
Le scientifique qu'il a effacé revient
Chapitre 2
Point de vue d'Élise Chevalier :
Les jours suivants furent un tourbillon d'efficacité calculée. J'emballai ma vie dans quelques cartons, séparant les revues scientifiques qui définissaient ma carrière des souvenirs oubliés qui marquaient une relation désormais défunte. Chaque objet était un fantôme, le murmure d'un passé que j'étais déterminée à enterrer.
L'agent immobilier fut étonnamment rapide. « Le marché est très porteur pour les propriétés près de l'institut, Dr Chevalier. Surtout une si méticuleusement entretenue. »
Méticuleusement entretenue par moi, pensai-je, les mots ayant un goût de cendre. La maison, pleine de mes choix de design, de mes plantes, de mes espoirs silencieux, fut rapidement vendue. Je ne regardai même pas en arrière alors que les nouveaux propriétaires signaient les papiers. Ce n'était qu'un bâtiment, dépourvu de la chaleur que j'avais tant essayé d'y insuffler. À quoi servait une maison méticuleusement entretenue si la personne pour qui vous l'aviez construite n'y avait jamais vraiment vécu ?
De retour à l'institut, je me déplaçais dans les laboratoires comme un spectre. Mon travail était impeccable, mon attitude professionnelle. Personne n'osait poser de questions sur l'annulation soudaine du mariage, ou sur l'expression de plus en plus vide d'Antoine. Ils se contentaient de chuchoter.
Ses messages arrivaient encore, sporadiques et analytiques. « Élise, j'ai égaré l'analyse de la résistance à la traction du polymère du dernier trimestre. Te souviens-tu où tu l'as classée ? »
Je les lisais, puis les supprimais. Mes doigts, autrefois si prompts à répondre, étaient maintenant immobiles. C'était une étrange sorte de liberté, ce silence.
Je me souvenais des premiers jours, comment j'anticipais ses besoins, presque avant qu'il ne les exprime. Le café soigneusement préparé, les ouvrages de référence obscurs déjà ouverts sur son bureau. Ses remerciements marmonnés, généralement accompagnés d'un regard impénétrable, m'avaient semblé de l'or à l'époque. Maintenant, ils me semblaient de la poussière.
Il ne m'avait jamais demandé une seule fois si j'étais fatiguée, si j'avais mangé, si les nuits tardives m'épuisaient. Il attendait simplement ma présence, ma compétence, mon soutien indéfectible. J'étais un instrument bien calibré dans sa grande symphonie scientifique.
Le banquet annuel de l'institut était obligatoire. J'essayai de me fondre dans la périphérie, une plante verte dans une pièce pleine d'égos en pleine floraison. Mais l'univers, semblait-il, avait d'autres plans pour ma sortie discrète.
Antoine arriva, une star réticente, avec Clara Gambon, radieuse et audacieuse, accrochée à son bras. Elle portait une robe couleur champagne, effervescente, tout comme elle. Antoine, pour sa part, semblait marginalement moins mal à l'aise que d'habitude. Sa main, si rarement tendue vers moi, reposait presque nonchalamment sur le bas de son dos.
Une vague d'invités s'écarta pour eux alors qu'ils se dirigeaient vers la table d'honneur. Les murmures ne portaient pas sur la science ce soir, mais sur la spéculation. Le nouveau couple de pouvoir. Tellement plus vibrant que... Ils n'avaient pas besoin de finir la phrase. Je savais de qui ils parlaient.
Clara, avec un sourire éblouissant, s'adressa à la foule. « C'est tellement merveilleux d'être enfin ici, au cœur de l'innovation ! Et je dois dire que les compétences organisationnelles méticuleuses du Dr Chevalier ont rendu ma transition incroyablement fluide. Tous ces dossiers parfaitement étiquetés, les protocoles rationalisés... elle a vraiment placé la barre très haut. » Ses yeux, brillants et complices, trouvèrent les miens à travers la pièce. Ce n'était pas un éloge. C'était une revendication publique. Un rappel subtil mais brutal de mon ancien rôle.
Un nœud se serra dans ma poitrine. Mes mains se crispèrent sur mes flancs. Mais ensuite, un calme étrange s'installa en moi. C'est fini, Élise. Laisse tomber.
Je levai mon verre, croisant son regard avec une expression froide et détachée. « Je suis ravie que mon travail préparatoire vous ait été utile, Dr Gambon. Il est toujours satisfaisant de voir ses efforts contribuer au bien commun. » Ma voix était égale, ne trahissant rien.
Antoine, debout à côté de Clara, s'arrêta au milieu d'une gorgée d'eau. Ses yeux, pendant un instant fugace, se posèrent sur moi. Une lueur de surprise. Il ne s'attendait pas à ce que je parle, et encore moins à ce que je livre une parade aussi polie, mais pointue. Il était habitué à mon silence, à ma nature accommodante.
Je réalisai alors qu'il ne m'avait pas seulement prise pour acquise ; il m'avait rendue invisible. Il voyait une fonction, pas une personne. Mes sentiments, ma présence, faisaient juste partie du bruit de fond de son existence.
Le banquet touchait à sa fin. J'étais à mi-chemin de la sortie, impatiente de disparaître dans la nuit, quand une main agrippa mon bras. Pas doucement.
« Élise. » Sa voix était basse, empreinte d'une cadence familière et exigeante. « Nous devons parler. »
Je dégageai mon bras. « Il n'y a plus rien à discuter, Antoine. »
« Qu'est-ce qui se passe avec toi ? » insista-t-il, sa confusion palpable. « Ce n'est pas ton genre. La maison, la mutation, le mariage... tu te comportes de manière irrationnelle. »
Je me tournai, lui faisant enfin face complètement. Mon regard croisa le sien, inébranlable. « Irrationnelle ? Ou peut-être, pour la première fois, rationnelle. » Je pris une profonde inspiration, les mots que j'avais répétés cent fois dans ma tête se déversant maintenant, froids et clairs. « Antoine Scotto. Nos fiançailles sont officiellement rompues. Et je quitte cet institut pour de bon. »
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