
Le cercle vide
Chapitre 3
Mon père consentit enfin à ce que j’assiste aux « concerts », mais il arrivait que mère ne jouât pas, se sentant fatigué sans doute et était alors remplacée par un certain David ou quelqu’un d’autre dont j’ai oublié le nom.
J’étais alors assis près d’elle, à même le sol, lui tenant la main avec tendresse jusqu’à l’heure du coucher ; mon enfance passa ainsi, entre la musique et de vagues études. Plus tard, je pianotais un peu, mais depuis leur disparition j’ai juré de ne plus jouer.
Nous avions d’autre part l’obligation en tant que croyants et en tant que gens plus ou moins fortunés (les juifs le faisaient tous, pauvre ou non), de faire venir à notre table, le jour du sabbat, un pauvre invité. Je prenais gamin, un grand plaisir, quand le repas et les prières terminés, ayant reçu de mère un « groschen » (petite pièce), je la glissais dans la main de l’invité.
Quand j’eus cinq ans, un moment un peu pénible arriva dans ma vie de garçon choyé, quand on m’annonça que j’avais reçu… du Seigneur.
— Bien soit-il, et à qui je n’avais rien demandé d’ailleurs… une petite sœur !
Toute l’habituelle occupation autour de ma petite personne s’en ressentit. Il est vrai que, passant au second plan, je pouvais faire toutes mes fantaisies. Je ne puis pourtant en raconter plus, car ces années sont restées confuses dans ma mémoire. Parfois, il me revient quelque chose, je le dirai alors.
Quand ma sœur eut cinq ans, mes parents décidèrent (…) de l’envoyer aux USA avec un oncle et son épouse qui désiraient faire fortune au loin.
La Galicie, dont, ils étaient les derniers arrivés, tout… n’y allait pas pour le mieux.
Les difficultés qu’y affrontaient les juifs étaient de plus en plus grandes ; même à Vienne, où ils étaient pourtant nombreux et certains occupaient des places précises et précieuses dans les hautes sphères.
Ma sœur partit donc malgré les prières et les pleurs de ma mère. Quant à moi, je restai pour le meilleur et (surtout) le pire ! Je quittai la capitale que j’adorais pour le petit village de Judenburg afin de commencer la seconde partie de mes études et ma préparation à l’entrée (éventuelle) à l’université.
J’étudierai à Graz, la seconde ville en importance d’Autriche et capitale de la province de Styrie. Pour la petite histoire : on mentionne le nom de la ville pour la première fois sur un document datant de 1125. L’origine du nom serait dérivée du dialecte slovène « Gradec » (prononcez Gradets…) qui traduit en français donne petit château.
Ce castel situé dans la ville devint avec le temps un château puissamment fortifié : protection nécessaire contre les incursions turques. Également résidence ducale ; siège d’une diète ; berceau d’un patriarcat puissant et d’une biche bourgeoise. Le château fort fut construit durant les années… 1440-1450 sous sa forme actuelle. Le mausolée princier où repose Frédérik 2e est un édifice du plus pur baroque autrichien. On y trouve également une cathédrale construite à la demande de Frédérik II. Les maisons ont gardé le caractère pittoresque de jadis. La plus grande curiosité est encore le dépôt d’armes qui est resté inchangé depuis le 18e siècle, malgré l’occupation allemande, puis russe. Il permettait d’équiper environ 20 000 hommes.
Mais il y a tant de choses à voir qu’il vaut mieux y aller et ne pas oublier ses environs. Ses abbayes, monastères, ses basiliques romanes, ses châteaux, etc.… Je fus rapidement conquis par son ambiance faite d’humanisme, de savoir-vivre et de soleil ! Là j’étais, croyait mon père, loin des dangers journaliers de Vienne. Graz enfin, ville charmante, cité très vivante avec ses 150 000 habitants, de nombreuses industries et une université très fréquentée
À Judenburg habitait une tante qui allait me servir de seconde mère, d’amphitryon, de gardienne de la fois, etc. elle avait perdu son mari au début de leur mariage et n’avait pas d’enfant. Sa maison était grande, entourée d’un jardin qu’arrosait un Ru et vivait avec sa domestique bien plus âgée qu’elle ; c’était souvent ma tante qui servait la servante percluse de rhumatismes. Ne recevaient que le rabbin et un pauvre le jour du sabbat.
Cette bourgade est située en amont de la rivière Mur (Mour) où allait se jeter le Ru du jardin. Beaucoup de juifs y habitaient ; il paraît qu’ils fondèrent le bourg et le nantirent d’un château.
Pour un tout jeune homme, encore un enfant et qui devait se rendre tous les jours à Graz, le trajet était long et très dur, surtout en hiver. Habillé chaudement, ayant comment survêtement une ample cape noire et au pied des sabots de bois garnis de paille, je devais me lever tous les matins à cinq heures, me lavais… rapidement à l’eau froide et après un grand bol de lait bien chaud je partais en suivant la trace des ouvriers : ayant, petit bonhomme, de la neige bien au-dessus de moi !
Heureusement que cela ne dura qu’un hiver, car la tante décida, après une impossibilité de sortir pendant une semaine, tant la neige était haute, que ce n’était plus possible. Avec l’accord de mon père, on me mit en pension chez des connaissances qui cédèrent une petite chambre sous les combles… comme aujourd’hui, comme toujours… Dans une petite maison située dans la périphérie de Graz.
Pendant l’année où je vivais à Judenburg, je pouvais rentrer plutôt le vendredi et retrouverais à Graz le dimanche matin d’un tas de bonnes choses et…
« Moi ! » le Roi du Dachstein… (Tuile)2, j’allais faire mon entrée dans la vie estudiantine et dans la vie, tout court !Puisque je parle de ma chambre, retournons un moment en arrière. Au début et aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai vécu dans une chambre, située au sommet d’une maison, aussi bien dans celle que mon père avait réussi à acheter dans un arrondissement de Vienne, que dans toutes les autres, jusqu’à ce jour.
Mon père, monsieur Weissleder, d’abord commis dans la banque viennoise du B. Rothschild, devenu, après une dizaine d’années, un des directeurs conseillés. Avec des promotions et l’appui du baron, permission lui fut octroyée (permission rare) de sortir du quadrilatère, encore fermé par une chaîne et où il fallait payer octroi, pour habiter dans le 18e arrondissement. Depuis qu’il gagnait plus que largement sa vie – situation oblige –, nous (?) avions deux bonnes, la mère et la fille.
C’est donc dans une des pièces au sommet, près de celle des bonnes, que père m’avait fait aménager au grenier, que je passai une bonne partie de mon enfance avec, comme seul jouet : deux vis à bois et une ardoise à touche (cadeau utile…), jusqu’au jour de mon départ pour Judenburg. Cette pièce servait en même temps de chambre, de salle d’étude et de salle à manger pour nous trois. Elle contenait un très vieux lit à colonnes entièrement fermé par un lourd rideau de velours rouge sombre, devant lequel se trouvait un coffre ancien sur lequel je devais grimper pour entrer, vêtu d’une longue robe de nuit, dans ce lit, espèce de cercueil en tissu.
Au centre de la pièce, une lourde table avec des chaises aux dossiers très hauts où j’étudiais (hm !) la Torah, mais surtout et déjà l’histoire des minéraux dans un très vieux cahier que j’avais reçu d’un ami plus âgé. Je vivais là, la plupart du temps en compagnie de la jeune bonne qui pouvait avoir dix ou douze ans de plus que moi. Elle réparait la ligne et aidait sa mère à la cuisine.
Il y avait aussi deux peintures dans de magnifiques cadres dorés. Une des toiles représentait une matrone joufflue, mais assez jolie et l’autre un homme moustachu, de belles prestances. À mes questions, mon père avait rapidement, mais aussi vaguement répondu : des dieux !
Pendant de longs mois, ils m’ont tenu sous leur regard qui, bizarrement, me suivait partout. Il avait en outre une énorme armoire à linge qui touchait presque le plafond et un tapis de style perse.
C’est tout ce que je me rappelle, sauf que… là-haut, j’étais bien seul, tout comme aujourd’hui, mais moins triste… certainement !
Plus âgé, je reçus l’autorisation de dîner avec mes parents et si à ce moment je croyais avoir obtenu une grande faveur je regrettai bien vite ma chambrette. En effet, aucune latitude ne m’était laissée, car mon père disait qu’il fallait apprendre dès son jeune âge, non seulement les études, mais aussi, et surtout les bonnes manières. Je devais donc attendre, bien avant l’heure du repas, sagement assis dans un coin du salon, sans bouger ni parler. Il faisait ses ablutions : mère versait l’eau sur ses mains et sur les miennes et la bonne sur les siennes. Il prononçait les prières d’usage et alors, alors seulement je pouvais m’asseoir à table et dîner sans faire de bruit et surtout : sans prononcer un seul mot !
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