
Le chapeau et la brouette
Chapitre 2
II
Samedi.
D’une pluie d’hier ne reste que des nuages. Leurs ventres gris n’inspirent pas confiance. Blaise observe leur lente progression vers l’est.
Fond de l’air plutôt frais. Risque d’ondées.
Tant pis.
Achever de retourner la terre.
Maryse a promis des plants de légumes : poireaux, pommes de terre, tomates.
Donc…
Prendre la bêche dans la resserre qui s’ouvre côté verger.
En contournant cette cabane…
— Mais… Mais qu’est-ce que vous foutez là ?
Assise en tailleur, dos contre la construction branlante, profitant du soleil intermittent, elle caresse Zia couchée sur ses genoux.
— Ah ! Enfin ! ’Jour.
Surprise désagréable. Réaction logique : Qui êtes-vous ?
Colère perceptible dans le ton. Pas d’émoi chez la femme.
— Tu t’balades toujours en jupe ?
— Suis chez moi !
— Je sais. J’ai vu. J’ai faim.
— M’en fous.
Elle se contente de le regarder avec indifférence.
La colère de Blaise s’effondre au profit de la curiosité.
— Que faites-vous ici ?
— Z’avez chassé vot’ chat en gueulant !
Retour d’humeur.
— Répondez-moi !
La femme soupire très légèrement, résignée.
— Pleuvait. Je m’suis abritée puis je m’suis endormie.
— Vous ne manquez pas de culot !
— Je sais.
Regard clair. Visage ouvert. Un sourire pas loin.
Ses vêtements plus que fatigués. Jean effiloché, troué aux genoux. Une basket sans lacet. Parka délavée. Écharpe de laine multicolore à dominante verte. Laid ! Bonnet de même facture qui ne retient pas quelques longues mèches sombres.
Une clocharde. Une vagabonde. Provocante.
— Je n’refuserais pas un café.
— Pas le temps. Je dois retourner le potager.
— Je l’f’rai pour vous.
Un marché ?
Pourquoi pas ? Blaise déteste bêcher, jardiner. Le potager ? Une suggestion de Maryse pour l’occuper.
— Alors ?
Réponse par geste : une vague invitation.
Elle le suit comme un chat, avec le chat. Tranquillement. S’arrête pour regarder la partie du potager en friche, le fragment d’arpent mal labouré par Blaise. Lève les yeux au ciel.
À peine passé le seuil du living, elle contemple ou observe.
Blaise s’active du côté de la cafetière électrique.
— Pourquoi en jupe ?
Pas de réaction. Elle insiste lourdement.
— Pédé ? J’m’en fous.
— Sarong ! Un tiers de la population masculine du globe porte une robe ou une jupe !
— Un tiers ?
— Un quart ! Qu’est-ce que ça peut vous faire ?
— Curiosité.
— Je suis chez moi !
Chuintement de la cafetière sur fond de musique classique en boucle. Deux tasses sur la table.
— J’peux ?
Elle désigne une chaise.
Hochement de tête approbateur. Blaise évite de la regarder. Embarrassé, il pense à Maryse qui va arriver. Pourtant… il est chez lui.
Maryse ne s’est jamais vraiment étonnée de quoi que ce soit. Ou plutôt, il le croit. Lorsque Blaise se rend dans son bistrot-épicerie pour régler sa note et qu’alors l’éternel vieil habitué la regarde, elle rougit. Cet aveu discret agace Blaise.
— T’aimes pas jardiner, hein ! déclare l’intruse.
Il la scrute. Nouveau haussement d’épaules. Qu’est-ce que ça peut lui faire ? Lui dire qu’il préfère les fleurs coupées ?
Souvenir. 1972. Ostende
Dans le carré du vingt et un pieds, pas de place pour les fantaisies.
Pourtant, un dimanche matin,
il a ramené un bouquet de glaïeuls avec les croissants frais.
Justine a ri, surprise.
Les fleurs, dans un mesureur d’huile faute de vase, touchaient le plafond.
Cela faisait partie de son rêve.
Un rêve éveillé. Il l’ignorait encore.
La vagabonde l’interpelle.
— Houhou ! J’ai remarqué.
Courte pause. Précision : pour le potager.
Pas un reproche. Blaise s’énerve, dérangé dans son souvenir.
— Occupez-vous de vos affaires.
— J’ai envie de m’occuper d’ce potager, c’est tout.
Trois discrets coups de klaxon. Maryse
— T’attends quelqu’un ?
— Le repas de Maryse.
Blaise sort vivement. Aucune envie que Maryse entre dans la maison. Jamais. Une intrusion. Et la clocharde ?
— Vous dormiez, monsieur Blaise ? Excusez-moi. Voilà votre repas et votre commande.
Maryse. Gentillesse. Sourires. Solitude. Leurs solitudes.
Elle dépose au bord du chemin un cageot rempli de plantes à repiquer.
— Une mauvaise nuit, s’excuse-t-il.
— Vous allez bien ?
Le sourire a disparu.
— Oui, oui. Une préoccupation inutile probablement.
— Un souci ?
— Non, non. Simple cauchemar. Tout va bien.
Silence à remplir. Le visage de Maryse révèle qu’elle imagine qu’il lui cache quelque chose.
— Je vous aide à transporter tout ça ?
— Non, non. Je n’ai rien d’autre à faire.
Blaise souhaite qu’elle s’en aille. Son demi-mensonge a provoqué l’effet inverse de ce qu’il espérait. Ridicule. Pourquoi taire la présence de l’intruse ? En vérité, Blaise est certain que Maryse en parlera à sa mère qui en parlera à… On jasera. Être peintre, passe. Vivre en ermite en même temps, soit. Mais cette forme de marginalité : intrigant, inquiétant même. « On » n’aime pas vraiment. Si en outre une femme, une vagabonde, une putain peut-être… La mauvaise réputation !
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit…
Pitié ou curiosité légitime pour ce vieil homme venu se perdre au bout du monde. Non !
— Je ne manquerai pas. Vous êtes bien aimable.
Sourire de Maryse revenu. Elle s’en va à regret. Blaise se considère comme un ours mal léché.
Retour dans le living que la marginale (mais oui, elle aussi) explore. Sans-gêne.
— Si tu n’cuisines pas, pourquoi le potager ?
Oui, pourquoi ? À son arrivée, Blaise a été tenté par le jardinage. Ridicule. Plus pratique : les repas de Maryse qui fournit aussi d’autres « vieux isolés ». Les jeunes ont déserté depuis longtemps le petit port, attirés par la grande pêche en mer d’Irlande ou plus loin encore. De gros chalutiers. Ou alors… un job en usine, dans l’administration. Loin en banlieue de ville.
Merde !
— Il faut que je m’occupe et vous… vous, occupez-vous de…
Interruption brusque.
— De mon cul, c’est ça ?
— De vos affaires.
— J’en ai pas. Par contre…
Dressés l’un contre l’autre à distance respectueuse. Nouvelle poussée de colère de Blaise. L’impertinente l’irrite
Il ne lui accorde pas le temps de formuler quoi que ce soit. Il refuse d’être envahi même si, jadis, il était prêt à héberger le premier inconnu venu. Jadis. Donc…
— Si c’est avec l’espoir…
Elle, vivement :
— La bêche ?
Lui, interloqué :
— À l’endroit où vous avez dormi !
Elle se dirige vers le jardin, mue par la fureur ou quelque chose de pareil. Une manière d’achever de le contrarier ou de l’empêcher de prononcer l’une ou l’autre parole blessante.
Blaise se ressaisit. Mufle mais pas trop.
— Attendez ! Le café va refroidir.
Il l’observe par la fenêtre de son atelier.
Elle bêche avec énergie. Elle a retourné ce qu’il avait déjà entamé. Pour le vexer ?
Il reconnaît son incompétence dans un domaine qui n’a jamais été le sien, citadin de naissance qui fuit depuis longtemps les villes mais y retourne avec un bonheur contradictoire.
Souvenir. 1959. Bruxelles
Certains matins, Blaise descendait du tram au moment
où celui-ci allait s’engager dans les boulevards du centre.
Ciels de printemps tellement lumineux
qu’il eût été indécent de s’enfermer dans une salle de classe.
Il s’accordait le temps de respirer l’air
que la nuit avait débarrassé de la pestilence des carburants.
Une fraîcheur humide montait des trottoirs nettoyés à grandes eaux.
La ville s’animait d’une vie étrangère à celle des heures plus matinales
lorsque le petit monde besogneux se hâtait vers les bureaux.
Les oisifs envahiraient bientôt la terrasse des brasseries.
Il n’était pas l’un d’eux mais ivre d’une liberté interdite.
Il n’osait pas encore utiliser un carnet de croquis.
Il se satisfaisait d’observer sachant déjà
que le dessin ne suffirait pas
à traduire ce qu’il percevait au-delà des vibrations de la lumière.
Ces matins buissonniers, s’ajoutant aux heures passées
devant les machines à sous ou les billards, expliquèrent un échec scolaire retentissant
et, conséquence,
cette folle fugue conclue par une carrière avortée de marin pêcheur.
La parka, l’horrible écharpe, le bonnet aux couleurs aussi laides traînent sur le sol.
Une désolation aux yeux de Blaise. À ceux de la femme ?
Il se refuse de sortir pour ramasser le vêtement avec l’intention de le ranger quelque part. Vieux maniaco-dépressif.
Elle était affamée. En bon samaritain, qu’il refuse d’être, il lui a abandonné la meilleure part du repas de Maryse. Il faudra dévaliser le frigo pour le souper. Il y pense déjà. Paradoxe mental.
Blaise croit qu’il aimerait limer les couples de la jonque afin que les bordés s’y ajustent parfaitement.
Le rationnel aimerait ; l’irrationnel refuse.
Ou l’inverse.
Son carnet de croquis
Une femme
Penchée sur la terre
Comme Caïn attelé à son araire
Et le ciel ?
Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Où va-t-elle ? Pourquoi vagabonde-t-elle ?
Car c’est bien cela.
Par quel concours de circonstances s’est-elle perdue ici, au bout du monde ?
Quel âge a-t-elle ?
Trente, trente-cinq. Non, moins. Cheveux noirs plutôt longs. Nez pointu, impertinent. Une petite bouche. Des yeux verts légèrement bridés. Rare.
Affiche un permanent sourire. Moqueur ou ironique. Malice ou provocation ?
Que faire lorsqu’elle aura « payé » son café et son repas ?
Exiger qu’elle parte ?
Raison ou humanité ?
— Terminé !
Trempée par une averse.
Silence.
— J’accepterais un café.
Blaise se meut sans hâte pour lui faire comprendre qu’il ne désire pas qu’elle s’éternise.
Assise, un coude sur la table, jambes allongées.
Baskets boueuses.
— Faudrait ôter vos godasses. Qu’elles sèchent.
— Pourrai plus les r’mettre.
— Je peux vous prêter des sandales de randonnée. Où comptez-vous aller ?
— C’est une question ?
Elle recommence à l’énerver.
— Ça en a l’air.
— Pas de réponse. J’irai dormir sur la plage.
— Ou dans la resserre ?
— Éventuellement.
Blaise revient de la chambre avec la paire de sandales. Docilement, elle arrache ses chaussures. Pieds nus, sales, blessés.
Silence.
Blaise respire profondément avant :
— Un bain ?
Silence. Donc, il ajoute :
— Si vous le désirez.
— D’la pitié, non merci.
Pas de la pitié. Plus simple.
Souvenir. Marseille. 1965
Un café amer servi dans une tasse ébréchée et pas lavée, sale.
Boire la gorge serrée
Par le dégoût.
Plus jamais.
Élevé pour une bohème bourge.
Blaise suggère avec prudence :
— Le potager vaut plus qu’un café et un demi-repas.
Le sourire de la jeune femme se teinte d’une lassitude qui se révèle enfin.
— J’ai dit : pas b’soin d’pitié.
Blaise n’aime ni le mot pitié, ni le mot charité qui lui rappelle des sermons pas toujours en accord avec le comportement des curés qui les prononcent. Compassion, oui. Pour lui la nuance est grande. Une compassion intégrale, sans limite. Même envers ceux qui ne la méritent pas. La charité est offrande ou pardon. La compassion est respect, compréhension. Aucun jugement. Il n’y a que l’individu lui-même qui puisse se juger sans a priori. Et encore !
Mais, dans le domaine des pensées et des comportements, pas la peine de se hâter.
La philosophie, oui. Mais opérative plutôt que spéculative. Alors :
— Il faudrait repiquer les plants de Maryse. Un bain et un lit vous semble… ?
— Pas très honnête. J’suis ni à vendre ni à acheter.
— Le canapé peut-être ?
Sourire des yeux verts. Hésitation.
— J’ajoute un repas de pâtes.
Zia pense déjà qu’elle pourra se pelotonner sur les genoux de…
De qui ?
Rafraîchie. Enveloppée dans la sortie de bain de Blaise qu’elle a accaparée. Plus agréable à regarder.
— Quel jour sommes-nous ? Sam’ di ? Sam, j’m’appelle Sam. Un diminutif bien entendu.
Diminutif d’un nom ou d’un jour ?
Elle ne laisse pas à Blaise le temps de l’interroger, de s’interroger ou de comprendre.
— Et toi ?
— Blaise.
— Si t’as un vieux pantalon, je pourrais l’adapter à ma taille. T’auras bien du fil et une aiguille. J’suis pas spécialiste en couture mais ce s’ra qu’un vêtement, non ? Vêtement qui cachera mon âme. Comme il viendra d’toi, il ne la cachera pas totalement. D’ailleurs, j’ai rien à cacher. Enfin, pratiquement rien.
Il ne réplique pas. Il a perdu pied parce qu’elle a évoqué son âme. Pourquoi ? Imagine-t-elle que la notion d’âme le tracasse ? Serait-elle futée au point de lire dans ses pensées, au-delà de ses pensées ? Elle prend possession de son île.
Île déserte.
Île-prison ou île-refuge ?
Il la précède dans la chambre. Ouvre la garde-robe.
Quatre pantalons, deux jeans, un costume, des chemises. Un smoking.
— Wouah ! Un smoking ! Ben dis donc, t’es coquet. J’pourrai l’essayer ?
— Je le mets rarement. Si vous voul…
— Un aut’ soir. Plutôt les polos.
En riant, elle en choisit un : « Bateaux de Bretagne ». Elle le place sur sa poitrine, se trémousse dans le miroir.
— Non ! J’aime pas les pubs !
Elle rit comme une gamine devant le sapin de Noël.
Choisit un autre. Blanc uni.
— J’peux ?
C’est à peine une question. Il hoche la tête.
Elle jauge les pantalons. Retiens évidemment le jean défraîchi. Regarde Blaise pour approbation puisque le mutisme du propriétaire semble de rigueur.
L’un des tiroirs d’une commode contient un nécessaire de couture. Il le lui tend.
— Faut qu’j’essaie !
Regard moqueur.
Il quitte la chambre. Zia y reste. Pour contempler Sam ?
Craquements de bûches. Malgré Zia sur ses genoux, elle recoud tranquillement le jean qu’elle a éventré pour le rétrécir. Ses jambes étendues présentent ses pieds nus à la chaleur.
De petits pieds. Trop petits pour les sandales. Elle n’est pas grande mais mince. Presque trop. Plutôt séduisante enveloppée dans la sortie de bain de Blaise. Il faut bien qu’elle se couvre de quelque chose. Il préfère lui abandonner ce vêtement plutôt que la voir revêtue de ses hardes crasseuses. Le vêtement bâille un peu sans qu’elle en soit gênée. Indifférence ou provocation ?
— Faut laisser les plants d’tomates à l’abri sous l’appentis. Les r’piquer plus tard. Au soleil. À l’abri d’la pluie pour éviter l’mildiou. Contre le mur de la resserre, côté soleil. Superbe, ton verger avec les fruitiers en fleur. J’parie que tu t’en occupes pas. Faudrait les tailler.
Blaise saoulé par ce flot de paroles.
Elle regarde parfois les flammes. Sourit. Sourire venu alors de loin. De très loin, estime Blaise malgré l’absence d’indice.
— Pourquoi tous ces bibelots dans ta maison ? Souvenirs ?
— C’est ça.
Souvenances ou rêves. Cela se confond. L’esprit se plaît à brouiller certains détails de la mémoire. Reste l’essentiel à moins que celui-ci ne cède la place aux détails qui gomment le principal. Il faut parfois des aide-mémoire.
— T’as une âme ?
Brutale, la question ébranle Blaise. Il en reste muet. C’est la deuxième fois qu’elle évoque l’âme. La surprise se lit tellement sur son visage qu’elle éclate de rire.
— Ben quoi ? J’ai l’droit de savoir chez qui j’couche.
Elle ne manque pas de culot. N’est-ce pas plutôt lui qui devrait connaître la personne qu’il héberge ? La preuve, il a déjà songé à l’interroger. Bien qu’il soit l’hôte, il n’a pas osé. Il aimerait pourtant en apprendre plus sur elle. Curieusement, la question inattendue et insolite à propos de l’âme impressionne Blaise. Autant entrer directement dans son intimité, sans aucun préambule. Question inattendue ? Il a oublié qu’elle est restée seule dans sa chambre sous prétexte de se changer. Il y a une bible qui repose sur sa table de nuit à côté d’une traduction du livre tibétain des morts. La bibliothèque contient d’autres ouvrages sur les religions, les philosophies. Il va donc répondre en louvoyant.
— Qu’entendez-vous par « âme » ?
— Ah non ! J’suis crevée.
Elle guette une réaction qui se fait attendre. Elle finit par lancer :
— Tout a une âme. Personne n’en connaît la nature. Bonne nuit.
Elle esquive donc. Parfait. Son babillage masquait sa lassitude. Blaise est soulagé en se retrouvant seul. Comment a-t-il pu se laisser envahir ? Le coup du pantalon aurait dû lui révéler les intentions de cette… femme. Il a buté sur le mot car il ne sait trop comment la qualifier. Femme certainement mais aussi étrangère, intrusive, irrespectueuse de son intimité, assurée du charme qu’elle peut exercer sur le vieux veuf solitaire qu’il est. Aguicheuse. Son effronterie ne masque-t-elle pas la raison de son vagabondage ? Une image pour couvrir un véritable mal-être ou pire, mal d’être ?
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