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Couverture du roman Le gouffre des innocentes: Ou que le diable l'emporte

Le gouffre des innocentes: Ou que le diable l'emporte

Le gouffre des innocentes est un recueil de nouvelles où le fantastique et le thriller fusionnent jusqu'à se confondre. Abel Darggaud, passionné par les maîtres du mystère comme Poe ou Christie, livre ici une œuvre troublante dont on ne ressort pas indemne. Entre tension et horreur, ce voyage littéraire promet de marquer durablement les esprits. Préparez-vous à frissonner face à des récits hantés, conçus pour susciter des émotions fortes et des visions persistantes.
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Chapitre 2

Âmes sœurs

Leïla

Et ces deux âmes tragiques

s’envolèrent ensemble,

l’ombre de l’une mêlée

à la lumière de l’autre.

Victor Hugo

Nos regards se croisent, je suis émerveillé par ce sublime sourire et j’ose espérer que c’est réciproque. Sans ne pouvoir quitter l’autre des yeux, chacun d’entre nous poursuit son chemin, lorsque tout à coup, sa voix suave m’interpelle : « Ben ? C’est bien… toi. Tu es, Ben ? ».

Je dévisage cette parfaite inconnue. Sa peau au teint hâlé reflète une beauté venue d’ailleurs. Ses yeux d’un noir profond sont légèrement en amandes. Son nez dégage une force et respire la passion et les destinations lointaines. Sa bouche pulpeuse, aux lèvres légèrement entrouvertes, dessine un sourire ravageur. Ses longs cheveux ondulants, d’ébène, sont retenus par un crayon les emprisonnant de façon charmante et mutine, négligemment. Des mèches retombent de chaque côté de ce visage d’une beauté sauvage. Ce regard, et quel regard, perce le mien ; un regard de braise.

Elle a cette beauté des filles du sud. Cette beauté qui ne s’apprivoise pas facilement. Comme indomptable et indomptée. Sa peau mate est de miel. Je pense être plus âgé qu’elle ; peut-être de cinq, six ans… peut-être plus. Elle se tient à cinq mètres de moi.

Elle ne me lâche pas du regard. Ses grands yeux parés d’un fard à paupières sombre et d’un discret mascara font ressortir ses prunelles d’un noir abyssal, cernés d’ombre juste ce qu’il faut ; elles m’hypnotisent ; elles m’ensorcellent. Ces quelques mèches rebelles donnent à son regard encore plus d’intensité et de mystère. Je suis subjugué par tant de beauté, comme une attirance magnétique, et à la fois stupéfait, bouleversé qu’elle connaisse… mon identité.

Un ange passe. Le temps semble s’être arrêté. Là, maintenant, je ne saurais dire où je me trouve exactement. Peut-être dans une ruelle d’un de ces villages de l’autre côté des Pyrénées, dans une province espagnole, dont j’ai oublié le nom…

Il fait une chaleur de plomb. Juste un filet d’air rompt cette canicule écrasante. Elle est vêtue d’une robe légère voletant dans la brise. Le soleil dessine ses courbes dans un jeu subtil d’ombres et de lumières. Le tissu colle à ce corps bronzé aux formes généreuses et voluptueuses. Sa poitrine enfle dans un décolleté profond. Elle s’avance vers moi, un pied devant l’autre, lentement, dans ses escarpins noirs à talons dans une démarche de mannequin ; comme dans un défilé de Haute Couture.

Puis, toujours me fixant, elle avance en murmurant ; et je lis alors sur ses lèvres : « Le 14 juillet 2006, Plage des Sables d’or, Saint-Georges-sur-Mer ». Puis, elle stoppe, net, attendant une réaction de ma part, une attitude, une parole.

Alors, mentalement, je me répète en boucle cette phrase sortie comme un frémissement d’entre ses lèvres« Le 14 juillet 2006, Plage des Sables d’or, Saint-Georges-sur-Mer ». Puis là, le puzzle se met implacablement en place. Imparable. Impensable.

C’était il y a plus de quinze ans ; j’avais treize ans à peine. Et cet été-là, comme souvent, je m’étais accordé une après-midi – « baignade interdite » dans la Grande Bleue, un peu à l’insu de ceux qui étaient chargés de ma surveillance. Comme on le dirait simplement, j’avais décidé de faire le mur.

Je nageais lorsqu’un attroupement anormal avait attiré mon attention. Des gens, au loin sur la plage, s’agitaient et montraient une forme dans l’eau, à une centaine de mètres, là, devant moi. Des hurlements de panique, même. On semblait hurler, qu’« elle »était morte !

J’avais alors nagé, nagé aussi vite que j’avais pu. Je ne m’étais posé aucune question et j’avais parcouru la distance qui me séparait de ce point en à peine plus d’une minute.

Et c’est ainsi que je l’avais aperçu, ce petit corps sans vie. Le corps d’une fillette flottant à la surface, juste au niveau de mon visage, ballotté par les remous de la mer.

Je n’avais pas douté un instant. J’avais juste repris mon souffle et je m’étais remémoré mes formations. En effet, à cette époque, j’entrais dans les Jeunes Sapeurs-Pompiers de ma ville, et j’avais appris quelques notions de secourisme.

Je m’étais appliqué à positionner la jeune victime sur ma poitrine et l’avais ramenée sur la plage, en nageant sur le dos.

Une fois sur le sable, je parlai à la fillette afin de la maintenir en éveil, même inconsciente. Je me présentai, lui demandai si elle m’entendait, de serrer ma main. Elle devait avoir, tout au plus, six ou sept ans. Elle était blême. Inerte. Aucune réaction.

J’avais appris qu’en pareil instant, un sauveteur n’avait plus qu’une option. Je pratiquai donc les premiers massages cardiaques et le bouche-à-bouche. Quatre longues minutes durant lesquelles j’alternai, comme on me l’avait appris, massages en rythme… 1, 2, 3, 4… forts et soutenus. Puis à nouveau, bouche-à-bouche…

Maintenant, le petit attroupement m’observait faire, abasourdi. Un homme avait appelé les secours. Moi, je continuais sans relâche mes massages, mon bouche-à-bouche. C’est alors que je perçus un léger pouls, très léger. La petite victime recracha de l’eau, toussa ; et puis tout alla très vite. Je n’étais alors qu’un gosse.

Les pompiers arrivèrent. Ils prirent le relais. Les témoignages d’adultes présents, leurs identités. Je n’avais que treize ans, je n’étais alors qu’un gosse. Et j’avais déjà fait le mur pour venir profiter de la mer.

J’étais donc rentré chez moi, en catimini, ni vu ni connu ; et ma vie avait, banalement et normalement, repris son cours.

J’avais juste pu lire, le lendemain, dans les entrefilets des journaux locaux, qu’une fillette venue avec toute sa famille du Maroc, pour passer des vacances au bord de la mer, Leïla Saoudi, avait échappé à la noyade, prise dans ces imprévisibles et fatals courants de baïnes, qui piègent chaque année de nombreux baigneurs. Elle était malheureusement retombée dans un coma profond ; son cerveau ayant manqué d’oxygène, trop longtemps. La petite… Leïla.

« Leïlaaaaa ? ». Les paroles fusent instinctivement de ma bouche. « C’est toi, Leïla ?! ».

Alors, elle s’élance ; la scène semble être tournée au ralenti. Le temps paraît s’être arrêté et s’étirer en longueur, juste pour nous Deux. Tout le décor autour de nous est flou. Seuls nos deux personnages existent. Vivent. Elle se jette à corps perdu dans mes bras. Me serrant à bras le corps, de toutes ses forces ; de tout son cœur. Je le sens désormais battre à tout rompre. Elle éclate en sanglots. De ces sanglots qui vous libèrent, vous délestent d’un poids désormais trop lourd à porter.

Et c’est alors qu’elle me raconte tout, passant ses mains sur ses yeux mouillés et sa bouche, hoquetant : son coma, huit longs mois, son réveil, sa lourde rééducation, tout à réapprendre, à boire, à manger, à marcher, à parler. Plus aucun souvenir. Sauf un seul. Un seul et unique souvenir, fixé à jamais dans un endroit de son cortex cérébral, celui de : « Ben » ; ses premiers mots prononcés une fois le processus langagier enclenché.

« Ben », son sauveur. Un des mots que j’avais prononcé lorsque je l’avais ramenée sur ce rivage, sur cette plage de sable fin. Mes leçons apprises aux JSP : garder la victime « avec vous » consciente ou inconsciente.Force était de constater que lorsque je m’étais présenté à elle, à cette fillette inconsciente qu’elle était alors ce jour-là, entre la vie et la mort, que je lui avais dit mon prénom, son cerveau avait enregistré, dans l’un de ses nombreux endroits insoupçonnés, cette si simple et laconique information. Mes paroles étaient restées fixées dans cette mémoire reptilienne en ce jour si dramatique.

Il y a des moments, dans la vie, qui parfois ne s’expliquent pas de façon rationnelle. En ce jour, dans cette venelle, dans ce petit village espagnol sans nom, loin de tout, perdu et écrasé par ces chaleurs estivales qui font la réputation de ces arides régions ibères, Le Destin avait choisi de réunir à nouveau deux âmes en peine, égarées, qui s’étaient perdues de vue, quinze années plus tôt.

Leïla n’avait eu aucun doute, aucun, en croisant ce jeune inconnu. Son cœur avait retenti. Son cerveau, étrangement, avait réalisé une connexion. Son sauveurse trouvait là, devant elle. Elle n’en avait eu absolument aucun doute. Étrangement.

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