Couverture du roman Le chapeau et la brouette

Le chapeau et la brouette

8.6 / 10.0
Dans le modern mystery Le chapeau et la brouette, Blaise voit sa retraite bretonne troublée par Sam, une marginale énigmatique. Entre débats philosophiques et souvenirs hantés, découvrez ce web novel où l'art et l'ego se mêlent. Une mystery story captivante à lire en ligne.
Résumé de Le chapeau et la brouette
Retiré en Bretagne, Blaise voit sa tranquillité brisée par l'arrivée impromptue de Sam, une jeune femme marginale qui s'impose chez lui. Leur cohabitation forcée déclenche des débats intenses sur l'ego, l'art et la spiritualité. Pourtant, le mystère plane : qui est vraiment cette intruse ? Entre souvenirs embrumés et tableaux poétiques, Sam semble n'être qu'un mirage. Blaise doit alors démêler le vrai du faux pour découvrir la nature réelle de cette étrange apparition.
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Le chapeau et la brouette Chapitre 1

À Isabelle P.- L.,

sorcière de la Rance,

initiatrice du récit.

I

Premier dimanche de printemps.

Pluie obstinée.

Morosité.

Ennui.

Paresser.

Déjeuner sans enthousiasme.

Sieste.

Traîner jusqu’à l’atelier. Y déployer une fois de plus les plans de la jonque, vaisseau plus de trois cents fois centenaire.

Relever la tête. Regarder par la fenêtre la lande mauve et rose qui semble faire le gros dos sous le déluge.

Rêver.

Peindre

Jonques

Voiles déployées en chauve-souris

Sous une lune pleine

Mer de Chine.

Pareille image a poussé Blaise vers ce type de bateau pour réaliser ce qu’il considère comme sa dernière maquette.

Mémoire

Rouge écarlate, laque noire, or des décorations géométriques

dominées par le cercle et le carré.

Meubles massifs contrastant avec les délicates peintures de bambous,

de grues aux vols élégants, d’arbres torturés par le vent,

de montagnes perdues dans les nuages.

Raffinement de l’art oriental.

Blaise s’est engagé dans la voie hasardeuse de l’art : la peinture. Parallèlement, parce qu’il faut vivre, celui de l’enseignement des arts plastiques.

Curieux tout de même comme les Chinois semblent apprécier le voisinage du noir et de l’écarlate, de l’or et de la nacre.

Merde !

Brusquement, arrêt du programme de musique classique qui tourne en boucle. Silence brutal.

Enfiler le ciré, quitter la maison pour rejoindre la plage par le chemin creusé dans la lande par l’antique charroi des goémoniers.

Pas d’horizon.

La pluie fusionne ciel et mer. Son murmure étouffe toute autre rumeur.

Seul mouvement, seule permanence, les vaguelettes qui s’acharnent à grignoter la grève.

Immobile. Regard perdu dans la grisaille aux mille nuances.

Trois goélands s’abattent en criaillant sur une probable et maigre charogne.

Danse d’intimidation, battements d’ailes, coups de bec.

Envol.

Retour de la quiétude, de l’indifférence.

Peindre !

Vent d’ouest

Fuite de nuages

Chargés de grains

Malgré le ciré, l’eau s’est infiltrée. Le moment de rentrer.

Sous l’appentis, Blaise se défait de son ciré afin qu’il y dégoutte.

Zia l’y attendait. La pluie, très peu pour une chatte. Elle profite de l’ouverture de la porte pour se glisser si vivement dans la maison qu’elle donne l’impression de craindre qu’on l’abandonne sous l’averse.

À l’intérieur, Blaise frissonne, se débarrasse de tous ses vêtements, même ceux qui sont encore secs. Totalement nu, il allume le feu de cheminée, apprécie la chaleur des flammes vives sur sa peau.

Feu.

Volage, colérique, bienfaisant.

Adoré, prié et craint.

Urgence de s’offrir un café pour revenir auprès des vivants.

Comme elle était belle, la mer. Comme toujours.

Rêver.

Réchauffer au micro-ondes le repas apporté hier par Maryse. La silhouette boulotte de la femme surgit devant les yeux de Blaise. Elle débarque tous les jours de son vieux break pour lui remettre la boîte frigo. Sourit toujours en la présentant comme un présent. C’en est un chaque jour.

Manger sous le velours du regard de Zia.

Vaisselle ce soir ou demain ?

Demain. Demain, il faudra aussi choisir le bois pour la quille, l’étrave et l’étambot de la jonque. Les tracer, les découper.

Ou… ou envisager une nouvelle toile.

Le temps s’écoule devant le feu. Zia somnole sur les genoux de Blaise, ronronne sous une caresse distraite.

Demain…

Demain : croquettes de Zia.

Thé.

Bacon frit, œuf sur le plat.

Toasts. Marmelade d’orange.

Souvenirs d’un petit déjeuner. 1980

Lydmington, face à l’île de Wight, Angleterre

Un hôtel en bord de route, en bord de ville.

Un Japonais au breakfast.

— Morning ! Morning !

Silence. Masticage.

Échange de regards furtifs terminés en sourire de circonstance.

— Vous connaissez Basho ?

— Tout le monde au Japon.

Un croquis.

— Celui-là ?

« Un vieil étang

Une grenouille saute

Plouf ! »

Sourire. Oui.

Départ.

— Take care.

— You too.

Pas d’échange d’adresse. Inutile.

Les routes se croisent.

Vaisselle.

Toilette.

L’atelier. Plan de la jonque déployé sur la table.

Par la fenêtre : ciel du bleu des crayons de son enfance, nuages gris et roses.

Belle journée envisageable.

Entamer un travail consacré traditionnellement aux « longues soirées d’hiver » ?

Ou reprendre l’aménagement et l’entretien du potager auquel Blaise avait renoncé ?

Être sans vêtements. Éprouver le plaisir causé par une remontée de boue entre les orteils après un arrosage trop généreux.

Sentir l’air et le soleil sur la peau. Comme la veille devant le feu. N’est-ce pas, en fin compte, la véritable raison de vivre ici, loin du bourg, loin des gens, entre la lande et la mer ?

Vérité plus complexe. Mixage de vérités.

Une solitude choisie parce qu’il est impossible, dans le « monde », de contraindre l’agitation de l’esprit.

L’absence de mémoire favoriserait-elle l’éclosion d’une nouvelle vie ?

Mais l’amnésie volontaire ne serait-elle pas source de questionnements et d’angoisse ?

Une maison mal conçue, mal bâtie, mal entretenue peut être détruite, reconstruite sur ses ruines mais une vie ?

Merde !

Sortir. Nu.

Zia se frotte contre les jambes de Blaise.

Présence amicale. Éclair de bonheur.

Inutile d’essayer de la prendre dans les bras. Affection mais indépendance. Bel équilibre.

Il fait encore frais.

Indécis, Blaise opte pour un coup de balai dans la maison.

Cela permet d’effacer les vaines pensées.

Inutile de forcer du côté de la maquette. Idem pour la peinture.

Il espère autre chose. Il ne doit pourtant rien attendre sinon la brève visite de Maryse qui, avec son repas, apportera peut-être la lettre d’un ami.

Pas de cafard. Le refuser. Le rejeter.

Aller sans hâte vers la plage.

Mer basse. Avancer vers elle. Simulacre de rendez-vous.

Ciel nettoyé par la pluie de la veille. L’horizon net sépare les bleus amoureux.

Blaise ôte son gilet de nylon matelassé, dénoue son sarong et s’installe en tailleur sur le sable.

Une tache blanche là-bas : le reflux moutonne, obstiné sur un rocher à fleur d’eau. Il émergera bientôt, découvrira ses mousses, ses algues. D’autres bouillonnements animeront la mer qui se retire, se retire.

Superbe, ce monde qui révèle progressivement ses secrets aux yeux patients.

Rare bonheur.

Demain le paysage sera différent comme il l’est aujourd’hui au regard d’hier.

Ressourcement quotidien.

Étale de marée basse.

Remonter le chemin.

Accueillir Maryse. Remercier pour le repas. Paraître ignorer son sourire.

Manger en écoutant un quatuor de Brahms.

Faire une sieste.

Rejoindre l’atelier. Tracer les éléments de la quille de la jonque sur une feuille de contreplaqué. Les découper à la mini scie égoïne électrique. Les rectifier.

Qu’est-ce qui l’avait conduit à Lydmington ?

Un rêve pareil a un début d’aventure. Ou l’inverse. Sait-on jamais ?

Ce n’était pas une jonque. Rien qu’un bateau venu de l’Orient. En cale sèche à Rhodes.

Souvenir. Rhodes. 1989

Après avoir au long du jour remédié aux outrages d’un voyage du yacht,

le bain turc.

Bavardage avec un vieillard nu dont les testicules pendent entre ses cuisses

comme celles d’un taureau. L’avait-il été ?

Son discours ou sa sagesse le laissait entrevoir.

L’ouzo à la terrasse d’un café, sous la voûte d’un trio d’eucalyptus.

Roucoulement des colombes ou froissement de leurs ailes

lorsqu’un aboiement les égaille dans la tiède douceur du crépuscule.

Rue aux antiques pavés ronds qui ramènent au port.

Grignoter une pita à l’agneau, plus ivre de fatigue que d’alcool.

Et le potager ? Demain peut-être.

Ainsi passent les jours. Monotonie ? Mélancolie ? Ennui ?

Attente. De quoi ?

De quoi ? Ou pourquoi ?

Enfant, Blaise se trouvait livré à lui-même et aux longs jeudis après-midi en solitaire.

Déjà.

Lire et rêver. Robinson Crusoé, l’Île Mystérieuse… Plus tard : l’expédition du Kon-Tiki, Alain Gerbaut, Le Toumellin et son Kurun… L’extrême là-bas. L’accueil des îles.

Rêver n’est pas vivre ou vivre si peu

Dessiner, c’est donner corps au rêve. Pas toujours.

Rejoindre une nouvelle fois la plage.

Y attendre qu’un yacht s’engage dans la baie à marée haute, qu’il déjoue la traîtrise des écueils jusqu’au bruit de la chaîne d’ancre.

Souvenir. 1984

Le golfe de Porto.

La promesse d’y revenir à la barre d’un blanc voilier.

Pourquoi ? Pour dénier l’enfance en une banlieue morose ?

Peindre

Ah ! Comme tu étais belle

À la barre d’une certaine caravelle

Les pinceaux attendent.

Pourquoi cette solitude ?

Aigreur ? Amertume ? Espoir ?

Espoir ? Réponse aux « pourquoi » ?

Souvenir. Lorient, 1964

Parti sur les routes à la recherche d’un embarquement. Avait seize ans.

Les marins ne rêvent pas. Leurs mers sont démontées, douloureuses.

Leurs mains calleuses pétries d’arthrose. Leurs yeux brûlants de sel.

— Pas pour toi, jeune homme, tes mains sont trop blanches, dit le vieux pêcheur,

le bras gauche soutenu par un foulard de femme noué sur la nuque.

Cette même femme devait l’aider à enfiler

sa chemise, son caban et même ses sous-vêtements.

Il se tenait dans un coin de la baraque qui faisait office de bureau d’inscription maritime.

Un vieux pêcheur, un bandeau noir sur l’œil gauche,

vieux pirate qui se laissait raser avec une patience grognonne (une fois par semaine),

observait sans compassion les yeux humides du garçon.

— Tu voyageras, tu navigueras sans que la mer soit un métier pour toi, retiens cela gamin.

Je le lis dans tes yeux qui sont la porte du cœur.

Une jeune femme, depuis la table-bureau, lui lança un regard inquiet.

— Tais-toi, père.

Je ne puis l’inscrire parce qu’il ne possède ni le diplôme ni la nationalité.

Telle est la raison, non tes élucubrations.

Le vieux pêcheur au corps meurtri tourna la tête vers elle.

— Sans doute, sans doute mais ses mains sont trop blanches.

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Table des matières de Le chapeau et la brouette

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