
Le chant des moineaux
Chapitre 2
Parfois, de grosses mouches viennent mourir contre le feu de ma lampe, seule compagnie de mon règne encore présente par ici avec les cafards, se nourrissant du nectar des lumières végétales. Je me demandais souvent comment ces mouches pouvaient survivre, et se reproduire. J’avais dans les ruines de mon chez moi, entre les gravats et les tuyaux dénudés, un simulacre de laboratoire, comprenant un microscope rudimentaire, composé d’une succession de loupes, donnant sur un fin bout de verre posé au-dessus d’une grosse plante luminescente ; également des encyclopédies relatant de toute sorte de sciences, sociales, humaines, de physique chimie, de mathématiques, mais avant tout et surtout de biologie et de biochimie, notamment de botanique. J’ai toujours en mon fort voulu être un grand scientifique, un grand découvreur, mais la machine en a décidé autrement. J’observais les mouches, mais elles n’étaient pas comme les drosophiles qui parcouraient le monde d’avant, elles étaient munies d’un dard assez long, faisant le double de leur corps. Je faisais mes expériences, je les attrapais, je les regardais. Je réalisais très rapidement que le dard n’était disposé que par les mâles, leur servant très certainement de sexe. Puis mes conclusions se révélèrent exactes. Un jour, je trouvais des mouches sans dard, et les mis en contact avec celles qui en avaient. Les mâles enfonçaient frénétiquement leur absurde poignard sans aucune précision chez les femelles, dans leur sexe, leur abdomen, ou même encore leur tête. Les stigmates, où qu’ils se situassent, se transformaient en vagins. Ce spectacle dégoûtant me glaçait le sang. La nature devenait cruelle envers elle-même, aussi cruelle que l’homme pouvait l’être à son égard. Mais ce qui me dérangeait ne vint que plus tard, lorsque les femelles se mirent à pondre, que ce soit de leurs pattes, de leur ventre ou de leur tête, les parties engrossées se mirent à gonfler, gonfler, et encore gonfler jusqu’à exploser, disséminant les œufs aussi loin que possible, sur mon bureau, sur l’objectif de mon microscope de fortune, dans ma barbe et dans d’autres endroits dont j’ignore encore l’existence. La nature n’était plus celle qui me fascinait, elle me faisait peur.
Mon appartement était au deuxième et avant-dernier étage d’un immeuble semblable à bien d’autres aux alentours, bâti de briques noires qui dénotaient des porches en bois rouge situés en dessous de chaque fenêtre. Ces immeubles étaient sortis de terre il y a bien des années pour accueillir des travailleurs étrangers, afin d’extraire le charbon des mines de la région. Nous vivions dans un quartier populaire, dans une saine émulation, dans le partage de culture, dans la convivialité, les rires et la joie. Lorsqu’il y avait un événement dans notre quartier, tout le monde mettait la main à la pâte. De grandes étendues d’herbe faisaient face à nos immeubles, où l’on pouvait trouver des tables de pique-nique toujours investies lorsque le soleil brillait encore. Les fêtes de voisinage étaient toujours le moment où le maire, M. Alain, pouvait se rapprocher de ses concitoyens, rire avec eux, et à l’occasion boire un verre ou deux. Il y avait mes bons amis, Bertrand, Armand et Harry, de grands gaillards au cou de taureau, et aux bras faisant la taille de ma cuisse. Je faisais pâle figure à leurs côtés. Ils travaillaient tous les trois à la décharge municipale et ne manquaient jamais de klaxonner devant chez moi à leur passage. Et je revois cette scène surréaliste où les trois armoires à glace chantaient une chanson aux paroles douteuses avec M. Alain, hurlant à en faire trembler les feuilles des jeunes saules pleureurs causant l’hilarité des convives, et la gêne si ce n’est la honte de leurs femmes. Je dois avouer que quelques verres plus tard, la panse pleine d’un vieil alcool douteux et de sandwich au jambon noyé de beurre, je me mis à les rejoindre dans leur opéra ridicule. La vie était douce, et ces moments entourés des miens semblaient éternels, sachant pertinemment que demain serait pareil à hier. Qu’il est dur de dire adieu à ce qui emplissait son cœur, que dis-je, qui faisait déborder le cœur d’une douce ivresse d’amitié et d’amour, les échanges humains, le contact d’une personne qui nous estime, le regard complice et empli de joie d’un pair, qu’il est difficile de vivre avec ce doux souvenir ! J’aimerais oublier, car la joie d’hier est une glace qui peut se briser, et entailler profondément notre être.
Mon chez-moi était un 90 m² composé d’un long couloir central. À l’entrée, comme dans bien des entrées, le porte-manteau, le panier pour les parapluies, bien utile dans cette région, le meuble à chaussures, où les trois quarts de la place étaient occupés par les souliers de Madame et de notre Sonia. Les jouets gisants souvent à terre comme une après-guerre laissaient une trace jusqu’à la porte de la chambre de Sonia au bout du couloir à gauche. C’était une chambre assez spacieuse pour son petit univers. Les murs étaient peints par ma femme, elle y avait peint les plus belles fleurs de la conception, un genre de forêt improbable où l’arbre phylogénétique ressemblait plus à un buisson. Le vert était la couleur dominante, il y avait dans cette pièce quelque chose de calme et rassurant. Sonia était une petite fille qui aimait la nature, mais aussi les châteaux forts, les chevaliers et les catapultes. Sur la commode, à gauche, il y avait cette maquette gigantesque d’un château assiégé par une armée en surnombre, où la violence immobile de ces êtres en plastique tranchait avec les murs placides. Au plafond, des avions rouges et bleus veillaient sur des étoiles fluorescentes et rassurantes dans la nuit. Il y avait au bout du lit, toujours défait, le panier de Béina, qui ne quittait jamais Sonia.
En face de la chambre de Sonia, il y avait la chambre de mon épouse et moi. Une chambre dans des tons blanchâtres, aux meubles blancs, et aux murs blancs. Il n’y avait ici aucune touche d’univers quelconque, une pièce dépourvue de charme, j’arrivais à me dire que le seul charme de cette chambre était le visage endormi de ma femme, rien d’autre ne pouvait embellir cette pièce. Au plafond, il y avait une ampoule pendant à un câble électrique. Je disais toujours : « Je m’en occuperai plus tard. » La cuisine était une cuisine très simple, équipée d’un poêle à bois, d’une gazinière, et d’un frigo à aérosol. Nous avions une petite table carrée donnant sur un vieux poste de télévision cathodique. Nos repas étaient rythmés par les émissions télé, les quizz étaient un événement quotidien incontournable, une démonstration de culture et une lutte acharnée contre celui ou celle qui gagnerait s’il était sur le plateau.
Les vapeurs des repas graissaient les murs en carrelage et les fenêtres, jaunissant les rideaux en forme de napperons. Le salon, juste en sortant de la cuisine, comportait une grande bibliothèque, avec bien dix fois plus de livres qu’il ne m’en reste aujourd’hui. Deux fauteuils récupérés lors d’une grande braderie de quartier et un canapé qui commençait à dater, témoignant de nombreux repas pris devant la télévision du salon. Un vieux tapis circulaire aux couleurs fantaisistes créait un curieux mélange avec le reste du mobilier. Le sol était un plancher en bois de bouleau marqué de nombreux nœuds disgracieux. La salle de bain était très petite, nous ne pouvions pleinement en disposer en y étant à deux. Un simple lavabo, quelques rangements, la radio que j’écoutais quand je me rasais ; mon blaireau fièrement posé à côté de mon rasoir. La baignoire servait de douche, et les joints étaient noircis par tant de douches. Le savon tachait le revêtement, et le calcaire donnait une teinte blanche à la robinetterie. La salle de bain était la seule pièce n’ayant pas de fenêtre, et je n’aimais pas cela, j’aimais la lumière, pas la factice, mais la vraie lumière astrale.
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