
Le cercle vide
Chapitre 2
Un de mes ancêtres nés vers 1700, disait mon grand-père Jacob Weissleder, qui aimait raconter des histoires du passé, qu’il avait lui aussi entendu raconter, avait entendu (lui aussi !) parler d’un certain Moïse Mendelssohn par de rares, même très rares pèlerins se rendant à Jérusalem à l’époque où ils vivaient à Aleppo.
Ce Moïse citait sans arrêt les trois articles des vérités éternelles que les juifs avaient tendance à oublier et que pourtant, quoi qu’il puisse arriver, ils se devaient de les suivre ? Ces vérités sont :
L’existence de Y.AV.E (l’Éternel-Un) ;
La Providence ;
L’Immortalité de l’âme.
Il va sans dire qu’en ces temps reculés il n’était pas question de discuter ou de mettre en doute les paroles des rabbins ou des ancêtres. Moïse connut, dit-il, Ezekiel Bi Yehdah, né à Prague et qui fut une des plus hautes sommités de la littérature hébraïque. Vers ces années-là, le grand poète juif, Naphtali Herz Wossely écrivait le « dibhère Shalom We Emeth » ou « paroles de paix et de vérité ».
Au fur et à mesure que j’écris, les souvenirs enfouis au fond de ma mémoire remontent peu à peu comme sortant d’un épais brouillard…
C’est encore grand-père, cet intarissable conteur qui donna une des raisons pour lesquelles il aurait quand même fallu quitter la Galicie : un apport, disait-il, parvenu, on ne savait comment dans les mains juives ; un édit de Frédéric le Grand de Prusse ; affirmant, parlant de la foi de chacun :
… Dans mes états, chacun être sauvé par sa foi propre, comme il l’entend (…) Néanmoins, les juifs restaient toujours des « hors-la-loi »…
… leur foi n’avait aucune valeur !
— Et voilà, disait-il en tirant sur sa barbiche, vous voyez ?
L’homme de toutes ces nouvelles qui arrivaient le plus souvent déformées était le grand rabbin Zvi Hirsch Askenasi, de Vienne. Il fut le guide spirituel de nombreuses communautés et vénéré aussi bien par les juifs anglais que par les « Séphardims » (Espagne et Portugal). On ne doutera pas longtemps des… soi-disant bienfaits de tous ces personnages créèrent dans la communauté juive viennoise. Entre-temps, le nommer Lusatto, le juif le plus versé dans le Savoir de la Bible et poète, écrivait :
— L’Atticisme1et le judaïsme, deux éléments dissemblables ont fait par leur produit, la civilisation du monde…
À Athènes, nous devons la philosophie, les arts, les sciences, le développement de l’intelligence, l’ordre, l’amour de Beau et de la grandeur, la morale intellectuelle et enseignée.
Au Judaïsme, nous devons la Religion, la morale qui vient du cœur et l’oubli de soi, l’amour du bien.
— La société a besoin d’émotion, mais l’intelligence et l’atticisme, loin d’inspirer l’émotion, l’étouffent et la proscrivent (Stoïcisme). C’est pourquoi, disait-il, la nature humaine réagit et réagira toujours en faveur du cœur, du bien et du judaïsme !
« Il ne savait pas qu’il y avait eu des “Hitler” et qu’il y en aurait toujours ! »Me voilà donc, petit garçon bien sage, en plein centre de la vie rabbinique.
Mes parents ainsi que toute la famille étaient très croyants et très « à cheval » sur les principes de la foi et n’admettaient aucune diversion.
Il existait chez nous, tant parmi le personnel employé dans la banque que chez celui de mon oncle, d’abord la loi morale à suivre : la Justice ou la reconnaissance de devoirs ! C’est d’ailleurs pour ces raisons et peut-être d’autres, que je dus suivre les cours du Talmud (histoire écrite de l’interprétation de la bible hébraïque) ainsi qu’étudier la Torah dont l’enseignement comprend : la doctrine, la pratique, la religion et la morale juives.
Ce qui revient à dire qu’il était impossible à un jeune juif de suivre d’autre cours ni de fréquenter d’autres écoles où ils n’étaient pas admis, à moins que le père soit suffisamment riche ou influent, et encore ! Comme je ne m’intéressais pas du tout à ces cours de religion d’où je sortais toujours dernier, je n’en menais pas large, car mon père ne riait pas avec ces choses. Il savait pourtant que je désirais étudier les roches et les insectes… aller à l’université… cela me semblait plus intéressant et m’attirait plus.
Je pouvais rester des heures à regarder une fourmi !
Souvenir…
Toutes les semaines, certains membres de notre famille se réunissaient chez nous afin de jouer de la musique. Je crois que c’est depuis lors que je tiens ce goût profond prononcé pour la musique dite : classique.
Mère était une excellente pianiste ; père jouait du violon et deux de mes oncles jouaient, l’un du violoncelle et l’autre de la flûte. D’excellents amateurs, mais d’où tenaient-ils ces dons ? Avec bien du plaisir, semblait-il, ils quittaient la pauvre vie terrestre pour de longues heures. Quant à moi, avec la complicité de la jeune bonne, j’écoutais, caché sous une chaise à franges dans un coin de la pièce qui faisait office de salon ; en extase et sous l’influence de cette adorable musique.
Parfois, je m’endormais, non pas à cause de celle-ci, mais par la fatigue due à mon jeune âge et quand on me retrouvait après de longues recherches, c’était pour recevoir des remontrances sans fin que je n’entendais plus, dormant de nouveau.
Je grandissais, c’est-à-dire que j’avançais en âge, car grand, je ne l’ai jamais été qu’en… centimètres !
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