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Couverture du roman Le chant des moineaux

Le chant des moineaux

Une décennie après l'apocalypse nucléaire, un homme vit reclus dans un quartier populaire, persuadé d'être l'unique survivant. Son quotidien bascule avec l'arrivée d'une adolescente. Dans ce monde figé dans l'obscurité, où seules des fleurs bioluminescentes brillent, il doit choisir : rester enfermé dans ses souvenirs ou affronter une réalité hostile. Cette aventure interroge la solitude face à la nécessité de se battre pour l'humanité et l'espoir de revoir le ciel bleu.
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Chapitre 3

La dernière pièce était la nôtre avec ma femme. Deux bureaux, l’un face à une grande fenêtre donnant sur le bâtiment d’en face où je pouvais voir mes semblables vivre, je pouvais m’imaginer mille et une histoires, j’étais face à un théâtre humain ou chaque protagoniste ignorait qu’il faisait partie d’un tout, d’une grande pièce qu’est la vie quotidienne. Combien de ces personnes ne connaissaient même pas leurs voisins ? Et combien même ne connaissaient pas leur propre famille ? J’en ai vu rentrer, couverts de suie, ne pas embrasser leur femme, et se poser dans leur fauteuil à regarder le programme du soir, pendant qu’elle s’occupait inlassablement de la maison, du repas, des enfants, ne pouvant s’occuper d’elle-même

A contrario, j’ai vu des femmes rentrer de l’usine, les doigts dans des poupées, de s’être trop blessées à la tâche, accueillies par des hommes qui ont tout donné pour qu’elles se sentent à l’aise en retournant chez elles. Je revois le sourire de ces dames, qui portent le monde, partager des moments conviviaux avec les leurs. Puis je voyais Harry à sa fenêtre, me voyant et me saluant d’un doigt d’honneur et d’un grand sourire. Je lui retournais son salut également avant de me perdre dans mes recherches scientifiques personnelles. Le bureau de ma femme était collé contre le mur gauche de notre pièce, elle disposait d’une machine à écrire où elle couchait les mots qui lui passaient par la tête dans l’intention de devenir un jour une écrivaine, et de vivre de sa passion talentueuse. Je me perdais souvent dans ses écrits, mêlant véracité et complexité des méandres de l’âme. Elle avait des bouquets de fleurs plus ou moins fraîches dans un vieux vase d’antan en porcelaine, aux dessins bleus et travaillés

C’était mon chez-moi, et aujourd’hui, le troisième étage n’est plus, et le ciel me sert de plafond dans la cuisine et le salon. Les lianes fleuries ont investi les murs, craquellent le plancher, créant ainsi de nombreuses caches pour les cafards ayant réussi à monter jusqu’ici. J’ai réussi à me procurer une bassine en bois, afin de récupérer l’eau de pluie, une eau souillée et impropre à la consommation, que je faisais bouillir dans une marmite sur des planches de bois que j’entreposais dans mon labo de fortune. Parfois, je ne savais pas si j’avais envie de continuer tout cela, ou si je m’accrochais coûte que coûte. Boire cette eau me condamnait-il, ou étanchait-il ma soif ? À moins que ce ne soit les deux. Cette eau me servait à boire, et seulement à cela, elle est précieuse ; si bien que je pue la crasse, une odeur rance qui me traverse le nez par à-coup lors d’un mouvement de bras trop intense.

Dans mon malheur, j’eus la chance de vivre à quelques centaines de mètres d’un grand magasin. Je me faisais un chemin entre mon logis et cette sainte oasis, en évitant les décombres, les voitures retournées, les maisons devenues horizontales, les routes en forme de tremplins et bien d’autres obstacles. J’emportais avec moi des sacs et toujours une vieille carabine trouvée lors d’une de mes excursions dans les bâtiments abandonnés. Je savais que j’étais seul, mais je trouvais rassurant de l’avoir dans mon dos. Ce magasin était devenu un bazar immense, l’enseigne était soufflée, les vitres brisées, les caddies désordonnés ; un seul était encore sur ses quatre roues et cela me faisait sourire, je le personnifiais et l’appelais « le guerrier ». Le magasin était couvert de parasites lui donnant une lumière, comme pour avertir les clients d’offres exceptionnelles. J’arrivais tant bien que mal à entrer dans cet établissement vaste et vide. La moitié était impraticable, mais le plus important était encore là, la réserve, encore debout, avec des palettes entières de denrées impérissables, des conserves, de quoi nourrir une armée juste pour moi. Du bois de chauffage, souvent infesté de plantes lumineuses, me servait pour retrouver la chaleur dans mon foyer. Cela fait quelque temps que le soleil n’est plus apparu, et que les températures ont brusquement baissé. Je venais chercher aussi de nouveaux vêtements, toujours plus chauds, qui m’allaient tout de même plutôt bien. J’avais déjà dévalisé le rayon des pâtes à l’époque, et le rayon bricolage, qui m’a servi à rebâtir un tant soit peu mon appartement pour y vivre plus ou moins confortablement. J’allais souvent me perdre dans les décombres du rayon littérature pour y trouver de vieilles revues, des romans, afin d’occuper ma longue nuit.

Aujourd’hui, il n’y a plus tellement de romans, du moins, les plus intéressants ont déjà été emportés lors de précédentes visites, ne restant que les livres de cuisine, les guides routiers, les livres de blagues qui ne font rire que leurs auteurs. Au fil du temps, les denrées commençaient à se faire rares dans ce magasin, j’étais une petite souris dans un énorme bout de gruyère, dont les trous se font de plus en plus amples. Je prenais toujours soin de laisser quelques pièces à la sortie de mes achats, non pas que je sois scrupuleux à ce point, mais cela me faisait doucement rire, de ressortir avec énormément de produits pour quelques centimes.

À quelques dizaines de mètres de chez moi, au coin de deux rues, il y avait le bureau de tabac de Jeanne, une adorable petite dame qui travaillait souvent avec sa fille. Un binôme qui me donnait un sourire quotidien à chacune de mes visites, non pas que je leur fournissais bien la moitié de leurs deniers, mais simplement parce qu’elles étaient pleines de bonté. Ce genre de petit commerce, qui servait de repère pour les ragots, pour les nouvelles, mais surtout pour étancher nos sales dépendances. J’y achetais mes Jackson’s Garden, mes fabuleux tubes de mort qui enivraient mon esprit, qui me donnaient le courage de surmonter mes journées, qui marquaient chacune de mes pauses, de mes trajets, de mes occasionnels verres d’alcool ; ces papiers remplis de centaines de poisons se consumant comme notre vie. Je n’ai jamais su me débarrasser de cette sale manie, à chacune de mes après-midis avec les gars, les doigts devaient toujours être occupés à s’empester d’un goudron puant, à croire que si les dents ne jaunissaient pas, si le souffle ne devenait plus court, nous serions moins intéressants. Comme si chaque parole devait être précédée par la bouffée d’un venin atroce pour avoir de l’importance. Tout le monde fumait quand j’y pense. Les trottoirs étaient pavés de mégots, de ce dernier bout ne pouvant être consommé et lâchement jeté à la nature. Peut-être pensions-nous que la nature serait elle aussi plus intéressante après s’être abreuvée de nos manies mortelles. Et maintenant, quand je vais chez Jeanne, plus de sourire, plus personne. Les lampes sont tombées sur la caisse enregistreuse, les étagères se sont écroulées sur d’autres, et ce génial rictus quotidien s’est envolé comme une poussière dans le noir, mais hante encore ce petit endroit. J’enjambe péniblement le comptoir pour accéder à l’arrière-boutique, où se situe mon dernier plaisir, ma porte de sortie, ma cendre écœurante. Au fil du temps, j’ai vidé le stock de ces pauvres femmes, entre ce que j’ai pu sauver, ce que j’ai égaré, et ce qui s’est fait bouffer par les cafards, il ne restait bientôt plus grand-chose

Mon quartier était tout ce que j’avais connu, tout ce que je connais, et j’allais y mourir. La machine m’y avait cloîtré, elle aussi, mon quotidien m’y confortait. C’était mon chez-moi, ma réalité.

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