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Couverture du roman Les dames de Corrèze

Les dames de Corrèze

Madeleine, Jeanne, Louise et Hannah incarnent la résilience féminine de la fin du XIXe siècle à l'époque actuelle. À travers les tourments des deux guerres mondiales, ces figures courageuses ouvrent la voie au féminisme en prouvant leur égalité intellectuelle et physique face aux hommes. Entre passion, trahison et tendresse, elles naviguent dans les méandres de l'amour avec une finesse singulière, illustrant une capacité constante à se dépasser malgré les épreuves de la vie.
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Chapitre 3

Voilà presque deux ans que la vie s’écoule doucement dans leur petit nid d’amour. Le travail ne manque pas. Émile part tous les jours avec son beau-père sur les chantiers. Avec les nouvelles maisons qui se construisent dans les villes, ils sont souvent sollicités. On commence à voir apparaître des lotissements. Les maisons sont différentes, mais elles sont toutes regroupées sur des terrains qui, il n’y a pas très longtemps, étaient encore des bois ou des champs. Les architectes fourmillent d’idées et leur imagination est débordante. Les maisons ont plus d’ouvertures, il y a plusieurs pièces différentes. Chaque jardin est délimité par des clôtures en fer forgé. Les ouvriers ne chôment pas.

Parfois, Émile et Madeleine vont se promener au milieu des chantiers en cours.

— Tu vois ma douce, ces nouvelles maisons avec plusieurs pièces, c’est joli. Celle-ci est le chantier que nous avons commencé avec ton père. Nous sommes tellement sollicités que nous avons dû faire appel à de nouveaux ouvriers venant même de la Dordogne. On nous demande de travailler de plus en plus vite. Un jour, je te promets, nous en aurons une aussi à nous. Nous aurons notre propre chambre et aussi une autre pour notre petit que tu porteras bientôt. Nous aussi, nous aurons notre grille d’entrée avec des fleurs de lys

Ils en profitent alors pour aller boire un verre de vin au café de la place du village. Pierre et Marie Dupuy tiennent la gargote où se réunissent les villageois. L’occasion de rencontrer ses voisins et de discuter un peu de la vie. Tous les villageois se connaissent et chacun y va de sa petite réflexion.

— Vous avez vu, l’électricité sera bientôt dans nos foyers. Dans les villes, celle qu’on appelle « la fée lumière » y est déjà !

— Ils vont rajouter des rails et forcément des trains. Nos campagnes seront encore mieux desservies.

Tout le monde avait encore à l’esprit la première catastrophe ferroviaire de la région. Le quinze décembre 1908, un long convoi de wagons chargé d’alcool et de charbon quittait la gare de Brive en direction de Limoges, en passant par Nexon. Au niveau de la montée d’Estivaux trente-huit wagons se détachèrent, sûrement à cause du poids et repartirent en marche arrière. À une vitesse de 90 km/heure, ils percutèrent un train de voyageurs parti aussi de la gare de Brive et venant d’entrer dans le tunnel de Pouch. Sous le choc, la locomotive du train de voyageurs fut soulevée et projetée sous la voûte du tunnel. Les wagons en bois s’encastrèrent les uns dans les autres et les wagons de marchandises prirent feu, transformant le tunnel en fournaise. Malheureusement, les secours ne purent arriver sur place que deux heures après. L’incendie dura deux jours et on dénombra quinze morts et une trentaine de blessés. Le conducteur de la locomotive avait agonisé de longues heures sans pouvoir être sauvé. Cette catastrophe avait soulevé au niveau des autorités le problème de l’insuffisance des systèmes de freinage, la fragilité des attelages et la mauvaise organisation des secours. Cet épisode tragique restait ancré dans les esprits.

Le conducteur de la locomotive était natif de Saint-Germain les Belles et tous les habitants le connaissaient bien. Léon Rougerie était un ami d’enfance du père Verlhac, c’est pourquoi Madeleine avait entendu souvent cette histoire de la part de ses parents. Toute la ville avait été endeuillée. Son épouse veuve et ses enfants avaient été pris en charge par la compagnie des chemins de fer. Il était alors difficile à Madeleine et aux siens de pouvoir prendre le train.

Dans le café, il y a toujours des discussions animées. Cet entre-deux-guerres est un peu le renouveau. Tout le monde veut oublier les ravages de la Première Guerre. On a envie de vivre heureux. On veut être insouciant. Mais Madeleine bien qu’elle n’ait que vingt ans se sent fatiguée sans savoir pourquoi.

— Rentrons à la maison, je suis lasse. Ces discussions toujours les mêmes m’ennuient. Je voudrais retrouver la tranquillité de mon foyer.

Elle ne savait pas trop comment ça se passerait le jour où elle serait enceinte. Elle savait bien que ça arriverait mais n’en connaissait pas vraiment les signes. Un jour en faisant l’amour ave Émile, celui-ci lui avait fait remarquer que ses seins étaient plus gros.

— Ce n’est pas pour me déplaire ma douce. Ils sont doux, bien pleins et j’ai tellement de bonheur à les caresser. Tu embellis avec le mariage, Madame Moreau.

— Je n’ai pas que les seins qui ont grossi, j’ai l’impression que ma taille aussi s’est épaissie.

— Tu devrais peut-être aller voir mon père ?

— Je ne sais pas, c’est délicat, c’est mon beau-père.

Le rendez-vous fut pris alors. Toute timide qu’elle était, elle attendait dans la salle d’attente du cabinet du Docteur Moreau. C’était une belle pièce qui sentait la cire. Des tableaux étaient sur les murs. Sur une petite table, il y avait des journaux. Mais Madeleine ne bougeait pas et ne touchait à rien. Elle avait l’impression d’être comme dans un musée. Chez ses parents, tout était tellement simple. Avec leurs sept enfants et seulement le père qui ramenait l’argent à la maison, ils ne pouvaient pas s’offrir un bel intérieur. Mais au moins, il y avait de l’amour et de la joie. Madeleine n’avait pas souvenir d’avoir une seule fois entendu ses parents se disputer.

— Ma petite belle fille. Que me vaut cette visite à mon cabinet ?

Félicien Moreau, malgré son statut de notable, était un homme affable. Il avait toujours un mot gentil et pas seulement pour ses malades. Il avait des petites lunettes rondes qui lui donnaient cet air un peu sérieux. Sa blouse blanche finissait de justifier sa position. Madeleine se sentait très à l’aise en sa présence.

— Bonjour Félicien. Je viens vous voir, car j’ai quelques petits soucis en ce moment et je voudrais m’entretenir avec le médecin. Souvent après avoir mangé, même avec appétit et envie, j’ai des vomissements. Les odeurs m’incommodent, ça me donne des nausées surtout lorsque je fais la cuisine. J’ai l’impression que j’ai pris du poids alors que je mange moins.

— Enfin ! s’exclama-t-il en riant. Ce n’est rien de grave, juste des nausées normales dans ton état. Je suis heureux de t’annoncer que pour la troisième fois, tu vas faire de moi un grand-père réjoui, grand-père par alliance, certes. Ma petite Madeleine, tu attends un bébé. Je pensais que depuis votre mariage il y a deux ans, ça n’arriverait pas. Nous en parlions justement avec Germaine il n’y a pas trois jours. Nous étions un peu inquiets et même à nous demander si Émile faisait bien son devoir conjugal ! Pour fêter l’évènement, vous viendrez déjeuner dimanche prochain à la maison. Nous inviterons aussi tes parents pour leur annoncer la bonne nouvelle. Mais ne pleure pas ma petite, c’est un bonheur dans une vie que de faire un enfant. Et j’espère que tu en auras plein d’autres.

— Je pleure de bonheur, car moi non plus je n’y croyais plus.

Une fois rentrée chez elle, Madeleine s’était déshabillée. Elle avait regardé dans le miroir, ses seins qui commençaient à lui faire un peu mal, tellement ils étaient déjà gonflés. Elle avait touché son ventre qui s’était à peine arrondi. Elle était merveilleusement bien. Cette nouvelle, elle la connaissait déjà, du moins elle s’en doutait. Au fond d’elle-même, elle savait qu’une petite chose poussait au fond de son ventre plat. La nature est tellement merveilleuse. Quand elle était petite, elle avait souvent recueilli des chatons qu’elle avait trouvés cachés en haut de la grange et abandonnés par leur maman. Elle leur apportait du lait de leur ferme. Elle les câlinait pendant des heures. Ils étaient si doux et sans défense. Là, elle s’imaginait un petit être qu’elle pourrait garder dans son sein. Son bébé. Elle allait avoir le temps de lui fabriquer un petit berceau et lui tricoter de la layette. Elle avait envie de garder cette nouvelle encore un petit peu pour elle. Elle l’annoncerait plus tard à Émile.

Au retour d’Émile, elle avait mis sa robe du dimanche. Elle avait cueilli des fleurs dans le jardin qu’elle avait disposées dans un joli vase en terre. Elle avait sorti une nappe et mis le couvert comme pour un jour de fête. Dans la cheminée se tenait au chaud un bon pot-au-feu avec les légumes du jardin. Ils ne mangeaient pas de la viande tous les jours, mais là, les circonstances étaient exceptionnelles. L’odeur de la soupe embaumait toute la pièce.

— Bonsoir, mon amour, je t’attendais avec impatience.

— Que me vaut cet accueil, ma douce ?

— … Nous allons être parents.

— …

— Tu ne dis rien ? Tu ne t’en doutais pas ?

— Oui, oui, un peu, je suis le plus heureux des hommes. Mon petit cœur, ma douce, mon amour. Je t’aime tant. C’est merveilleux. Tu as raison, fêtons l’évènement. Il va falloir que je lui fabrique un berceau. Je vais prendre soin de toi comme une porcelaine de Limoges.

Il la soulève dans ses bras et lui fait faire le tour de la maison.

— Fais doucement maintenant, je ne suis plus seule. Tu vas casser la porcelaine.

— Je vais être papa. Je vais être papa, se mit à chanter Émile en dansant autour de la table.

La grossesse se passe bien. Madeleine commence à se sentir de jour en jour plus lourde. Quand vient le soir, elle a de plus en plus hâte d’aller se coucher tant elle tombe de sommeil. Elle n’a pas encore tout à fait fini le trousseau du bébé. Émile a tenu sa parole. Le dimanche pendant son jour de repos, il a fabriqué un petit berceau en bois. Il y a mis tout son amour. Il a même fait une sorte de bascule pour pouvoir bercer le bébé sans le sortir de son lit. Madeleine a cousu un tour de lit, qu’elle a rembourré avec les plumes de ses oies. Elle a taillé des petits draps dans une toile de coton et tricoté une jolie couverture en laine. Un édredon en patchwork finit ce bel ensemble qui va bientôt accueillir le bébé. Les deux grands-mères y sont allées de leurs aiguilles pour rajouter quelques chaussons et autres brassières.

Dans la nuit du 24 novembre 1923, les premières douleurs ont pris Madeleine. Émile fait appeler son père.

— Ce ne sera pas pour tout de suite. C’est toujours plus long pour le premier. Tu vas préparer des serviettes, une bassine. Fais que l’eau soit chaude au coin de la cheminée. Quand elle aura perdu les eaux, tu me préviens.

Au matin du 25 novembre 1923 sont nées non pas une, mais deux petites filles, des petites vigoureuses, pendues tout de suite au sein de leur mère comme deux goulues.

— Coup double mon fils, félicitations. Tu as deux magnifiques filles. La prochaine fois, il faudra faire un garçon, si tu veux que notre nom perdure. Je suis très fier de toi. Il va falloir aider Madeleine. Pour l’instant, je vous enverrai Marie, la petite bonne de la maison. Je pense que ta mère pourra s’en passer quelque temps. Avec deux nouvelles bouches à nourrir, il va falloir que tu travailles, fils. Que des femmes à la maison !

Madeleine rayonne de bonheur. Ce n’est pas un, mais deux bébés que la nature lui a offerts. Mais elle est trop fatiguée pour se rendre compte de la charge de travail que va engendrer l’arrivée de ces deux petites merveilles. Elle doit se reposer. Ils réfléchiront à leur prénom plus tard quand elle aura dormi un peu.

Quelques heures plus tard, elle est réveillée par les cris de ses filles. Elles ont déjà faim. Madeleine est sous le charme. Elle attendra Émile pour lui proposer les prénoms auxquels elle a pensé dans son sommeil.

— Que penses-tu de les appeler Louise comme ma grand-mère, et Jeanne comme la tienne ?

— Très bonne idée ma douce. Nous aurons une « douce Jeanne » et une « coquine Louise ». Ta grand-mère Jeanne est en effet la plus gentille des grands-mères. Ma grand-mère Louise a un peu fait les 400 coups dans sa vie d’après ce qu’on m’en a raconté. Ce sont en tout cas les deux plus belles jumelles que je connaisse. Merci mon Amour de ce beau cadeau.

Il ne croyait pas si bien dire, car déjà toutes petites, Jeanne était douce comme sa mère l’était enfant. C’était un bébé tranquille qui pleurait rarement mais qui souriait tout le temps à la vie. Louise serait l’enfant terrible qui revendiquerait toujours son espièglerie. Elle se ferait toujours remarquer en chantant, en dansant et en cachant les jouets de sa sœur. Elles se complétaient bien toutes les deux, comme des jumeaux peuvent le faire, pourtant physiquement différentes. Jeanne était toute brune comme son père, avec des yeux verts comme des agates. Louise était blonde et toute frisée comme sa mère, avec des yeux bleus comme l’océan.

Il avait fallu trouver un deuxième petit lit. Au début, les deux petites sœurs dormaient dans le même berceau fabriqué par leur papa, mais très vite, le manque de place s’était fait sentir et Émile avait dû refaire un autre berceau. Les journées étaient rythmées par les cris des bébés. Entre deux tétées, Madeleine faisait la lessive et préparait le repas pour le retour d’Émile. Ses journées passaient encore plus vite que d’habitude. Elles étaient occupées avec un quotidien chargé. Elle se levait très tôt, avant que les petites ne se réveillent. Elle partait nourrir les poules, les canards et les oies. Parfois, elle trouvait des œufs sous la paille. Elle amenait le cochon et la vache dans le champ d’à côté. Elle ramassait des légumes pour faire la soupe. Une fois toutes ces tâches effectuées, elle rentrait et souvent elle était accueillie par le babillement de ses filles. Elle n’avait pas une minute à elle, mais ce n’était que du bonheur. Elle voyait grandir ses deux petites merveilles, si différentes mais si attachantes.

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