ont offert.
— Ne t’inquiète pas, je vais nous faire un joli petit cocon. Pour l’instant, j’ai hâte de savoir comment nous allons passer la nuit. Je l’attends depuis tellement de temps. J’ai tellement besoin de recevoir de l’amour et tellement à en donner. Mais j’ai un peu peur.
La mère Verlhac avait un peu préparé sa fille à cette première nuit avec son mari. C’est toujours une période délicate pour une jeune fille. Surtout que Madeleine n’avait que dix-huit ans alors qu’Émile en avait déjà vingt-trois. Pendant qu’elle cousait sa chemise de nuit le soir auprès de l’âtre, elle l’avait prévenue de ce qui pourrait se passer. Elle ne savait pas si Émile avait déjà connu des femmes. Mais il était assez courant que les pères, ou au moins un homme plus âgé, amènent un jeune garçon auprès d’une professionnelle. Il existait des maisons de passe à Brive. Elles se reconnaissaient à la lanterne rouge suspendue au-dessus de l’entrée. C’était justement le père Verlhac qui, un jour, l’avait amené, car le docteur Moreau n’aurait sûrement pas trouvé cela très moral. Bien que le plus souvent ce genre d’endroit soit envahi par des hommes plutôt argentés. Mais la mère Verlhac était sûre que son mari avait fait le nécessaire.
— Par contre ma chérie, il faut que tu lui donnes tout ton amour et toute ta tendresse. Ça se passera bien si tu le laisses faire. Comme vous êtes amoureux tous les deux, je ne vois pas pourquoi ça ne se passerait pas bien. Tout sera naturel.
— Comment c’était avec papa ?
— Comme toi, j’étais très amoureuse de lui. Nous nous fréquentions depuis plusieurs années. Nous étions toujours accompagnés d’un chaperon, le plus souvent c’était ma petite sœur. Et ma mère m’avait prévenue que si j’étais enceinte avant le mariage, je serais une fille perdue. Mais nous avons attendu sagement et du coup la première nuit a été magique. Ton père est un homme tellement doux et prévenant. Nous avions l’impression que nos deux corps s’attendaient. Tu verras, il en sera de même pour toi.
⸺ Je n’ai pas peur, maman, du moins pas trop.
Émile prit Madeleine dans ses bras pour lui faire passer la porte de leur maison. Elle riait autant de joie que de bonheur d’être enfin sa femme. Il la déposa délicatement sur le lit et la submergea de baisers.
Elle sentait bon. Sa peau était aussi douce que celle d’un bébé. Il la caressait maladroitement de peur de lui faire du mal. Il fit glisser ses bas sur ses belles jambes. Elle était en attente, sa respiration s’accélérait doucement. Elle ressentait en elle ces espèces de fourmis qui grouillaient dans son ventre. C’était trop bon et trop doux. Elle se souleva pour l’aider à défaire sa robe. Elle voulait le contact de sa peau sur la sienne. Elle lui arracha sa chemise. Il était beau, musclé, jeune. Comme elle l’aimait encore plus à cet instant… Sa petite chemise de peau ôtée, elle se retrouva nue sur le lit. Il la regardait et elle n’en ressentait aucune honte. Elle frissonnait de plaisir. Il continuait à l’embrasser partout sur le corps. Il mâchouillait tendrement ses mamelons, en passant de l’un à l’autre, pendant que ses doigts cherchaient à caresser son bas ventre. Elle se laissait faire avec ravissement.
Plus jeune, elle avait parfois caressé son entre-jambes. Elle avait eu des sensations étranges mais tellement agréables. Elle savait qu’il ne fallait pas le faire car Monsieur le curé avait dit un jour au catéchisme que ce n’était pas bien de se toucher… Mais elle le faisait quand tout le monde dormait et que personne ne pouvait entendre son souffle s’accélérer avec le plaisir.
Mais là, c’était Émile, son amour, qui faisait tout. Il était si délicat, si sûr de lui. Elle gardait les yeux fermés. Elle voulait se retenir de crier, mais les sons sortaient seuls de sa gorge. Lorsqu’il pénétra en elle, elle eut une étrange sensation qui n’était pas une vraie douleur, mais comme un corps étranger, lisse, chaud, raide. Elle se cambra pour mieux le recevoir. Elle ne voulait pas qu’il arrête son va-et-vient. C’était magique. En même temps, il continuait de l’embrasser, de l’appeler « mon cœur, mon amour, ma petite chérie, ma petite femme. » Que de nouvelles sensations en une seule fois. Elle savait déjà qu’elle aimerait faire l’amour avec son mari.
Quand il explosa en elle, elle reçut son sperme chaud comme un cadeau. C’était une nouvelle sensation. Elle resta pantelante. Émile se coucha près d’elle et la prit dans ses bras. Ils s’endormirent collés l’un à l’autre, un sourire aux lèvres, lui, sa main posée sur son sein.
— J’entends ton cœur battre, c’est comme du morse sous ma main.
Au matin, il fallut se lever. Le congé pour un mariage n’existait pas. Émile dut repartir travailler avec son beau-père. Madeleine allait enfin pouvoir aménager sa maison. Elle avait aussi l’intention de faire un potager derrière dans le jardin, il fallait bien faire pousser des légumes pour la soupe comme sa mère le lui avait appris. Elle voulait aussi mettre des fleurs multicolores.
La maison était construite comme les maisons typiques de la Corrèze. Non pas les maisons de ville qu’on commençait à voir dans les rues d’Uzerche, de Brive ou de Limoges, toutes collées les unes à côté des autres. C’était une maison avec un corps de ferme attenant et une cour entre les deux, au milieu de laquelle trônait un puits. Le toit était recouvert de lauze, pierre plate typique de la région. Un banc en pierre se trouvait devant la porte. Toutes ces pierres où dorment les secrets des vies d’avant donnent un côté chaleureux à toutes ces maisons. La demeure était un peu en retrait de la grande place d’Uzerche, mais située très près de la maison bourgeoise du Docteur Moreau.
— Félicien, appelle-moi Félicien, Madeleine, tu fais partie de la famille maintenant. Tu vas remplacer notre Simone qui est partie se marier depuis tellement longtemps. Elle habite à Brive et on se voit si peu. Mais elle a fait un beau mariage avec un notaire. Et elle a de quoi faire avec ses deux enfants.
Madeleine a encore du mal, mais elle y arrivera. Son beau-père est un homme bon et très à l’écoute, toujours plein de patience avec tout le monde. Avec sa belle-mère, ça sera plus difficile. Germaine Moreau est une femme, sèche, pas très avenante. La bonhomie naturelle du Docteur Moreau compense avec la rigidité de sa femme. Elle a sûrement des qualités, mais Madeleine n’a pas encore pu les apprécier. En tout cas, elle fera les efforts nécessaires pour ne pas lui déplaire.
Elle entreprend d’aménager sa maison. Il faut ranger toute la vaisselle dans la grosse armoire, unique meuble de la pièce, outre la table et les bancs en bois de châtaignier. En haut, elle met les nappes, serviettes, draps et les torchons soigneusement brodés avec ses initiales. Les pièces qu’elle n’aura pas à toucher souvent. Au milieu, ce sera la vaisselle, le beau service de sa marraine, puis les verres, les tasses, le broc à eau, la ménagère en argent offerte par les parents d’Émile, avec leurs initiales entrelacées gravées sur chaque couvert. Et enfin en bas, elle dispose leur linge, à droite les chemises et les gros pantalons de travail d’Émile. À gauche ses chemises de nuit, ses sous-vêtements, ses robes cousues main, ses bas de laine. Ce sont des choses qu’elle a eu l’habitude de faire lorsqu’elle habitait avec ses parents, mais là, elle y trouve un réel plaisir, de se dire qu’elle le fait pour son mari et pour elle.
« Mon mari ! »
C’est un nouveau statut pour elle. Elle s’appelle dorénavant Madame Moreau jeune. Bien sûr pour ne pas confondre avec sa belle-mère. Il faut qu’elle s’habitue à ce nouveau nom. L’ampleur de la tâche ne lui fait pas peur. Elle n’est pas seule, elle peut compter sur la présence et l’amour d’Émile. Elle fera tout pour qu’ils soient heureux. Dans la douceur de l’air de cette fin d’été et la lumière du jardin, elle voit sa vie à l’horizon, qu’elle imagine pleine de cris d’enfants.
Elle veut élever des poules, des oies, des lapins. Il faut un chien pour garder la maison et un chat aussi. Elle aimerait bien avoir un petit cochon, des chèvres et une vache. Elle fera du fromage. Elle préparera des gâteaux avec ses propres œufs et son lait, pour son Émile. Elle aura dans son jardin, des tomates, des fraises, des framboises. Des pommes de terre aussi, des poireaux et des carottes. Elle cuisinera des conserves, des confitures. Elle a appris tout ça avec sa mère et ça lui plaît. Comment ne pas faire plaisir à son homme qui est si amoureux ?
Les journées passent dans la douceur et l’amour. Émile n’a qu’une hâte après son travail, c’est de rentrer à la maison. Il sait que Madeleine l’attend et qu’elle lui a préparé tout ce qu’il aime. Après le repas, les soirées sont toujours les mêmes, Madeleine fait de la couture et Émile lit le journal ou un magazine mensuel « le chasseur français ». Il ne chasse pas et ne pêche pas non plus, mais il y a toujours des articles intéressants. À la fin du magazine, il y a aussi les annonces matrimoniales. Ces pages avaient été créées après la Première Guerre vers 1919 après le grand nombre de pertes en hommes. Ça avait généré pas mal de mariages. Madeleine et Émile rient beaucoup en lisant les annonces. Tout le monde n’a pas la chance de rencontrer l’amour de sa vie pendant son enfance. Ensuite, ils vont se coucher et s’endorment dans les bras l’un de l’autre.
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