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Couverture du roman Le feu à l'âme

Le feu à l'âme

Esther, fille unique d'une famille congolaise aimante, voit son destin basculer après une hospitalisation marquante et l'éclatement d'une guerre civile brutale. Contrainte à l'exil vers la France, cette jeune femme au tempérament doux affronte une succession d'épreuves cruelles. Pourtant, sa fragilité apparente dissimule une résilience hors du commun. Entre larmes et autodérision, elle raconte son odyssée avec une espérance inébranlable malgré les coups du sort.
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Chapitre 2

Un jour, papa s’est marié. Il vécut heureux et eut beaucoup… de ce qu’on veut mais pas d’enfant.

À part moi.

Mais moi, je ne compte pas parce que j’étais là depuis six ans. Beaucoup plus tard, j’ai appris un poème de Victor Hugo qui commence ainsi : « Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris ».

Chez nous, ce fut plutôt « lorsque maman paraît » ! Le cercle de famille s’est (un peu) agrandi mais l’enfant n’a pas applaudi et pas poussé de cris non plus. Même pas pleuré… enfin peut-être, pas beaucoup, juste assez pour que personne ne s’en aperçoive. Et surtout pas papa ! Pour rien au monde, je n’aurais voulu lui faire de peine. N’empêche

Surtout mon petit royaume.

Jusque-là, les règles de ma vie étaient simples : « Vous la laissez faire. Interdiction de la gronder ni de lui apprendre des tâches si elle ne le réclame pas. » Les domestiques appliquaient la consigne à la lettre et cela me convenait tout à fait ! Donc, moi aussi, je me conformais à son souhait, si bien que je passais pour une enfant facile à vivre… si on veut bien oublier quelques caprices : « Que voulez-vous, c’est de son âge ! » Cette touchante mansuétude tenait probablement pour beaucoup d’un cas de famille rarissime au Congo et même en Afrique : un homme qui élève tout seul sa petite fille !

Cela conduisait parfois à des situations surprenantes. Ainsi, lorsque ma grand-mère n’était pas disponible et qu’il n’avait trouvé personne pour me garder, mon père allait travailler à l’hôpital avec sa progéniture unique mais encombrante, à bout de bras, dans son couffin.

Mon entrée à l’école maternelle chez les Religieuses régla en grande partie le problème. L’école communale lui succéda alors que je n’avais pas encore soufflé mes six bougies. Bien sûr, je m’étais rendu compte du changement d’école et de maîtresse mais, apparemment, personne ne m’avertit qu’en Primaire, il faut travailler. Alors, je faisais… ce que je faisais et pas du tout le reste. Je suppose que l’enseignante s’en ouvrit à mon père. Il la rassura certainement, lui promit tout ce qu’elle souhaitait et m’expliqua – bien que je n’en aie aucun souvenir – qu’il serait judicieux de faire quelques efforts. Comme j’ignorais ce que recouvrait le mot « effort » et que je manquais d’entraînement dans ce domaine, l’année scolaire s’écoula sans plus de progrès.

Maman n’est pas arrivée à la maison par surprise, encadrée par deux valises. Elle venait de plus en plus souvent et le mariage se prépara petit à petit. N’ayant pas vraiment vécu la période papa-maman-Esther précédente, je n’y voyais aucun inconvénient.

Dire que je l’aimais, non. Son apparence sévère m’impressionnait et notre relation en pâtit sur le long terme : jamais je n’ai osé lui demander quoi que ce soit et mon père est toujours resté l’interlocuteur unique de toutes mes requêtes.

* * * * *

La perspective de rencontrer la famille de ma future maman le jour du mariage m’inquiétait un peu. J’étais certainement un peu farouche à l’époque mais, surtout, je n’étais pas habituée à côtoyer plusieurs inconnus à la fois. Or, elle avait trois sœurs… et six frères auxquels il fallait ajouter ses parents, quelques oncles, tantes et cousins… Le mariage coutumier dura plusieurs heures qui me semblèrent une éternité bruyante de palabres, de cris et de rires. La tradition peut paraître étrange aux non-initiés : le futur époux se doit d’offrir aux membres de la famille de sa fiancée les cadeaux que chacun lui réclame.

Papa, évidemment très occupé, je me réfugiai près de ma famille au complet, c’est-à-dire de Nka-Nka, ma grand-mère. Elle-même entourée et de plus en plus sollicitée, une grosse pierre à l’ombre s’offrit comme siège, abri pour ne pas dire comme cachette. J’étais terrorisée !

Je ne sais plus qui m’avait désigné deux garçons un peu plus âgés que moi, susceptibles de m’accueillir dans leurs jeux. Pas fâchée d’échapper à ce monde d’adultes, je m’enhardis. Au moment de les aborder, un dragon me barra le passage. Un regard furibond, une moue méprisante relayée par une voix aiguë et criarde qu’accompagna un mouvement péremptoire du bras pour me renvoyer d’où je venais comme si j’avais franchi la frontière d’un territoire interdit. Sans doute son comportement ne contenait-il pas tant de violence mais c’est ce que je ressentis. C’est ainsi que je fis la connaissance de la mère de maman…

La cérémonie me plut lorsqu’elle se termina. À partir de ce soir-là, nous étions trois à la maison. Le « vrai » mariage se déroula quelques semaines plus tard.

La précédente expérience m’avait suffisamment aguerrie pour me confronter à tous ces gens qui constituaient la famille de maman. Ce que j’ignorais, c’est que tous les amis et les connaissances de papa et maman étaient conviés. Mais, finalement, me noyer dans la foule devait me protéger et me rendre invisible.

C’est alors qu’on vint me chercher…

On me présenta comme un merveilleux cadeau l’honneur de tenir la traîne de la mariée. Marcher au beau milieu des deux rangées d’invités entre la mairie et l’église puis de l’église au lieu de la fête m’effraya tout à fait.

Une sœur de maman eut beau déployer des trésors de gentillesse, elle ne parvint pas à me convaincre. Elle commit l’erreur d’appeler du renfort. À trois ou quatre, elles ne réussirent qu’à me faire fondre en larmes. L’impatience et l’énervement commençaient à gagner lorsque papa intervint. Il s’accroupit devant moi, m’apaisa d’une caresse sur la joue, souleva l’étoffe de terre et me la tendit. Il ne prononça pas un mot. Son regard parla le langage secret de notre complicité de toujours.

J’entendis à peine le murmure de satisfaction, de soulagement et de réprobation contenue qui escorta ma mise en place entre les deux garçons qu’on m’avait interdit de rejoindre quelques semaines plus tôt. Plus âgés et surtout plus grands que moi, leur présence me rassura. Je m’ingéniai à me blottir entre eux afin qu’ils me cachent au mieux. Ce fut une réussite : sur les quelques photos que j’ai eues plus tard entre les mains, on me distingue à peine…

De deux ou trois ans mon aîné, le plus jeune des deux garçons – en fait le petit frère de maman – se mit à me parler et contribua à me rasséréner. De cet épisode peu glorieux naquit une amitié dont seul l’éloignement érodera les contours.

La corvée enfin terminée, les festivités me parurent interminables aussi longtemps que papa me resta inaccessible. Un véritable jeu de piste !

Bien sûr, il me fallait rester éloignée de cette nouvelle grand-mère vindicative dont les circonstances m’affublaient à vie. Ce n’est que beaucoup plus tard que je compris que cette gamine préfabriquée dans le ménage de sa fille lui était insupportable. Pour une fois, ma petite taille s’avérait un atout. Je parvenais à me glisser de groupe en groupe jusqu’à me coller contre la jambe paternelle. S’il n’interrompait pas sa conversation, je sentais sa main rassurante se poser sur mon épaule. Je n’en demandais pas plus.

* * * * *

Notre vie de famille pouvait réellement débuter par une période d’observation où j’appris à appeler « maman » l’épouse de mon père. Cette habitude-là s’installa plus aisément que la cohabitation inédite à la maison. De ces premiers temps, je retiens les regards réprobateurs, les soupirs excédés et les sourcils froncés. Je ne tardais pas à comprendre que maman allait prendre en main mon éducation en instaurant des règles totalement inconnues. Tout aussi clairement, il ne me fallait pas compter sur le secours de papa pour me rendre à mon univers anarchique. À l’évidence, il abondait dans le sens de réformes qu’il n’avait su mettre en place lui-même.

J’entrais néanmoins en résistance.

À chaque nouvelle corvée qu’elle prétendait m’imposer, j’y allais de ma protestation : « Mais j’ai jamais fait ça… », « Je suis trop petite… », « Je sais pas comment il faut faire… », « J’y arriverai jamais… » Sans doute avait-elle moins d’imagination que moi car maman n’opposait qu’une formule, toujours la même : « Eh bien, tu vas apprendre ! »

Il me restait la ruse.

Une maladresse insigne faillit mettre à mal le contingent de verres et d’assiettes de la cuisine. Ramasser les morceaux des victimes de mon incompétence volontaire me remplissait d’une joie secrète que je masquais derrière une mine piteuse et désespérée. Mais elle ne céda pas : j’appris à faire la vaisselle.

Nous n’avions pas de machine à laver. Là encore, je n’échappais pas à une laborieuse initiation. Pour ne pas décourager mon embryon – soyons généreux ! – d’enthousiasme, maman limita l’expérience à mes petites culottes.Peut-être craignait-elle de lâches attentats contre ma garde-robe dont il aurait bien fallu envisager le remplacement. Mais, de mon point de vue, c’était encore trop. Elles disparurent du paquet de linge sale. Le stratagème fit long feu. S’étant assurée – je passe sur les détails – que je ne m’étais pas abaissée à n’en utiliser qu’une seule, jour après jour, elle fit une intrusion-surprise dans ma chambre. J’avoue que le butin s’avéra fructueux : deux sous le lit, une sous l’oreiller, une sous le matelas et les autres, bien visibles dans l’armoire au milieu des propres. L’après-midi fut très occupé… Une bien mince consolation me tint compagnie devant l’évier : elle n’avait pas découvert la dernière, perchée sur le dessus de l’armoire au bout de plusieurs tentatives de lancers.

Elle n’eut pas à instituer le brossage des dents après les repas que papa m’avait enseigné. Mais, contrairement à lui, elle émit rapidement des doutes sur mon savoir-faire. Pourtant, je laissais couler l’eau dans le lavabo et un peu de dentifrice sur l’index passé sur les incisives complétait l’alibi. Dans un premier temps, elle observa l’énergie que je déployais autant pour la satisfaire que pour endormir ses soupçons. Avait-elle un détective parmi ses ancêtres ou lisait-elle trop de romans policiers ? Mon haleine rafraîchie copieusement soufflée devant son nez ne réussit pas à occulter la naïveté de ma défense. Je laissais trop d’indices révélateurs : difficile de prétendre s’être brossé les dents alors que la brosse restait sèche et propre… et comment expliquer la rapidité de l’opération lorsque j’étais seule ?

On apprend toujours de ses erreurs : je mouillai consciencieusement la brosse et patientai longuement devant le lavabo. L’ennui me gagna et je ne trouvai qu’un moyen pour l’occuper : me brosser réellement les dents…

J’aurais pu m’en dispenser lorsque je sautais un repas. Avec maman, c’en était fini des menus de remplacement lorsque je n’appréciais pas le plat servi, à commencer par le poisson fumé aux blettes. Le « j’aime pas ça » non recevable, contrecarré par « il faut manger de tout », il ne restait que le sempiternel « j’ai pas faim… » qui présentait l’inconvénient suprême de devoir rester clouée sur ma chaise jusqu’à la fin du dîner, torturée par la vision d’un dessert qui m’était logiquement interdit.

Mais là, j’avais une parade…

Papa n’avait pas renoncé à nos tête-à-tête sans témoin. Le moment sacré, c’était le jeudi après-midi. Il m’emmenait faire les courses au supermarché avec le droit de choisir ce qui me faisait envie. J’avais déjà conscience qu’il n’existe pas de comportement plus mal élevé que de refuser la générosité des autres. Avec lui, c’était facile à mesurer : plus les boîtes de gâteaux et les bonbons s’accumulaient dans le sac, plus son sourire s’élargissait…

De retour à la maison, les friandises rejoignaient une grosse boîte en métal, généralement vide des achats de la semaine précédente. La diète consécutive à la privation de dessert était donc de courte durée. En grandissant, le système s’améliora. Aux effluves me parvenant de la cuisine, il était facile de deviner le menu. Un goûter un peu tardif à base de chocolat chaud régla le problème en amont !

Les quelques mois que durèrent ces rattrapages éducatifs atteignirent leur point culminant à la fin de l’année scolaire. Plus ou moins fièrement, je revins à la maison en exhibant un bulletin – pour moi indéchiffrable – qui m’envoyait en classe supérieure. Mes lacunes étaient abyssales et maman fit un petit scandale à l’école. Elle en revint avec mon redoublement et la promesse d’un suivi rigoureux de mon travail à la maison.

En dehors de la parenthèse du jeudi au supermarché, dès le retour de l’école, elle s’occupa de mes apprentissages scolaires sans relâche. La métamorphose s’opéra en peu de temps : la curiosité et l’appétit d’apprendre me gagnèrent et j’oubliais vite mes petits jeux solitaires de l’après-midi. Je devenais attentive en classe ce qui allégeait d’autant le cours particulier. Les résultats ne se firent pas attendre. Par ricochet, les autres exigences de maman m’apparurent pertinentes ce qui atténua d’autant mes griefs et scella nos relations sans néanmoins altérer mon lien privilégié avec papa.

Merci pour tout, maman.

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