
Le Fils que l'on a Brisé
Chapitre 2
Thomas rouvrit les yeux dans un état de confusion totale. Une pensée lui traversa l'esprit avant toute autre : il respirait encore. Peu à peu, les formes reprirent consistance. Il était étendu sur un tapis épais, le corps engourdi, comme alourdi par une force invisible. Face à lui se trouvaient un lit massif et une table autour de laquelle trois personnes étaient installées. Elles riaient, échangeant des paroles qu'il ne comprenait pas. Les sons lui parvenaient déformés, et la langue employée n'était pas l'anglais. Il tenta de bouger, mais le moindre geste lui demanda un effort considérable.
Alors qu'il s'efforçait de reprendre ses esprits, une voix froide et impersonnelle résonna directement dans son esprit.
[Bénédiction de Qalena accordée à l'élu]
[Transmission de la volonté de Qalena]
[Pouvoir de l'ASCENDANT acquis]
Les mots se répétèrent, martelant sa conscience. Thomas était incapable d'en saisir le sens. Il n'eut même pas le temps de s'interroger davantage que les voix autour de lui devinrent plus distinctes.
- Regardez-moi ça... il respire encore, lança quelqu'un avec surprise.
- Je te l'avais dit, répondit une voix féminine, il n'allait pas mourir si facilement.
- Par chance, murmura un autre homme, sinon grand-mère m'aurait fait payer cher cette erreur.
Avec lenteur, Thomas se redressa. Son regard parcourut la pièce, cherchant des repères. Le décor évoquait une autre époque : meubles ouvragés, tentures sombres, lumière tamisée. Rien ne lui semblait familier. Une douleur fulgurante explosa soudain dans son crâne, et avec elle surgit un flot de souvenirs qui n'étaient pas les siens.
Il vit une autre vie se dérouler sous ses yeux. Celle d'un jeune homme né dans une famille puissante, mais traité comme un fardeau. Il ressentit la peur, la colère, la souffrance. Il comprit comment ce garçon avait été battu, humilié, jusqu'à ce que ces trois personnes présentes finissent par lui porter le coup fatal.
La jeune femme s'appelait Elara. Elle était censée devenir son épouse, bien qu'elle n'ait jamais souhaité cette union. Elle était aussi sa cousine. Cette révélation le laissa sans voix. Pour préserver la pureté de leur sang, ce clan pratiquait des alliances que Thomas jugeait profondément malsaines. Les deux hommes, Orimus et Tolion, étaient ses frères. L'un légitime, l'autre né d'une concubine, mais tous deux unis par la même cruauté.
Il comprit alors : il n'était plus Thomas.
Le corps qu'il habitait désormais appartenait à Jolthar Kaelzhar, membre d'un prestigieux clan d'épéistes-mages dont l'influence s'étendait sur tout l'empire. Pourtant, Jolthar était une anomalie. Contrairement aux autres enfants, il ne possédait aucun talent magique. Cette faiblesse avait fait de lui une cible idéale. Il s'était réfugié dans l'entraînement à l'épée, s'acharnant sans relâche, sans jamais obtenir la reconnaissance qu'il espérait. Relégué à l'arrière du domaine familial, vivant dans une bâtisse étroite et isolée, il subissait régulièrement les visites de ses frères, venues seulement pour boire et le frapper.
Ce jour-là, ils étaient allés trop loin. Un coup porté avec négligence, mais assez violent pour lui ôter la vie. C'est à cet instant précis que Thomas avait pris sa place.
Il observa ses mains. Elles étaient fines, marquées par des callosités dues aux longues heures passées à manier l'épée longue. Ce corps était faible, mais forgé par l'effort. Une étrange proximité naquit entre lui et Jolthar. Dans son ancienne existence, Thomas avait lui aussi vécu pour les autres, s'oubliant lui-même. Il reconnaissait cette solitude, ce besoin désespéré d'être accepté.
Il ferma les yeux un instant et joignit les mains. Une décision claire s'imposa à lui. Il ne vivrait plus pour satisfaire quiconque. Il réaliserait le rêve de Jolthar, à sa manière. Thomas n'existait plus. Désormais, il était Jolthar Kaelzhar.
La colère se mêla à une détermination froide. Il quitterait cette famille. Un jour, il reviendrait réclamer justice.
Lorsque les autres quittèrent la pièce, Jolthar resta seul. Il savait qu'il devait partir sans tarder. Un souvenir précis s'imposa à lui : une discussion étrange avec sa grand-mère. Elle lui avait parlé d'un ouvrage ancien, ayant appartenu à l'un de leurs ancêtres, un homme vénéré comme le Roi de l'Épée. Elle n'était jamais venue lui parler auparavant, et pourtant, ce jour-là, elle lui avait indiqué où trouver ce livre.
L'ouvrage se trouvait au donjon de Stormholde, un ancien centre d'entraînement du clan. Aujourd'hui, le lieu était abandonné.
Sans se retourner, Jolthar quitta la demeure familiale et entreprit le voyage. Trois jours de marche lui furent nécessaires pour atteindre Stormholde. Personne ne s'étonna de sa présence : il portait le nom Kaelzhar, et cela suffisait. Le donjon s'étendait sur une vaste superficie, imposant, composé de nombreuses salles et d'une large cour d'entraînement. Il s'installa dans l'une des pièces encore intactes et dormit longuement, épuisé.
Le lendemain, il entama ses recherches. La bibliothèque était poussiéreuse, silencieuse, figée dans le temps. Au fond, à l'endroit exact décrit par sa grand-mère, il découvrit le livre. En le saisissant, Jolthar comprit que ce lieu marquait le véritable début de sa nouvelle vie.
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