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Couverture du roman Le gouffre des innocentes: Ou que le diable l'emporte

Le gouffre des innocentes: Ou que le diable l'emporte

Le gouffre des innocentes est un recueil de nouvelles où le fantastique et le thriller fusionnent jusqu'à se confondre. Abel Darggaud, passionné par les maîtres du mystère comme Poe ou Christie, livre ici une œuvre troublante dont on ne ressort pas indemne. Entre tension et horreur, ce voyage littéraire promet de marquer durablement les esprits. Préparez-vous à frissonner face à des récits hantés, conçus pour susciter des émotions fortes et des visions persistantes.
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Chapitre 3

Elle, Lui

expia pro peccatis tuis, paenintentiam age. (latin)1

Ellen’arrive plus très bien à dormir. Ses insomnies ont commencé il y a quelques semaines. Elle se réveille en pleine nuit, en nage. Elle se tourne et se retourne sans parvenir à trouver le sommeil, dans des draps humides et collants. Elle pense. Elle pense trop. Elle rumine sans cesse. Elle s’est même surprise à penser que si elle arrivait à cligner des yeux vingt fois de suite, elle parviendrait à trouver enfin le sommeil. Du délire.

1 h 37… 1 h 58… 2 h 21… 2 h 32… 3 h 27… 3 h 29… Usant. Démoralisant. Et ces chiffres lumineux rouges l’obsèdent désormais. Elle les voit, même en fermant les yeux. Derrière ses paupières fermées, elle les entend lui susurrer de les regarder. Juste une petite fois. Rien qu’une. Après, ils la laisseront tranquille. Ils la laisseront dormir, en paix. Infernal.

Plus les semaines passent, plus la fatigue se fait ressentir. Elle devient nerveuse et des cernes gris commencent à se creuser, rendant son regard triste et las. À chaque fois que le moment de se coucher arrive, ses angoisses sont de plus en plus insupportables. Elle va jusqu’à repousser ce moment. Elle essaie de se fatiguer en restant devant son écran. Mais la lumière bleue ne fait qu’accroître son impuissance à dormir. Aller se coucher et s’endormir, sans se réveiller, sont devenus son calvaire, un véritable chemin de croix. Jamais elle n’aurait pensé une minute que dormir allait devenir une obsession. Son obsession.

Lui, arrive à sa cent neuvième pompe couchée. Troisième série. Il ruisselle. La serviette éponge fixée autour de sa taille est trempée. Ses muscles sont tendus et saillants. Il est imberbe et son crâne est glabre et lisse. Il a le visage émacié et des traits comme taillés à la serpe. Ses yeux sont deux petits morceaux de charbon, sombres et brillants. Il se relève et dénoue son linge. Il est nu. Il se flagelle ensuite violemment le dos, avec sa discipline de chanvre, en psalmodiant un langage incompréhensible du novice : « Expia pro peccatis tuis, paenitentiam age. »

Il se fouette, frappe. Encore et encore et répète sa prière, sa sentence. Son dos de martyre vire au rouge sang ; puis il s’accroupit, en soupirant, la mâchoire tendue, pour resserrer d’un cran le cilice cerclant sa cuisse droite ensanglantée.

Il est fin mais tout en nerfs et en muscles. Ses abdominaux et ses pectoraux saillent. Il est entraîné, puissant : une véritable machine, sans émotion. Il observe son corps dans la psyché. Ses pensées se sont arrêtées là-bas, dans un de ces déserts d’Afghanistan, où il n’était personne. Un mercenaire anonyme parmi les anonymes, accomplissant la sale et basse besogne. Sous les ordres de qui ? Personne ne devait jamais rien en savoir. Les arrestations. La torture. La barbarie. « Crimes contre l’Humanité » auraient été les termes exacts.

Dans son esprit torturé, c’est le chaos. Toutes ces gélules, ces cachets qu’il ingurgite chaque jour : antidépresseurs, anxiolytiques, stabilisateurs d’humeur n’y font plus rien, n’ont plus aucun effet. On lui a parlé de syndrome post-traumatique. Puis on l’a oublié. Là, devant son miroir, complètement nu, et suintant, il s’observe avec ce regard noir et sans affect. Une lueur de folie y brille.

Le prédateur qu’il est devenu ne parvient pas à assouvir ses besoins. Et il est en permanence comme affamé de nouvelles proies sur lesquelles il doit, il va fondre.

Ellea l’impression d’être épiée constamment, dans la rue surtout, mais chez elle, aussi. Qu’on l’observe et qu’on la surveille. Elle a la sensation d’être tout le temps suivie. Et lorsque soudain elle se retourne : rien ni personne. La peur a commencé à s’insinuer en elle et son manque de sommeil accentue ses angoisses. Elle accélère le pas quand elle rejoint sa voiture, garée dans ce parking souterrain lugubre et mal éclairé. En ce début du mois de décembre, la nuit arrive plus vite, plus tôt.

Lui, ouvre ses penderies. Tout y est parfaitement ordonné. Les neuf pulls à col roulé vert sombre sont accrochés à leur cintre, espacé chacun de sept centimètres. Les neuf pantalons de treillis sont empilés, exactement et parfaitement pliés en trois, l’un sur l’autre. Les neuf vestes noires à capuche sont tenues chacune par leur cintre, espacé chacun de sept centimètres, exactement. Les neuf paires de rangers, noires et cirées de près, sont espacées de sept centimètres, l’une de l’autre, exactement.

Ellea commencé à présenter certains troubles : nausées, maux de tête, tremblements. Sa mémoire lui joue aussi des tours. Elle commet de plus en plus d’erreurs stupides au bureau. Son patron lui fait de plus en plus de reproches. Ses collègues sont plus méfiantes, plus distantes. Elles se plaignent d’elle en son absence et dans son dos. Elle le sait. Elle le sent.

Luis’est habillé. Il est prêt. Il sort et ferme sa porte à clé à double tour, de sa main désormais gantée de noir. Le premier verrou, deux tours. Le deuxième verrou, deux tours. Il n’allume pas le couloir et se faufile telle une ombre. Dans les escaliers, il ne fait aucun bruit, comme s’il flottait ; et disparaît. Tel un loup solitaire, affamé, il a déjà repéré sa proie affaiblie et esseulée. Elle est à lui.

Ellequitte son bureau. Il est 17 h 16. Bien sûr, plus vite que d’habitude. Sur le trottoir, elle jette des regards rapides à gauche et à droite. Et puis soudain, à nouveau, cette sensation d’être suivie. Cette impression et ce malaise l’envahissent. Sa tête tourne. Elle se tient le crâne et se retourne brusquement. Évidemment, personne. Seul le flot de gens anonymes la dépasse, tête baissée, pressés de retrouver leur foyer. Anonymes parmi les anonymes.

Ellepresse le pas et entre sans se retourner dans le parking. Elle se dirige vers sa vieille berline allemande. Un bruit ! Elle sursaute ! Une canette métallique roule. Un courant d’air vient de s’engouffrer dans cette énorme passoire que forme ce parking délaissé. Le vent y va et vient, à sa guise, emportant çà et là des papiers gras, des feuilles de journaux et des plastiques de toutes sortes. Elle fouille dans son sac à main pour y sortir son trousseau. Mais il ne s’y trouve pas ! Elle le met pourtant toujours là, dans cette petite poche sur le côté. Il n’y est plus. C’est pas vrai ! Peut-être… oui, il se trouve dans la poche centrale. Pourquoi avoir changé de place ? Elle perd vraiment la tête. Quel coup de chaud !

Ellele sort un peu trop précipitamment et le laisse choir. Derrière elle, une porte claque ! Elle panique. Elle commence à suer. Elle est effrayée. Elle s’accroupit et cherche à tâtons ses clés gisant à terre. Elle tend la main sous sa voiture. Sa main griffe le sol. Elle cherche à l’aveugle. Elle ne les trouve pas. Où sont-elles ? Cette fois, sa main se referme sur le trousseau. Elle se relève et brandit la clé salvatrice en déverrouillant sa voiture. Son bip sonore et lumineux la réconforterait presque. Elle tend vite la main pour ouvrir sa portière. Son cauchemar va se terminer. Elle va s’asseoir au volant, démarrer et pouvoir rentrer chez elle. Son imagination s’est encore jouée d’elle ! Maudites insomnies. Elle ouvre sa portière, et se baisse pour pénétrer dans l’habitacle encore tout agitée et prise de tremblements.

C’est alors qu’Ilsurgit. La silhouette derrière le pilier dans son dos, sort de la pénombre ; Ils’approche d’Elle, légèrement voûtée. Il est maintenant presque collé à elle, silencieux. Il plaque sa main droite gantée, fort sur sa bouche. La bâillonnant. Il la redresse et la tire violemment à lui.

Ellesursaute, surprise et tétanisée. L’effroi se lit dans son regard perdu. Elle roule des yeux. Elle voudrait crier de toutes ses forces, mais aucun son ne veut, ne peut sortir de sa bouche ainsi oppressée, par cette main gantée si fortement appuyée. Ses yeux sont révulsés, exorbités. La terreur l’envahit et ravage son visage. Elle n’imaginait pas que son calvaire n’était pas encore terminé.

Le bras gauche de l’ombre se referme sur sa proie comme des serres. Le creux de son coude se resserre au niveau de sa gorge et tourne d’un coup sec. Un morbide craquement se fait entendre. Comme une poupée de chiffon, une marionnette désarticulée à laquelle on aurait coupé les fils, toute vie quitte alors le corps de la jeune femme qui s’effondre. Lui, se retire. Il retrouve les ténèbres. Ellea les yeux grands ouverts mais elle ne verra pas la silhouette sombre encapuchonnée qui quittera le parking désert, en ce début de soirée sinistre de décembre.

Quelques sachets en plastique et des feuilles de journaux grasses s’envolent. Il commence à pleuvoir. Une pluie froide.

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