Couverture du roman Le gouffre des innocentes: Ou que le diable l'emporte

Le gouffre des innocentes: Ou que le diable l'emporte

8.3 / 10.0
Explorez Le gouffre des innocentes: Ou que le diable l'emporte, un recueil mêlant fantasy, thriller et mystère. Entre horreur et surnaturel, chaque mystery story défie la raison. Plongez dans ce horror novel captivant et découvrez des récits sombres parmi les meilleurs fiction fantasy novels.
Résumé de Le gouffre des innocentes: Ou que le diable l'emporte
Le gouffre des innocentes est un recueil de nouvelles où le fantastique et le thriller fusionnent jusqu'à se confondre. Abel Darggaud, passionné par les maîtres du mystère comme Poe ou Christie, livre ici une œuvre troublante dont on ne ressort pas indemne. Entre tension et horreur, ce voyage littéraire promet de marquer durablement les esprits. Préparez-vous à frissonner face à des récits hantés, conçus pour susciter des émotions fortes et des visions persistantes.
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Le gouffre des innocentes: Ou que le diable l'emporte Chapitre 1

À mes parents,

À ma compagne.

… ceux qui rêvent éveillés ont conscience de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis…

Edgar Allan Poe

Qu’y a-t-il ?

… plus loin que la réa,

bien au-delà du cap Horn…

Philippe Labro

Bip, bip, bip… série de bips répétitifs…

Au commencement, il y a cette blancheur immaculée, puis mes pleurs. Cette main énorme qui tient la mienne. Mon sourire, mes yeux, encore fermés. Jesuis posé sur le ventre maternel, havre de paix rassurant, réconfortant ; plus pour longtemps.

C’est un de ces matins de novembre, où le froid et la grisaille semblent s’être invités dès votre réveil. Votre regard par la fenêtre en dit long. Le rapide coup d’œil à votre radio-réveil, aussi : ses 4:35 rougeoyantes semblent vous narguer, enfoncer le clou. Heureusement que cette bonne odeur du café qui finit de s’écouler de la cafetière programmée la veille, vous accueille dès votre arrivée dans la cuisine. Mais la joie est de courte durée, à peine saisie, vous laissez échapper la verseuse qui se brise en mille morceaux dans « son jus ».

C’était écrit, ce ne serait pas votre journée. Après un quart d’heure passé à vouloir tout nettoyer, juste le temps de boire un insipide café soluble et d’enfourner un de ces gâteaux fourrés plein d’additifs qui vous feront choper « une de ces saloperies » (votre maman vous aura bien prévenu !), que vous dévalez déjà les escaliers pour rejoindre le parking souterrain.

Le froid et l’humidité vous saisissent dès votre arrivée au niveau du 3esous-sol. Il n’y a plus qu’un misérable néon qui fonctionne et encore, par intermittence, projetant une ambiance bleuâtre dans le parking. Vous avancez à tâtons et vous vous apercevez que vous venez de poser le pied sur quelque chose de mou. Votre vieux réflexe de bipède terrien est de frotter votre chaussure et de trouver un vieux journal abandonné pour essayer de faire disparaître, en partie, le corps étranger collé à votre semelle. Vous grommelez dans votre barbe de trois jours. Et ce n’est pas aujourd’hui que vous auriez eu le temps de vous la raser.

Ça y est, vous l’avez en ligne de mire, votre vieux carrosse n’a pas bougé, mais sa vue vous fait penser qu’il serait grand temps de le changer. Quinze ans quand même qu’il vous rend un fier service ! Vous enfoncez une main fébrile dans votre poche. Mes clés ? Si, elles sont bien là, au milieu de tout un fatras de pièces, de tickets de caisse, de vieux chewing-gums et des clés de l’appartement accrochées à un gros bouddha en plastique tout défraîchi. Vous enfoncez la clé dans la serrure. Bingo ! Pas de blocage, pas de serrure qui vous joue des tours. Miraculeux. Vous vous asseyez, un peu rasséréné, au volant de votre vieille guimbarde et vous démarrez. De ce côté-là, votre « titine » a toujours répondu présente au démarrage.

Jesors du garage en montant le petit raidillon. Le temps ne s’arrange pas : à la grisaille et au froid, s’ajoute une pluie fine. La buée et cette atmosphère humide se sont, elles aussi, invitées dans mon habitacle. Les essuie-glaces ne sont pas d’une grande efficacité, plus de première jeunesse. Et mes coups de chiffon, à la propreté douteuse, sur le pare-brise intérieur ne sont pas la panacée non plus. D’une main, je tiens le volant et de l’autre, j’essuie le pare-brise. Et de temps en temps, je m’accorde un placement de main-poupée sur mon pommeau de vitesses pour passer de deux à trois. Puis rétrogradation, deux, un…

J’arrive tant bien que mal au premier feu ; rouge, bien évidemment ! Je file ensuite sur le boulevard. À ma grande surprise, les deux autres feux sont : tiens ! rouges également ! Vert. Je jette le chiffon encore enroulé autour de ma main aux pieds de mon passager imaginaire. Et je reprends les rênes de ma caisse… à savon. Les deux mains correctement posées sur le volant, à 10 h 10, je regarde défiler les rues, à gauche et à droite.

J’avance et je sors fébrilement de la petite bourgade de banlieue où j’ai décidé de poser mes valises, pour mon premier « vrai emploi », à la grande satisfaction de mes parents légèrement inquiets. J’allais, il faut dire, sur ma vingt-neuvième année ! Tanguy n’avait qu’à bien s’tenir. Il est vrai que le logé-nourri-blanchi me convenait très bien jusqu’à présent. Mais ma rencontre d’il y a six mois avait quelque peu bouleversé mes plans… de cette vie, on ne peut plus confortable jusque-là.

Je roule désormais sur la départementale. Mon espace intérieur a réussi à se débarrasser de son ambiance « hammam ». Encore huit kilomètres avant d’atteindre mon but. Je vais retrouver mes collègues avec qui le courant est tout de suite passé. Il faut dire qu’on est tous de la même génération ; que cette start-up est une vraie réussite et qu’à nous quatre, on se complète parfaitement. L’intellectuelle, le manuel, le secrétaire, la comptable. On ne pouvait pas rêver mieux. C’est aussi un peu pour cette raison que j’ai décidé, sans beaucoup hésiter (quoi que… ça méritait réflexion, je me devais de peser le pour et le contre) de couper le cordon. Un avenir radieux rempli de belles promesses allait sourire à notre jeune entreprise dynamique !

C’est alors que tout se passe très vite. Une lumière aveuglante sur ma droite. Un choc. Terrible. Je sens que tout bascule. Le tambour d’une machine à laver, en plein essorage. Un déchirement effroyable de tôles froissées. De vitres brisées. De plastique et de caoutchouc brûlés. Des lumières rouges, jaunes, blanches tourbillonnent, défilent. Des odeurs d’essence, d’alcool, fortes, de différents fluides-moteurs, entêtantes, empoisonnent l’atmosphère. L’humidité. Le froid. L’obscurité. Je ne vois plus. Je suis comme pétrifié. Des sons arrivent à moi. Au loin, des sirènes, des bruits de portières, des voix… sortant d’une radio ; quelque part, on frappe sur du métal, on le découpe. Le bruit est infernal. Un vent glacial parcourt tout mon corps. Je sens et j’entends ; on me frôle, on me soulève. Puis plus rien. Le silence. Total.

Bip, bip, bip… série de bips répétitifs…

C’est alors que je me vois, sur ce lit d’hôpital. Je me vois comme si j’étais au-dessus de moi-même, comme suspendu au plafond, comme en lévitation au-dessus de mon propre corps. Je me vois, allongé et livide. Mes yeux sont clos et des spasmes intérieurs agitent mes paupières comme lorsque l’on vit des rêves agités. Un drap bleu pâle est descendu jusqu’à mon bas-ventre. De nombreux appareils médicaux m’entourent. Des électrodes poursuivies de fils partent de mon abdomen et de mon thorax pour se brancher sur l’une de ces machines. Un masque qui doit « me » délivrer de l’oxygène recouvre tout mon visage tuméfié, cassé, méconnaissable, enserré dans une sorte de coque en plastique. Gangue dérisoire. Une pompe, à mes côtés, monte et descend. Sur une autre de ces machines, un tracé lumineux et sonore dessine des espèces de montagnes russes… en une série de « bips »répétitifs.

Bip, bip, bip…

Deux mains enserrent ce qui reste de la mienne. Je les vois nettement tout comme je vois le prolongement de ces fines mains : une femme aux cheveux châtain clair, légèrement ondulés qui tombent en cascades sur ses frêles épaules. Elle est assise sur l’une de ces chaises-fauteuils anonymes de ces chambres d’hôpital, désuète et inconfortable. Sa tête est enfouie contre cette minerve et tout ce plâtre, corps froids couvrant tout mon corps. Elle semble pleurer. Elle pleure, forcément. Sa position ne laisse aucun doute. Je constate également des soubresauts qui l’agitent. Le mouchoir tombé à terre, près d’elle, au pied du triste fauteuil, finit de me le confirmer.

À cet instant, à quoi pense-t-elle ? Elle se cramponne à cette main, détruite, fracassée, cassée, en miettes, et sous tout ce plâtre, cette peau et cette chair noircies. Cette main. Main devenue un espoir vain. Elle ne le sait pas encore. Elle veut y croire. Dans ses pensées, certainement des prières, des sons auxquels se raccrocher. Des sons qui rassurent. On entend des sons partout ici. C’est bon signe.

Bip, bip, bip… Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip

C’en est fini. La pompe continue à monter et descendre. Mais mon électrocardiogramme est plat ; désespérément, et définitivement plat. Je quitte ce monde des vivants pour un autre qui m’est pour le moment totalement inconnu. Je suis pourtant très calme, serein. Je suis en paix.

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