
L'énigme de la porte-guillotine
Chapitre 2
La légende urbaine
Un coup de sonnette tonitruante vint me sortir de mes pensées matinales et dénigrantes. Claire Berg, ma condisciple d’université, devenue « cheffe » divisionnaire de la police judiciaire de Charleroi fit irruption en mon havre de paix dans lequel je me calfeutrais depuis des mois à cause de ce fichu virus qui déferlait sur le monde.
Elle était magnifique, à son habitude, sa crinière fauve de lionne auréolant un visage de piéta que les ans n’altéraient nullement. Elle possède cette qualité rare, sa beauté croît avec le temps qui passe. Quand je l’ai connue, à Louvain-La-Neuve, elle était parfaite, belle et sculpturale. À présent, de fines rides viennent griffer sa peau comme les affluents d’un ruisseau, elles alimentent encore la beauté de son regard d’un vert émeraude époustouflant. Ses longs cheveux, relevés à la Bardot, s’échappent avec luxuriance d’un catogan dans lequel elle essaie vainement de les canaliser. Elle a succombé à la mode carolo de les rougir au henné, ce qui a l’heur de faire resplendir sa carnation parfaite de peau. Elle affiche une silhouette de jeune adolescente attardée qui la fait siffler dans les rues par quelques rhétoriciens qui la prennent (de loin) pour une de leurs condisciples. Mais, ce matin, la blancheur virginale de son teint m’inquiète et sa mine austère m’interpelle :
« Tu passais dans le coin ?
— Je viens de la maison de repos Carpe Diem, à deux pas de chez toi et, je meurs d’envie d’un café bien serré, ma chère Marie.
— Avec plaisir, entre. Je suis contente de te voir, tu es au courant pour la maison Gaspar Thibaut ?
— Ben voyons, c’est le buzz, une porte-guillotine, je n’avais jamais entendu cela, tu sais. Je suis encore sous le choc. »
Elle regarda par la baie vitrée qui donnait immédiatement sur la maison mentionnée.
« Tu es aux premières loges, ma poule, inutile de te demander si tu n’as rien vu ?
— Non, j’ai été abasourdie de lire dans la Dernière Heure…
— Oui, je sais, j’ai vu le journaliste.
— C’est un peu gore non, elle a vraiment été coupée en deux ?
— Non, exagération journalistique, mais bien entamée quand même. La porte semble, s’être refermée sur elle, la blessant mortellement. Elle s’est vidée de son sang tellement vite qu’on se demande comment. Bref, l’anatomopathologiste mandaté par le substitut n’a jamais vu cela et on ne peut rien conclure à cette heure. J’ai eu le triste privilège de devoir annoncer sa mort à sa mère qui affiche 95 printemps et qui séjourne au home Carpe Diem.
— Éléonore de Courcelles ! Une star de Gosselies, la pauvre doit être anéantie !
— Tu penses, quelle triste messagère je fus ! Je ne savais pas comment lui annoncer, mais elle avait deviné déjà intuitivement. Sa fille lui téléphonait le matin, tous les jours, pour lui souhaiter le bonjour, elles ne se voyaient presque plus. Lore ne se déplaçait pas en dehors de son havre aménagé pour son handicap, mais les deux femmes se parlaient matin et soir, plus d’une heure par jour par Skype, et ce ponctuellement et sans exception aucune. N’ayant pas eu de nouvelles de sa fille ce matin, elle supputait que quelque chose fut arrivé et le redoutait. Mais, tu sais, le pire, c’est qu’Éléonore te connaît, elle avait un de tes livres sur son bureau, j’en suis presque tombée de ma chaise !
— Merci pour “le pire” ! Oui, je me souviens qu’elle me l’avait commandé, il y a quelques années déjà. Elle m’avait téléphoné et demandé si je pouvais lui apporter au home, sis à une encablure d’ici comme tu sais ! J’avais complètement oublié cela, j’ai juste déposé le livre à l’accueil.
— Tu savais qu’elle était colombophile ?
— Oui, je connais sa légende, son père surtout l’était et sa fille Lore, je devrais dire colombiculteurs, même s’ils jouaient les concours aussi.
— Tu sais, me répondit-elle, je connais la différence depuis ton écolage !
— J’espère bien, ceux-ci s’intéressent surtout à la reproduction plus qu’aux performances dans les concours, mais souvent ils sont les deux à la fois ! C’est bien que tu te le rappelles.
— Si on remettait cela, Marie, j’ai encore besoin de tes lumières, et puis tu pourras en faire un nouveau bouquin, non ?
— Oui, je suis en manque d’idées, pour une fois je ne me ferai pas prier. Mais, je ne vois pas ce que je pourrais faire pour t’aider. Ici, il ne s’agit pas d’un crime colombophile, mais d’un banal accident domestique bien malencontreux.
— Pas si certain que cela, la mort est violente et suspecte, et que vais-je faire avec les pigeons ? Il n’y a pas d’ayants droit sauf Éléonore qui a toute sa tête, mais ne marche plus beaucoup. Pourrais-tu aller voir le colombier, donner à manger, à boire aux pigeons ? Enfin, tu sais quoi…
— Je suppose qu’elle avait un soigneur. Elle n’aurait pas pu vaquer seule aux obligations imposées à tout colombophile. Son pigeonnier, à une époque, comptait quelque mille pigeons. Je vais aller m’en enquérir comme tu le souhaites. Eh oui, je veux bien prodiguer les soins de nourriture et même de grattage, mais je ne pourrais pas m’y astreindre longtemps. Il faudra bien que quelqu’un s’en charge plus professionnellement. Et puis, je n’ai pas la clé de cette belle demeure, celle des pigeonniers suffira, je suppose que tu as balisé ta scène de crime.
— Je n’ai pas encore parlé de crime, Sherlock !
— Mais, je te connais, tu ne crois pas à l’accident domestique ?
— Non, et là encore j’ai besoin de toi. Il faudrait cuisiner Éléonore, elle connaît les méandres de la vie de sa fille et doit bien savoir si cette porte, vieille de 120 ans, a toujours fonctionné parfaitement. Comment s’est-elle ainsi refermée sur Lore comme une meurtrière guillotine ?
— Le mécanisme doit être vieux et, sans doute pas entretenu. Enfin, je ne sais pas, qu’attends-tu de moi, Claire ?
— Je ne peux pas décemment mener un interrogatoire avec Éléonore. Elle se braquerait et, dans l’état où elle est, elle est bien incapable d’avoir perpétré le crime, si crime ou meurtre il y a. Alors toi, tu pourrais aller la voir, lui dire comme tu t’attristes de la situation, lui suggérer que tu puisses aider pour les pigeons, lui demander la permission pour la clé. Je ne mettrai pas les scellés sur le pigeonnier et tu t’abstiendras bien d’aller faire joujou avec la porte-guillotine. Tu pourrais même inventer que tu ferais bien un article sur le passé colombophile de sa fille. Je connais ton imagination et ton empathie légendaire, tu feras cela très bien et tu me diras, comme d’habitude !
— Je ne peux pas laisser ces pigeons sans soins, je te l’accorde, je n’en dormirais plus ! Tu as prévenu le bien-être animal de Charleroi ?
— Oui, notre charmante Françoise Daspremont, elle a pourtant déjà bien assez à faire avec ses chats errants, ses colombiers anticonceptionnels, ses chiens abandonnés et ses refuges animaux qu’elle chouchoute. C’est elle qui m’a suggéré de te demander, vois avec elle si tu as des frais, elle collabore avec un vétérinaire de la ville si tu en as besoin !
— Rire, tu crois qu’un véto pour chiens et chats est compétent pour les pigeons de ces prix ?
— Non, on ne va pas recommencer avec les prix des pigeons. Quand je vois mes émoluments, comparés aux prix de tes “têtes de lignée”, j’ai vraiment l’impression d’avoir fait le mauvais choix.
— Tu retournes à la maison mortuaire ?
— Oui, Éléonore m’a donné les clés pour éviter à nouveau le serrurier. Tout est aussi domotisé et fonctionne avec le GSM de Lore, pas retrouvé encore ! Il doit être éteint, il ne borne même pas !
— Je t’accompagne alors.
— Et mon café ? »
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