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Couverture du roman Le chapeau et la brouette

Le chapeau et la brouette

Retiré en Bretagne, Blaise voit sa tranquillité brisée par l'arrivée impromptue de Sam, une jeune femme marginale qui s'impose chez lui. Leur cohabitation forcée déclenche des débats intenses sur l'ego, l'art et la spiritualité. Pourtant, le mystère plane : qui est vraiment cette intruse ? Entre souvenirs embrumés et tableaux poétiques, Sam semble n'être qu'un mirage. Blaise doit alors démêler le vrai du faux pour découvrir la nature réelle de cette étrange apparition.
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Chapitre 3

III

Un remue-ménage réveille Blaise qui sommeillait encore sur le canapé. Il se redresse vivement.

Sam fouille les armoires de la cuisine. Jean soutenu par une cravate qu’elle a chipée dans la garde-robe. Confirmation de son indiscrétion. Cheveux en bataille. T-shirt troussé sous les seins. Ce petit fragment de peau nue confirme aux yeux de Blaise son côté provocateur.

— Nom de Dieu ! Que faites-vous ?

— Cherche le café pour le p’tit déj

— Mais je ne vous ai rien demandé. Je suis chez moi.

Elle a trouvé la boîte qui contient les dosettes, se retourne.

— Oui, je l’sais. Je l’vois aussi.

Elle sourit. Il dort nu depuis cinquante-cinq ans ! Une colère monte rapidement car la tenue aurorale de Blaise semble plutôt amuser que déranger l’intruse. Il s’empare d’un torchon de cuisine pour se couvrir. Si peu que…

— Merde !

Elle éclate de rire.

— T’imagines être l’premier homme nu d’ma vie ?

— J’en ai rien à cirer. Si vos vêtements sont secs, partez !

— Après l’café, si tu m’l’offres.

— Je déteste qu’on fouille dans mes armoires et je bois du thé le matin.

— Avant ou après la douche ? Moi, c’est fait.

— Merde.

— Hier, t’étais plus poli.

— Hier, c’était hier. Vous aviez faim, soif. Vous étiez sale et fatiguée. Je ne suis pas un cuistre. Maintenant, je vous demande de partir.

Il ne la regarde pas. Se trouve gauche avec le torchon qui n’a plus d’usage. Sa prude tentative l’a rendu plus ridicule qu’en étant resté « nature » puisqu’il est effectivement chez lui. Il s’occupe avec rage de l’eau du thé. Il souhaite retrouver ses habitudes, sa paix. Puisqu’il a offert deux repas, un bain, un lit en échange d’un potager labouré, il estime que le contrat est achevé et non renouvelable. Il ne lui a rien demandé, lui aurait même offert un abri pour la nuit sans contrepartie.

Pas vrai.

Ne lui a-t-il pas proposé de repiquer les plants de Maryse en échange de ce bain et du lit ?

Cela ne donne pas à cette emmerdeuse le droit de le surprendre… au saut du lit, avant le saut du lit.

Il avait commencé la veille au soir à soupçonner ses véritables intentions. Elle doit avoir un sens aigu de sa faiblesse : une bonté naïve dont il nie l’existence avec obstination parce qu’il la juge inadaptée au monde contemporain, au monde éternel. Faut qu’elle s’en aille. Avant même d’exprimer sa volonté, il ne peut s’empêcher de croire qu’elle sera désappointée. Où ira-t-elle s’il la chasse ? Il se résout à ne prononcer le verdict qu’à la fin du petit déjeuner.

— J’ignorais pour l’thé. Hier t’as bu du café.

Ces quelques mots aimables raniment paradoxalement la colère de Blaise. Il se retourne.

— Je suis chez moi. Je bois du café si j’en ai envie. Je vis en sarong et lorsque, cela me plaît, à poil.

À cette dernière vulgarité, Sam oppose un visage calme, presque inexpressif. Il n’y lit pas cette lueur de crainte qu’il décelait dans les yeux de ses proches lorsqu’il devenait violent à cause de l’alcool.

Brusquement, il est saisi de honte : il n’a jamais formulé de regrets pour ses colères. Une fierté inqualifiable.

— Après le petit déjeuner…

Sa voix tremble. Il se détourne, remplit l’écuelle de Zia, rejoint la salle de bain. Claquement de porte.

La colère traduit la faiblesse.

Retour au living. Barbe et cheveux maîtrisés. Discrète odeur de déodorant.

Surprise.

Table dressée. Soucoupes sous les tasses. Assiettes pour la charcuterie et le fromage. Marmelade dans un ramequin. Idem pour le beurre. Pain de mie dans une corbeille. Toaster branché.

Zia trône sur le coin de table qui lui est réservé. Pas trop loin de Sam ou l’inverse. Attend sa pointe de beurre matinale.

Sam patiente.

— Pain nature ou grillé ?

Blaise reste muet, un brin ému.

Sam n’est pas jolie. Séduisante ? Non, belle.

Il établit parfaitement la différence. Selon ses propres critères.

Joli, c’est léger, presque frivole et fugace.

Beau, c’est total, profond et pratiquement inaltérable.

— Alors ?

— Pardon ?

Sourire compréhensif ou condescendant de Sam.

— Nature ou grillé, le pain ?

— Grillé, s’il vous plaît.

— S’il te plaît !

Elle s’exécute tandis que Blaise prend place, presque timidement. Il ne se sent plus chez lui. Ou plus exactement, il est revenu aux dimanches matin du passé

Souvenirs. 1959-65

Fenêtre ouverte sur les jardins.

L’orgue de Bach, en sourdine pour ne pas trop agacer sa mère.

Tout sur la table : les petits pains (dit pistolets),

la confiture, le miel, le chocolat à tartiner, le fromage et le beurre.

Café au lait, sucré.

Parfois du cramique (brioche) selon l’humeur de sa mère qui s’est levée tôt

pour éviter la queue devant la boulangerie.

Lorsqu’ils se sont installés, Justine et lui,

il a pris la relève des achats des matins dominicaux.

Plus de Jean-Sébastien puisqu’elle n’aimait pas.

Sur le bateau, c’était plus intime encore avec,

à marée basse,

l’odeur du varech et de la vase iodée.

Il y a eu les glaïeuls mais aussi des roses ou des freesias.

Presque plus rien de tout cela. Une tasse de thé en sachet. Le pain et le fromage sur la toile cirée dans leur papier d’emballage. Abandon. Douleur.

Comment peindre ?

Solitude

Ô ma solitude

Chérie et déchirante.

Sam insiste :

— Marmelade ? Fromage ? Jambon ?

— Euh ! Jambon-marmelade.

— Ensemble ?

— Oui.

Petit regard de surprise de Sam. Prépare la « chose ».

— Désolée pour le café. J’ignorais le rituel.

Silence. Le pain grillé craque sous les dents.

Sam lui prépare un second toast. Blaise l’observe à la dérobée. Hésite. Se lance.

— Je suis un rustre.

— Non. T’es chez toi. Un peu imprévisible. Comme la météo.

— La météo ?

— Un jour comme ci, un jour comme ça. Chez toi, une minute comme ci, une autre comme ça.

Elle rit. Un rire léger, malicieux.

Elle se moque. Il se renfrogne. Alors difficilement sérieuse :

— Désolée. Je crois qu’j’aime assez les hommes météo. Sont tous un peu… variables, parfois plus qu’un peu. Moi, j’aime pas marcher sur des œufs. T’as fini ? J’débarrasse et j’fais la vaisselle.

— Non !

— Si !

Il se lève à sa suite.

— Et ta musique ? Oublié ? Perso, je préfère la musique d’la nature. Y a une grive musicienne dans ton verger. Une chouette aussi. J’l’ai entendue cette nuit. J’aime les chants d’oiseaux entrant par la porte ouverte.

Blaise a besoin de musique. Classique. Une compagnie depuis toujours. Il l’a même imposée à tous ceux avec lesquels il a partagé une tranche de vie. Silence est cousin de solitude. Alors pour la briser, la nier…

Elle :

— Y a pas un marché dans c’bled ?

Brusque et inattendue question qui repousse Blaise, une fois encore, dans un quotidien prosaïque.

— Pourquoi un marché ?

— J’aimerais cuisiner. Un truc chinois. J’parie que t’aimes. Après le repiquage, bien entendu. Le repas d’Maryse, un peu shortpour deux.

S’accorder un temps de réflexion. Blaise entrebâille la porte pour Zia. Elle bondit de la table et file.

— Elle m’a tenu compagnie cette nuit. Adorable.

Blaise est touché. Zia est sa compagne, venue comme…

— Elle s’est présentée ici un jour. Elle devait s’être égarée.

— Pourquoi Zia ?

— Parce qu’elle a du sang ziamois.

Sam sourit en accord avec la mimique de Blaise qui, à son corps défendant, ressemble furieusement à un aveu de capitulation.

Elle commence la vaisselle. Il faut bien qu’il se contente d’essuyer.

— Tes sandales, cinq pointures d’écart ! J’irai pieds nus et sarong… si tu veux.

« J’irai pieds nus et sarong. » Cette petite phrase aurait dû motiver Blaise. Mais il y a décelé une manière de s’aligner sur ses habitudes. Une manœuvre pour s’imposer. Il a répondu « non », évidemment, par volonté de contradiction.

— Tu m’prêtes ta « deuche ». J’irai seule.

Il a accepté sans réfléchir, par faiblesse. Comme d’habitude. Il aurait pu se fâcher. L’expulser. Ce n’est pas une nuit dans un lit et un bain en échange d’une parcelle de terre retournée qui peut le contraindre.

En réalité, il ne peut dire « non ». Cela le trouble, le gène. Seule réponse : la colère pourtant étrangère à l’essence profonde de son caractère.

Deux soubresauts du véhicule. Mine contrite de Sam. Un petit geste de la main : « Bye bye ! »

Au moment où la bagnole s’engage sur le chemin du bourg, Blaise réalise. Berné. Séduit ou manipulé. Les deux.

Trop tard.

Son horrible bonnet de rasta sur ses cheveux rebelles, elle est partie avec sa voiture, son vieux jean adapté, son T-shirt, la parka dégueulasse et l’argent qu’elle a demandé pour acheter la farine, le vin, etc.

Et tout cela parce qu’il a refusé de l’accompagner. Pourtant…

Souvenir. Provence. 1972

Le marché. Plein soleil. Robes légères, colorées.

Interpellations et plaisanteries des marchands.

Bourdonnement dominical de la petite ville.

Cloches de la grand-messe.

Jadis il aimait, parce qu’il y avait Sa robe légère,

les interpellations et les plaisanteries des marchands pour

Son sourire, Son rire, Ses pieds nus dans Ses sandales dorées.

Sa main qui cherchait la sienne.

Sam partie à bord de sa vieille 2 CV achetée peu de temps avant son installation ici. Autre souvenir. Sa première bagnole. Il avait dix-neuf ans.

Il a bien fallu acheter n’importe quel véhicule pour amener ses affaires lorsqu’il s’est retiré ici. Pourquoi pas cet ancêtre à la mécanique si élémentaire qu’il peut pratiquement l’entretenir lui-même. Le patelin de Maryse, petit port qui assèche, dort à longueur de journée à cinq ou six kilomètres de la maison de Blaise. Une grosse heure de marche mais les temps modernes considèrent que ces moments pédestres sont réservés aux loisirs. Et puis, rien, à part le bar-épicerie de Maryse qui fournit à la demande, à la commande serait plus exact, même le pain et les journaux, aucun autre magasin dans ce qui n’est qu’un hameau à demi déserté. Il faut se rendre à la ville qui ressemble davantage elle-même à un gros bourg.

Merde !

Il ne reverra ni la voiture ni Sam. Il retrouve sa liberté à un prix trop élevé.

La plage. Il a besoin de l’immensité de la mer pour ne plus penser au nez pointu de Sam, à ses yeux verts, à ses longs cheveux sombres, à ce fragment de peau entre le T-shirt troussé et le jean.

D’où sort-elle ?

Comment est-elle parvenue dans son jardin, sur son île ?

Serait-elle du pays, connaissant les chemins de traverse ?

Vu son état de délabrement vestimentaire : en fuite ? Recherchée ?

Le ciel se voile progressivement et l’horizon se confond avec lui.

Blaise observe le mouvement des nuages

Il ne pleuvra pas.

Et si elle revenait ?

Il remonte le chemin des goémoniers. Lentement.

Les goémoniers. Le passé. Le passé passé et tellement présent pour celui capable de le retrouver. La preuve ? Ce chemin. Les ornières qu’il faut lire. L’odeur des ajoncs qui a déjà été respirée durant des siècles, qui a saoulé plus de couples d’amoureux qu’il n’y a de jours dans un mois, dans une année. Et l’alouette qui fuse vers l’azur. Éternelle !

Peinture ?

Ivre de solitude et d’images

Déchirer son corps

Soif

D’absolu.

Trois coups de klaxon.

Maryse. Repas dominical, un peu plus élaboré que durant la semaine. Elle y a passé une partie de son samedi.

Pourtant, l’accueil de Blaise est identique. Un peu plus froid que d’habitude à cause de la 2 CV perdue. Ne pas se laisser envahir une nouvelle fois.

Maryse, innocence incarnée, n’en est pas responsable.

Tant pis.

Néanmoins, Blaise se reprend. Il lui reste un zeste de civilité.

— Quel fumet ! Un régal en perspective. Merci.

Maryse se justifie en rappelant qu’on est dimanche. Pour prolonger un peu l’entretien, elle lui demande s’il a repiqué les poireaux.

— Oui, oui.

Elle ne décèle pas le mensonge, regagne son vieux break. Il devrait la suivre du regard, lui adresser un signe de la main. Pourquoi ne pas le faire ? Parce qu’elle est un peu boulotte ? Non. Parce qu’elle est trop gentille. Il la ferait souffrir.

Déjà fait.

Souvenirs d’enfance

Dimanches haïs.

Sinistres jours de visite chez une grand-mère, veuve et bigote.

Pas de jeux, pas de bruits.

Attendre l’obscurité des soirs froids et humides.

Retours silencieux vers la maison

sous la lumière nauséeuse de l’éclairage public.

Il reste toujours quelque chose de ces passés moroses

Pareils aux pluies d’hiver.

Zia lève la tête.

La 2 CV s’immobilise sans tousser.

— Voilà : légumes, fromage, vin, pain, farine et des œufs pour des crêpes, une miette de viande et des choses à repiquer. T’y croyais pas, hein ! Avoue.

Une très courte pause et puis :

— Et le reste de ton pognon.

Blaise supporte mal l’agressivité pimentée de provocation dans l’avalanche de justifications achevée en véritable insulte. Sam ne lui accorde pas le temps de réagir, change de ton, se fait presque humble, timide.

— Je me suis permis un cadeau pour moi-même. Je… tu veux voir ?

Elle retire un petit sachet du fourbi entassé dans le cageot en carton dont elle a fait le succinct inventaire. Elle le tend à Blaise étonné par ce revirement. Il accepte le présent qui ne lui est pas destiné, ouvre le sachet. Il contient ce qu’il reconnaît pour des petites culottes. Surpris, il relève la tête, persuadé qu’elle va éclater de rire. Non.

— Je… je voyage léger, un peu trop léger. Il…

Blaise l’interrompt. Il est presque honteux qu’elle cherche à se justifier.

— Tu as bien fait.

Elle sourit avec une nette nuance de reconnaissance. Inutile, pourtant, de remercier. Il s’irriterait. Elle le sait. Sait aussi lui en savoir gré d’une manière plus subtile.

— J’ai guetté l’passage de Maryse. Pour pas qu’on jase.

Nouvelle petite pause.

— On mange ? J’crève de faim. Qui c’est Maryse ?

Dissimulée derrière une haie, elle doit avoir guetté le vieux break de l’épicière.

— Ton amoureuse ?

Blaise hausse les épaules, désemparé par la volte-face. Elle achève de reprendre la main en précisant :

— Une veuve pas trop vieille, pas trop moche, cloîtrée dans un village de rancis et qui voit débarquer un « artiste baba cool »…

Éclat d’un rire un peu vexant. Elle enfonce férocement le clou.

— … qui souhaite jardiner sans avoir jamais tenu une bêche de sa vie.

La colère de Blaise remonte. Son silence ne le dissimule pas.

— Blaise ! J’m’en fous ! T’es presque mignon !

Il accepte de sourire mais il a mal.

Mal d’être « presque » mignon.

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