
Le visage caché de mon mari
Chapitre 2
CHAPITRE UN
ARI
- Félicitation madame !
Ma collègue dépose le nouveau-né sur la poitrine de la maman, après l'avoir nettoyé et pratiqué les premiers examens de santé. Elle a mis au monde une adorable petite fille, en parfaite santé.
- Bravo chérie, tu as été incroyable. Commente le mari à sa gauche, les yeux embués de larmes.
- Comment est-ce qu'elle s'appelle, notre princesse ? demandé-je.
- Bella.
- Bienvenue chère petite Bella. Je lui souris malgré le masque qui couvre une partie de mon visage.
En réponse, le bébé gonfle de nouveau ses poumons pour hurler, un moment de vie qui résonne dans la pièce. Dans les bras de sa mère, elle se débat contre la lumière crue de la salle d'accouchement, son petit visage fripé et tordu par la surprise de ce monde inconnu.
D'un geste sûr, je termine l'extraction du placenta et vérifie minutieusement qu'il ne reste plus aucun résidu. Puis, après avoir retiré mes gants, j'adresse un dernier sourire à la patiente.
- Félicitation encore.
- Merci beaucoup, souffle-t-elle faiblement, les yeux fixés sur son nouveau-né, un sourire extatique aux lèvres.
Je les laisse savourer cet instant précieux et sors discrètement. En refermant la porte, j'indique aux infirmières dans le couloir de préparer son transfert dans sa chambre d'ici quelques minutes.
Je consulte l'heure et réalise qu'il est déjà vingt heures. Mes journées aux urgences gynécologiques filent à une vitesse folle. Je n'ai même pas pris le temps de déjeuner ce midi, et mon estomac en gronde de protestation.
Je me dirige vers le bureau des sages-femmes, où je ne trouve que Clara, la nouvelle recrue qui a rejoint notre équipe il y a un an.
- Tu pars déjà ? se lamente-elle, son accent français résonnant dans la pièce.
Elle a quitté la France pour terminer ses études ici, aux États-Unis, et malgré le temps passé, son intonation reste délicieusement marquée. Un détail qui me fait toujours sourire.
Elle répète toujours que c'est le destin qui l'a poussée à quitter la France. Et je la crois. Après tout, c'est ici, dans cet hôpital, qu'elle a rencontré l'homme de sa vie, comme elle aime si bien le dire.
Il travaille dans l'aile ouest, au service de chirurgie cardiaque.
- Ouais, ma journée est finie.
J'ouvre mon casier et m'empare de mon sac.
- Tu ne veux pas prendre ma place, pour une fois ? tente-t-elle avec un sourire malicieux.
- Dans tes rêves.
- Ah, t'es comme ça ? ricane-t-elle. Attends de voir les photos que je vais poster sur Instagram pendant que toi, tu auras la tête entre leurs cuisses.
Je lève les yeux au ciel, amusée.
Clara part bientôt fêter son premier anniversaire de mariage sous le soleil des Maldives, et elle ne ressent absolument aucun scrupule à nous narguer. Mais on ne peut pas lui en vouloir. Ici, tout le monde sait à quel point les vacances sont sacrées.
J'éclate de rire et elle ne tarde pas à me suivre. Son rire cristallin résonne dans la pièce, presque enfantin. C'est ce que j'aime chez elle : cette capacité à toujours alléger l'atmosphère, peu importe la fatigue, la charge de travail ou les journées éreintantes.
- Allez, file avant que je te supplie à genoux de reprendre ma garde, plaisante-t-elle en agitant la main.
- Même à genoux, je ne céderai pas, dis-je en lui lançant un clin d'œil.
Je referme mon casier et lui adresse un dernier sourire avant de quitter le service.
Dès que je passe les portes automatiques du Manhattan Grace Hospital, une bouffée d'air glacée me saisit, m'arrachant un frisson désagréable. La nuit est tombée depuis un moment déjà, et l'air a ce mordant typique des fins de journée d'automne. Déterminée à rejoindre le plus rapidement possible mon lit, je resserre mon manteau autour de moi et presse le pas vers le parking. Mon véhicule m'attend à sa place habituelle, je m'installe rapidement à l'intérieur, frottant mes mains froides avant de démarrer.
La ville défile sous mes yeux alors que je roule dans les rues illuminées, bercée par le ronronnement du moteur. Le silence de la nuit contraste énormément avec l'agitation des urgences, et pour la première fois de la journée, j'ai l'impression de pouvoir enfin respirer.
Je m'arrête à un feu quand mon portable sonne. Connecté à ma voiture, l'écran de bord affiche un appel entrant de mon père. Je fronce légèrement les sourcils avant d'appuyer sur le bouton pour décrocher.
- Bonsoir, papa.
- Bonsoir Ariel, comment vas-tu ? demande-t-il d'une voix posée.
Le feu passe au vert.
- Crevée, mais ça va, et toi ?
Ma voix sonne faux à mes propres oreilles. Je connais mon père. Il ne m'appelle jamais que pour prendre de mes nouvelles.
- Dis-moi, tu viens demain ? Ça fait deux fois que tu annules ce mois-ci.
Mes doigts se serrent autour du volant. Je suis bénévole dans un centre pour jeune, et chaque occasion est bonne à prendre pour ne pas redevenir cette ombre qu'on tolère à table à chaque fois que je franchis les portes de leur maison.
- Tu sais qu'on manque de personnel en salle de naissance, ce qui m'oblige à travailler plus que d'habitude.
Un silence s'installe quelques secondes, juste assez long pour qu'un soupçon de culpabilité s'infiltre en moi.
- Mais compte sur moi, je serai là demain.
- Bien, je te souhaite une belle soirée Ari.
- Toi aussi.
L'appel se coupe, et un soupir m'échappe tandis que je pénètre dans le garage souterrain de mon immeuble. Les néons blafards clignotent par intermittence, projetant des ombres furtives sur le béton froid. Je me gare à ma place habituelle et coupe le moteur.
Un instant, je reste là, immobile, les mains sur le volant, la fatigue pesant lourdement sur mes épaules. Puis, dans un mouvement lent, je défais ma ceinture et sors de la voiture. J'appuie sur le bouton pour appeler l'ascenseur, observant maintenant l'écran afficher les cinquante-huit étages qui me séparent de chez moi.
Des pas précipités résonnent derrière moi, brisant le calme de la nuit. Un grand brun s'approche, un colis sous le bras. Je ne l'ai jamais vu dans l'immeuble.
- Bonsoir, me dit-il soudain, avec un sourire éclatant, presque trop parfait pour être réel.
Je lève les yeux vers lui, légèrement surprise par son ton amical.
- Bonsoir, je réponds, un peu déstabilisée. Je ne vous ai jamais vu, vous êtes nouveau ici ?
Il rit doucement.
- Oui, je suis arrivé ce matin.
- Eh bien...Bienvenue, dis-je en le regardant à peine, l'angoisse de l'instant m'empêchant de sourire franchement.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrent enfin, et je m'y engouffre, suivie de près par le nouveau locataire. J'appuie sur le numéro soixante et, par simple courtoisie, je lui demande :
- Vous êtes à quel étage ?
- J'habite au soixan-...Ah, vous aussi, conclut-il, en voyant le bouton déjà pressé.
Je hoche la tête en fixant les portes automatiques qui se referment sur nous. Le bruit métallique de leur fermeture semble assombrir l'air autour de moi.
Le silence est pesant.
- Vous habitez à Brooklyn depuis longtemps ? Demande-t-il en déposant le carton à ses pieds.
Sa voix brise le mutisme oppressant de l'ascenseur, mais je mets une seconde de trop à répondre, surprise par son besoin de conversation.
- Depuis un peu plus d'un an. Finis-je par dire.
Les mots sortent mécaniquement, sans réelle conviction. En réalité, je ne sais même pas si je peux dire que je vis ici. Brooklyn n'a jamais été un vrai chez-moi, pas plus que Londres ne l'a été, ni même Genève, où j'ai passé une bonne partie de mon adolescence.
Mon regard reste fixé sur le panneau lumineux indiquant l'étage en cours, mais mon esprit s'éloigne, dérivant vers un passé que je préfère souvent garder enfoui.
Pour une raison que je n'arrive toujours pas à expliquer, un jour, l'idée de revenir aux États-Unis s'est imposée à moi avec une force étrange, presque viscérale. Comme un écho lointain que je n'avais plus entendu depuis longtemps. Alors, j'ai plié bagage. J'ai laissé Londres derrière moi, troqué la pluie fine et les bus rouges contre l'agitation New-yorkaise et les rues de Brooklyn.
- Les voisins ne sont pas très chiants, j'espère.
Un sourire furtif étire mes lèvres, mais je suis trop fatiguée pour alimenter la discussion. Alors je me contente de secouer négativement la tête. J'ai passé une dure journée et voyant que je ne suis pas très réceptive, il finit par se taire.
L'ascenseur annonce notre étage. Les portes s'ouvrent sur un couloir plongé dans une semi-pénombre. Nous sortons l'un après l'autre, et je me tourne vers lui par politesse.
- Bonne soirée.
- Bonne nuit. Répond-il avec un sourire énigmatique.
Je ne cherche pas à comprendre, trop épuisée pour m'attarder sur les détails. J'ouvre la porte de mon appartement et la referme derrière moi dans un soupir de soulagement. Mes épaules s'affaissent sous le poids de la fatigue accumulée, et sans même allumer la lumière, je me débarrasse de mon sac et de mon manteau à l'entrée avant de me diriger d'un pas lourd vers la salle de bain.
L'eau chaude coule rapidement sur ma peau, détendant un peu mes muscles endoloris. J'appuie mon front contre le carrelage froid, fermant les yeux quelques instants, savourant cette solitude paisible. Chaque goutte semble laver un peu de la fatigue, sans pour autant l'effacer totalement.
Une fois sortie, enroulée dans une serviette, je passe une main dans mes cheveux encore humides et me traîne jusqu'à la cuisine. J'ouvre le frigo, attrape une bouteille d'eau et la porte à mes lèvres, buvant d'une traite, comme si cela pouvait apaiser l'épuisement ancré en moi.
Je n'ai même pas la force de baisser les rideaux en passant devant la fenêtre. De toute façon, à cette heure-ci, qui pourrait bien me voir ?
J'entre dans ma chambre plongée dans l'obscurité et laisse tomber la serviette sur le sol avant de me glisser entre les draps frais. Mon corps s'enfonce dans le matelas avec un soulagement presque instantané.
Mes paupières se ferment à peine ma tête posée sur l'oreiller, et en quelques secondes, je sombre dans un sommeil profond, happée par l'épuisement.
***
- Il faut se réveiller ! Il faut se réveiller ! Il faut se réveiller ! Il faut se-...
Je grogne en coupant mon réveil beaucoup trop bruyant pour un dimanche matin.
Des fois, je maudis Dani, ma meilleure amie, de m'avoir offert cette horreur. Un réveil motivant ! Comme ça, impossible de l'ignorer, disait-elle en riant. Génial. Je cligne des yeux plusieurs fois, tentant d'émerger. L'écran lumineux m'annonce six heures trente. Vraiment génial. Même le soleil n'a pas encore daigné montrer le bout de son nez, et pourtant, me voilà déjà réveillée.
Je finis par quitter le lit.
Face au miroir de la salle de bain, je me rince le visage, espérant que l'eau glacée m'apporte un semblant de lucidité. Je lève ensuite les yeux vers mon reflet, et ce que je vois ne me plaît pas. Mes cernes sont de plus en plus foncées et mes joues sont plus creuses. Je ressemble à une version plus effacée de moi-même.
Je recule, hésitante, avant de me baisser pour attraper la balance sous le meuble. L'instant d'après, je me tiens dessus, retenant inconsciemment mon souffle en attendant le verdict.
48 kg.
Je fronce les sourcils.
Encore deux kilos envolés en à peine deux semaines.
Mon cœur se serre légèrement, mais je reste immobile, fixant ce chiffre comme s'il pouvait m'apporter une explication. Mais il n'y en a pas. Seulement des journées qui s'enchaînent, des repas sautés, et un corps qui encaisse sans protester.
L'adolescente en surpoids que j'étais aurait sans doute éclaté de joie en voyant ce nombre. Elle aurait souri, soulagée, fière d'avoir enfin atteint ce que, à l'époque, elle considérait comme un idéal.
Mais aujourd'hui, ce n'est pas de la fierté que je ressens. Seulement un vide étrange, comme si j'avais perdu quelque chose en cours de route.
Je sais que ce n'est pas bon. Pas bon du tout.
Je soupire, lasse, et range la balance sous le meuble avant de redresser la tête. Mon reflet me renvoie un regard fatigué.
Je devrais peut-être faire attention.
Ou peut-être que non.
Je détourne les yeux et sors de la salle de bain, laissant ces pensées derrière moi. Pour l'instant.
J'attrape une banane dans le panier et vais m'installer sur le canapé pour recommencer, pour la millième fois, mon film préféré.
Twilight.
S'il y a une chose sur laquelle Dani et moi, on ne s'entendra jamais, c'est sur ce film. Elle préfère Edward alors que je vis pour Jacob. Elle ne comprend pas. Comment pourrait-elle ? Elle voit Edward comme le rêve romantique ultime, l'amour éternel et torturé. Moi, je vois Jacob, comme l'évidence, la chaleur, et la force brute d'un amour sincère. Il est là, toujours, prêt à tout, sans conditions.
Je mords distraitement dans ma banane en fixant l'écran. Bella fait son entrée à Forks sous la pluie, et je me laisse emporter une fois de plus.
J'ai passé toute la matinée à regarder une partie ma saga préférée. Il est dix heures et quart quand on sonne chez moi. Je me dépêche de prendre de quoi me couvrir et jette un œil à l'écran de sécurité. Un livreur, un peu plus jeune que moi, attend sur le pas de ma porte.
- Bonjour, vous êtes Ariel Aguilera ? Demande-t-il.
- C'est bien moi, c'est pour quoi ?
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