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Couverture du roman Le monstre de Syrcas

Le monstre de Syrcas

Altor est une créature redoutable dont la force démesurée échappe à son contrôle, le condamnant à une solitude forcée pour protéger autrui. Rejeté par ses semblables, il trouve un soutien inattendu auprès de la princesse Eryn. Pour racheter ses fautes et dompter son énergie destructrice, il accepte de défendre le royaume à ses côtés. Leur mission est cruciale : terrasser Gordios, une entité millénaire menaçant de s'emparer d'Istakhr. Réussiront-ils ce périlleux défi ?
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Chapitre 2

Je me déride quelque peu tandis que je devine un large sourire sur son visage, puis je quitte le chapiteau. Je n’aime pas me mêler aux autres, ils me regardent tous comme si j’étais un monstre et j’ai de plus en plus de mal à l’encaisser, mais ont-ils vraiment tort ? Et je râle lorsque quelqu’un me traite comme un gosse, mais finalement, peut-être que j’en suis bien un. Après tout, je ne supporte de travailler avec personne d’autre que Tharel, tout comme le garçonnet refusant de quitter son père. En réalité c’est Awena qui a raison, il faudra bien que je sorte de ses jupons un jour ou l’autre. Seulement, il n’y a qu’à lui que j’accorde une totale confiance, le seul qui m’ait toujours soutenu et m’ait pris sous son aile, le seul capable de m’appréhender si je perdais le contrôle. Je m’arrête un instant et fixe ma main tremblante, j’ai encore des fourmis dans les doigts et ne sais pas comment prendre le dessus sur ces émotions nocives. Mes parents m’ont laissé ici quand j’avais douze ans à la suite d’un grave incident que j’avais provoqué. Ils acceptèrent de me confier au cirque à l’époque d’Illiam car je devenais ingérable. Ils pensaient qu’ici je trouverais ma place et serais enfin capable de maîtriser mes pouvoirs. Pour être honnête, l’idée n’était pas mauvaise, car les abominations comme moi sont plutôt bien accueillies – surtout à l’époque – et pourtant. Pourtant, alors qu’une nouvelle vie s’offre à tout nouvel arrivant, je ne parviens pas à avancer, je ne supporte toujours pas le regard d’autrui. Mais quoi qu’il en soit, je me ressaisis et file en vitesse en cuisine, ainsi que me l’a demandé Tharel. J’avoue être incapable de prendre la moindre initiative, mais si une tâche m’est confiée, on peut compter sur moi pour la mener à bien car je ne suis pas un fainéant pour autant.

J’arrive enfin au réfectoire et aperçois le chef, il fait partie de ce que nous appelons les ordinaires, en d’autres termes, des humains normaux. Et je dois dire qu’il m’impressionne, sa seule différence physique avec Tharel est sa taille puisqu’il fait à peu près la même que moi, soit presque un mètre quatre-vingts. Mais à l’instar de son grand ami, c’est une véritable armoire à glace, je n’ai pourtant pas à rougir de ma corpulence, mais à côté de lui je ne suis qu’un gringalet. De plus, je l’ai déjà entendu hurler et n’aurais pas aimé être à la place de son interlocuteur, ou comme j’aime l’appeler, sa victime. Je m’approche lentement de Melteoc pour lui prêter assistance.

— Regardez qui le vent nous emmène ! Je suppose que c’est Tharel qui t’envoie !

Face à mon silence et mon sourire gêné, il comprend aussitôt et poursuit.

— Bien, comme toujours il vise juste, on est un peu à la bourre pour ne rien changer. Si tu pouvais t’occuper des assiettes, couverts et verres, ce serait sympa. Et quand tu auras fini, tu couperas le pain et rempliras les carafes, s’il te plaît.

Point positif : toutes ces tâches sont majoritairement solitaires. Point négatif : majoritairement. Mais bon, un peu de courage, au moins quand je travaille je pense à autre chose. Je commence par aller chercher les assiettes pour les poser sur la grande table placée devant les cuisines. Entre les artistes, costumières et j’en passe, nous sommes presque cent à manger ce soir, comme à chaque repas. Je vais devoir en faire des allers-retours. Alors que je porte une lourde pile d’assiettes et ne vois plus mes pieds, je trébuche sur quelque chose et chute. Et dans un fracas effroyable, la vaisselle se casse en mille morceaux.

— Bah alors, tu tiens plus sur tes jambes ? C’est plus ce que c’étaient les artistes. Ahahah ! Mais quel naze !

Cet abruti d’Ogar commence à me les briser, chaque fois qu’il le peut, il m’humilie d’une façon ou d’une autre, je vais lui apprendre une bonne fois pour toutes ce qu’il en coûte de s’en prendre constamment à moi. Je me relève d’un bond, prêt à lui coller mon poing entre les yeux, mais une main m’agrippe l’épaule. Je suis stoppé dans mon élan et son emprise s’intensifie, puis le chef me réprimande d’une voix autoritaire.

— Pas de ça ici, Altor.

— Mais il…

— J’ai vu, puis il s’adresse à son commis. Toi tu dégages je veux plus te voir.

Ogar repart vaquer à ses occupations en rigolant après s’être fait virer par Meltéoc qui me fait face. Mais agacé par ce qui vient de se passer, je lui réponds avec hargne.

— Pourquoi t’as pris sa défense ?

Il ne lui en faut pas plus pour me donner une petite claque derrière la tête à laquelle je ne m’attendais pas. C’est un homme irrité et strict qui me répond

— Crétin. Si j’avais pris sa défense comme tu dis, j’lui aurais pas dit de dégager. C’est pas parce qu’il est débile que tu dois l’être aussi.

— Donc je dois rien faire ? Il me fait tomber et tout va bien, c’est normal ?

— Et tu vas faire quoi ? Lui éclater le nez ? Très intelligent, comme ça, ça va partir en bagarre dans ma cuisine et personne ne mangera ce soir, parce que vous aurez tout saccagé. C’est ce que tu veux ?

— Non.

— La violence n’est pas la solution, Altor, ne l’oublie pas. Maintenant remets-toi au boulot. Et la prochaine fois, essaye de réfléchir avant d’agir.

Je ramasse les dégâts de ma chute et continue d’aider. Je vais chercher les couverts et aperçois Melteoc et Ogar. Je ne comprends pas ce qu’il se dit, mais le chef a l’air furieux. Pour une fois que l’autre abruti ne moufte pas, cela dit, il n’a pas intérêt. Tout le monde s’affaire en cuisine et je finis mon boulot tout seul, tranquille. Ça n’en a pas l’air, mais en fin de compte ce n’est pas une sinécure, les cuisiniers ont du courage de préparer une si grande salle pour accueillir tant de personnes trois fois par jour. Je mets le nez dehors et vois au loin quelques personnes prendre le chemin du réfectoire.

— Ça y est, ils commencent à arriver.

Je sursaute et pousse un petit cri aigu et observe Melteoc pris dans un fou rire incessant juste derrière moi.

— C’est le cri que tu pousses quand tu as peur ? Je devrais te faire peur plus souvent, je trouve ça très drôle.

— Pas moi.

— Moi si, en plus tu marches bien.

Il s’arrête et affiche un petit sourire semblable à celui de Tharel.

— Détends-toi un peu, gamin, je te trouve particulièrement tendu.

— C’est bon, t’as fini ? Ça te regarde pas, alors fous-moi la paix.

Après avoir marqué un temps d’arrêt, il fronce les sourcils et devient acerbe

— Écoute-moi bien maintenant, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, je ne suis pas Tharel, alors tu vas me parler autrement, compris ?

Sans attendre la moindre réponse, il tourne les talons et part en cuisine. Je me retrouve seul à l’entrée du réfectoire comme un idiot, deux minutes plus tard il revient avec le dîner qu’il pose sur la table devant la cantine et m’interpelle froidement.

— Viens ici.

Sans broncher je m’exécute, une fois à sa hauteur il me tend une assiette bien garnie que je prends et je l’observe, dubitatif.

— Je n’aime pas comment tu me parles et tu as des réactions stupides. Mais tu as bien bossé, le peu que tu as fait nous a bien aidés, tu mérites donc cette assiette bien servie. Allez, file manger.

— Merci… et désolé.

— Ça va pour cette fois.

Je pars m’asseoir dans un coin sans un bruit et j’observe la troupe arriver petit à petit, jusqu’à repérer une montagne. Il met un peu de temps à prendre son assiette pour discuter avec le chef et vient s’asseoir à côté de moi. Il se pose aussi délicatement que possible, du moins je crois, car je tressaille et manque d’avaler ma fourchette. Il est suivi de près par Awena, une ordinaire et la partenaire de Tharel avec qui il pratique le porté acrobatique, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec lui, elle ne risque rien. Elle s’installe en face de moi et lance la conversation.

— Dis donc toi, on t’a pas vu sous le chapiteau, qu’est-ce que tu fichais ?

— Je me cachais.

Elle plonge son regard dans le mien pour trouver une réponse à sa question. Suis-je sérieux, ou est-ce que je me joue d’elle ? Après tout, ce ne serait pas la première fois. Tharel et moi nous regardons et rions ensemble.

— T’es bête, je t’ai cru, me dit-elle d’un ton geignard.

— Je vois ça.

— C’est pas malin, en plus c’est pas si incroyable de penser que tu pouvais te planquer.

— Bien sûr que si.

— Ah oui, parce que t’es pas du genre à esquiver le travail peut-être ?

— Déjà non, je ne suis pas si fainéant, et je n’esquive pas le travail, mais les gens, nuance. En plus je te mets au défi de disparaître avec une montagne de deux mètres trente collée à tes basques en permanence.

Tharel bombe le torse et affiche sa satisfaction. Et c’est avec fierté qu’il en rajoute une couche.

— Il faut bien que quelqu’un te remette dans le droit chemin de temps en temps.

— Dans le droit chemin, rien que ça ! Bientôt il va dire que je l’empêche de travailler correctement et que j’accapare tout son temps.

— Tout à fait, le temps que je te consacre m’est très précieux, figure-toi, tu n’as pas idée du nombre de costumes et de coiffures qu’Awena aurait pu essayer avec ce temps perdu.

— Pardon ? s’offusque-t-elle.

Devant cette mauvaise foi et ses justifications irrecevables, je continue le débat.

— Attends, ça n’a rien à voir ! C’est son temps pas le tien.

— Bien sûr que si, parce que je dois être présent pour donner mon avis sur tout.

Alors que Tharel rit aux éclats face à sa réaction, Awena se défend.

— Attends un peu, non seulement c’est exagéré car je ne perds pas tant de temps que ça, mais ce qu’il oublie de te dire, c’est que j’en perds moins à chercher une tenue complète que lui un simple pantalon.

— Normal, rajoute Tharel. C’est tout ce que je porte, je dois être sûr de choisir le bon. La perfection prend du temps.

— Bah, voyons, c’est vrai que c’est dur de faire son choix entre trois pantalons. Finalement c’est pas plus mal que tu t’occupes d’Altor, au moins tu te rends vraiment utile.

— Qu’elle est méchante ! Pour la peine.

Tharel la fait râler en lui prenant son dernier morceau de viande qu’il s’empresse d’avaler et nous finissons par rire ensemble, puis Awena reprend la conversation sur un ton plus sérieux.

— Et toi ? Toutes tes affaires sont prêtes cette fois ? me demande-t-elle.

— Oui.

— Avec conviction ça donne quoi ?

— Je n’ai pas trente-six tenues moi, du coup je n’ai aucune question à me poser, si personne n’y a touché, c’est prêt depuis la dernière fois.

— Tu sais que des vêtements ça se lave ?

— Et toi, tu sais que tu es trop souvent avec Tharel ? Il déteint sur toi.

— Eh ! crie-t-il.

Je crois bien que je l’ai vexé, en même temps me faire la morale est son activité favorite, mais elle se range de son côté.

— J’en ai conscience, mais ça n’a pas que de mauvais côtés. C’est parce qu’il déteint sur moi que j’ai voulu t’aider en te lavant ton costume.

— Quoi ?

— Il t’attend dans ta loge, propre et bien plié.

— Pourquoi ? C’était pas à toi de le faire.

— Je voulais t’aider c’est tout.

Devant mon silence elle développe son argumentation.

— Je suis loin d’être bête, je vois bien que ça ne va pas fort en ce moment, tu es toujours ailleurs ou sur les nerfs. Alors je te l’accorde, c’est pas grand-chose, mais c’est ça de moins à te préoccuper. Et puis Enis ne pourra pas te critiquer là-dessus, c’est déjà ça de pris

— Je ne sais pas quoi te dire.

— Un merci suffira.

— Merci, Awena.

— Je t’en prie.

Puis Tharel intervient, brisant ce petit moment.

— Fin de la tranquillité, les enfants arrivent !

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