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Couverture du roman L'appel du sang

L'appel du sang

Selon les dires de sa mère, l'âme féminine recèle des lieux secrets et clos : entre les fourneaux de la passion, le lit des souffrances et l'espace de l'insensibilité. Pour pénétrer ces pièces verrouillées, les hommes utilisent parfois la douceur d'une clé. Cependant, d'autres choisissent la brutalité d'un marteau pour forcer le passage. Entre mystère et romance, ce récit explore l'intimité complexe de femmes confrontées à l'intrusion du désir ou de la violence.
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Chapitre 2

Livre I : Maya.

1. « Immaculées»

Quand je pense à ma sœur, je pense souvent à ses cheveux. Comme à un symbole. Ses cheveux. Un gros afro, noir, ténébreux, sec, têtu. J’aime à penser à ses cheveux. C’est si naturel, si spontané, de penser aux cheveux de quelqu’un. Si léger… Ce n’est pas comme penser à un accident de voiture, ou une maladie, ou une quelconque tragédie. C’est léger. Comme s’il n’y avait rien de plus consistant que cela. Des cheveux, c’est tellement ordinaire. Tellement naturel. Sans poids. C’est la seule chose à laquelle je peux penser la concernant, sans ressentir ce nœud à l’intérieur de mon corps.

Je me souviens quand on était petites et qu’on allait toutes les deux à l’école coranique à deux rues de notre maison. Elle serrait ma main dans la sienne et marchait devant moi. Elle marchait trop vite et j’étais obligée de courir légèrement pour ne pas tomber. On avait les pieds poussiéreux et nos grands voiles trainants sur nos têtes. Ça donnait un rendu bizarre avec nos touffes. Dès qu’on arrivait, le maitre coranique nous répétait la même chanson : pourquoi on ne se tressait jamais ? Pourquoi on ne mettait pas bien nos foulards ? Si la prochaine fois on revenait la tête à moitié couverte comme cela, il nous taperait le bout des doigts avec son bâton en bois. Dix fois. Et les autres se moquaient. On était si bizarres toutes les deux. Khadija manquait toujours de pleurer et je lui chuchotais qu’ils étaient juste jaloux. Que nous étions comme Minus et Cortex, spéciales. Ça lui suffisait, elle me jetait un regard entendu comme si ce que je venais de dire résolvait tout et mettait fin aux rires des autres et elle ouvrait son livre.

Encore aujourd’hui je me demande qu’est ce qui, en moi, sa petite sœur, la rassurait tellement ? Si déjà quand on était enfants, avec deux ans d’écart, elle comptait sur moi. J’aurais dû voir venir notre vie. J’aurais dû la voir venir elle.

Elle devait être avec maman en ce moment, toute rouge et trempée de ses larmes intarissables. Maman serait surement entrain de lui caresser ses cheveux maintenant lisses et en bataille sans rien dire, car ayant ses propres larmes à retenir. Et ça la ferait pleurer de plus belle. Puis éventuellement elle me pleurera, suppliera maman de me parler. Je pouvais presque l’entendre, sanglotant, demandant ce que j’avais. Jusqu’à quand ça allait durer ? Elle n’en pouvait plus. Ça, j’étais sure et certaine qu’elle le dirait. Qu’elle n’en pouvait plus. Toujours à penser à elle, à ce qu’elle perd, à ce qu’elle veut.

J’ai perdu ma sœur tellement de fois dans une vie que j’ai cessé de compter. Et à chaque fois qu’elle s’en est allée elle a emporté avec elle une partie de moi. Une partie de moi qu’on partageait. Je pense qu’avant, on se ressemblait. Avant. C’est comme si toute connexion avec moi devait être rompue. Et ensuite, ensuite, elle trouve le moyen de me faire me sentir coupable pour cela. Toujours.

*****************************************

[Avant]

[16 ans]

Je l’écoutais pleurer la tête enfouie dans l’oreiller. Je lui tenais sa main moite attendant patiemment qu’elle finisse.

« Je n’arrive pas à y croire… Je n’arrive pas à y croire… je n’arrive pas à y croire… »

Elle haletait trop fort et bégayait en répétant douloureusement cette phrase.

« Tu te rends compte ? Tu… Je n’arrive pas à y croire… Je pensais… Je pensais qu’il m’aimait… »

« … »

« Je lui ai fait tous ses devoirs de ce semestre… Tous… Tous sans exceptions Maya, tous. Je faisais les siens avant les miens. Et il me paye avec ça ? »

« … »

«Il s’est moqué de moi devant tous. On aurait dit une autre personne. Je suis sûr que c’est Omar… Ça doit être Omar… Omar lui a retourné le cerveau… Il est toujours dans ses oreilles entrain de dire du mal de moi… Il ne peut pas avoir changé comme ça. Il ne peut pas. »

« … »

Des sanglots. Des reniflements. Ca dura une bonne heure. Elle fixait le vide et gardait ma main dans la sienne. J’avais des crampes tant elle serrait ma main. Mais je ne pouvais pas la faire desserrer son étreinte. Je ne voulais pas. Elle fixait le plafond où trônait un énorme poster de Beyonce. Je détestais Beyonce, et je détestais dormir sous ses yeux. Mais Khadija l’idolâtrait. J’attendis jusqu’à ce que sa respiration se calme.

« Je ne pense pas que ça soit Omar ou qui que ce soit. C’est lui. Il a quoi ? 19 ans ? Je pense qu’il peut penser tout seul. Et Khadija, au nom de quoi tu lui fais ses exos ? Pourquoi tu fais ça ? » Je lui essuyais doucement les larmes, le cœur serré.

Elle continua à renifler fortement.

« Combien de fois je dois te dire qu’il ne te mérite pas ? Il a l’air si bête et puis tu as vu ses oreilles ? Tu peux trouver mieux que lui j’en suis sure. »

« … »

« … Je t’en prie. Ne sois pas comme ça. » Repris je comme elle ne disait rien

Elle pleura encore, s’endormit. Je la sentis se glisser dans mon lit au milieu de la nuit. Elle se serra contre moi et je la sentie s’apaiser.

Le lendemain je me réveillai et elle était déjà partie pour l’école. C’était bon signe. J’arrivais en retard et j’allais la voir dans sa classe à la pause avec un des beignets à la crème qui se vendaient à la cantine et dont elle raffolait, ça allait lui remonter le moral.

Je la trouvais au fond de la classe avec son éternel groupe d’amis. Elle était assise à côté de lui, Ali il s’appelait, le regardant comme on regarde une divinité, comme si elle n’avait pas pleuré à cause de lui juste hier. Je n’étais même pas surprise.

Elle sursauta quand elle me vit. Elle vint vers moi en souriant. Elle me prit à l’ écart et mit son bras sous le mien.

« Je sais ce que tu vas dire… Que je me fais trop avoir que je suis trop naïve mais non, je te l’avais dit, ce n’était pas lui… c’est l’approche des compositions… Tu sais on ne stresse pas tous de la même façon. Il était un peu pas bien et maintenant il regrette tellement, je m’en veux d’avoir pensé aussi mal de lui et il s’est tellement excusé et en plus… Tu ne peux pas comprendre, tu es trop jeune, j’ai exagéré hier juste et il n’est pas… Tu sais je suis sure que…»

Je l’écoutais se perdre dans ses explications avec un sourire contrit. Elle parlait en hochant la tête trop rapidement et avec des gestes brouillons.

« … Oui je comprends Kadi, j’y vais, Alima m’attend.» dis-je précipitamment

« Maya, attends, pourquoi tu… »

Je lui fourrais le sachet avec le beignet dans la main avant de descendre les escaliers rapidement la laissant plantée là. En m’éloignant de leur bâtiment, je me retournais et la vis au même endroit, me suivant du regard.

Je la trouvais à la descente à la maison nichée dans les bras de maman devant la télé. Je voulais m’éclipser après avoir salué.

« Tu ne parles pas à ta sœur ? »

Je soupirais.

« Si maman, je lui parle. » dis-je nonchalamment.

« Non ce n’est pas vrai, tu fais la tête. »

Maman me sermonna. Elle était ma sœur. Ma grande sœur. Je lui devais du respect. Je lui devais de l’attention. On n’était que deux. On devait se serrer les coudes. Pourquoi je lui faisais la tête de toute façon ? Je fusillais Khadija du regard. Elle me regardait de cette façon qui m’empêchait de m’énerver. Il me tenta de dire à maman qu’elle se faisait avoir. Qu’elle se faisait avoir chaque jour.

« Désolée Khadija. » dis-je simplement

Elle me prit dans ses bras. Et je ne pus m’empêcher de sourire. Puis elle quitta maman avant de me retrouver dans la chambre, maintenant qu’elle était assurée que je ne faisais plus la tête. On ne parla pas de son copain. On parla des cours et du dernier épisode de notre série télé préféré.

Elle me convainquit de lui défaire ses tresses contre mon tour de cuisine du lendemain. Je n’y pensais pas deux fois.

Apres diner ses tresses n’étaient toujours pas finies. J’avais mes exos à faire mais je ne pouvais la laisser aller avec une tête à moitié finie à l’école. Elle ne pouvait pas se détresser seule. Je la retrouvais au salon encore nichée dans les bras de maman qui sermonnait encore papa. Elle se mit à même la moquette et je recommençais ma besogne, désespérée. Papa était assis sur le canapé délabré en face du notre et maman était allongée à côté de lui.

Papa essayait encore de la convaincre qu’il n’avait pas besoin d’aller chez le médecin chaque semaine. On se retenait bien de nous en mêler quand ils parlaient de ça parce que maman devenait vite énervée contre tout le monde. Papa avait des problèmes de tension. Il les a pris à la légère jusqu’au jour où il a perdu connaissance au bureau en pleine réunion. L’année dernière il a commencé à travailler à domicile. Le trop d’efforts au bureau et sa mauvaise alimentation empiraient tout. Le médecin avait dit qu’il devait se ménager, ménager son cœur, éviter les situations de stress et manger sain. Il ne se ménage pas. Papa est une force de la nature, il ne sait pas faire ça, se ménager. Le faire travailler à domicile était le mieux qu’on puisse faire. Et encore il s’en plaint chaque jour. Que si nous n’étions pas de petites pleurnicheuses, maman la première, il ne serait pas obligé d’être confiné à la maison tout seul. Il essaie d’en parler légèrement mais je sais que ça lui reste en travers de la gorge. Mais il nous a promis.

« Tu n’écoutes jamais ce qu’on te dit, tu as voulu manger de la viande au diner, lève-toi qu’on marche un peu au moins. » Dit maman qui commençait déjà à s’énerver

« Un coup faut pas que je fasse trop d’efforts, un coup si ? Faut choisir. Je vais bien, tu peux me réchauffer un peu de kinkeliba si tu veux, pas besoin d’aller marcher. »

« Je ne sais même pas pourquoi je me fatigue avec toi. Si tu veux mourir vas-y, tu ne penses qu’à toi-même, tout le monde s’inquiète de ta santé sauf toi. Si tu as envie de te suicider vas-y. »

Elle avait dit ça la voix un peu plus basse et s’était retournée d’un air obstiné vers la télé.

« Kalmy, tu ne penses que tu exagères un peu ? N’est-ce pas elle exagère les filles ? »

« … »

« L’entraide règne vraiment ici »

« Elle a raison papa » dit Khadija

« Je vois… Du coup je vais venir t’aider à enlever tes tresses aussi. C’est assez d’efforts pour toi ma chérie ? C’est un entrainement considérable pour mes doigts, on peut même dire pour mes bras aussi. »

J’éclatais de rire et il me fit un clin d’œil en prenant un des épingles. Il était sérieux. Il emmêla bien les tresses auxquelles il avait touché avant d’abandonner.

Maman se dérida quand il lui promit plus sérieusement d’aller faire du sport le lendemain matin. Il nous parla du dernier logiciel de surveillance réseau qu’il avait finalisé ce matin.

« Je vais peut-être tester ca sur votre ordinateur »

« Ah ! » dis-je en même temps que Khadija

« Oui. Pour être sûr que ça marche. »

Je changeais vite de sujet avant que Khadija n’aie le temps de paniquer.

Papa était technicien informatique pour une boite de consultance et il pouvait devenir très vite sérieux dans ses histoires. Et on n’avait pas besoin qu’il se mette à surveiller tout ce qu’on fait sur l’ordi. Maman nous sauva en recommençant à se plaindre de l’impolitesse de ses étudiants.

Elle était professeur à l’université, en mathématiques appliquées. Elle avait du mal à rendre ses étudiants assidus et à se faire écouter. Et elle prenait un peu trop personnellement les mauvaises notes de chacun. La discussion vira rapidement vers moi. Je passais le Bfem dans deux mois. Je n’étais pas trop stressée. A part quand maman et Khadija me cassaient les oreilles avec les histoires de séries pour la classe de seconde. Je pouvais aller n’importe où, ça m’importait peu. Maman et Kadi voulaient, évidemment que j’aille en série scientifique. Je pourrais, même si je ne suis pas un génie comme elles. Je serais surement à peine moyenne. Pas comme Khadija. Elle, elle est en première S1. Je ne me souviens pas la dernière fois où elle a été autre chose qu’au-devant de la classe. L’école pour elle c’était une passion. Et j’ai l’impression qu’elle se retrouve sans efforts première de classe, comme par accident. Ça lui tombe dessus. Sans qu’elle se rende compte. Elle n’était jamais stressée pour l’école. Elle n’avait pas à l’être. C’était un génie. Ma sœur. Un génie. Elle peut tout calculer pour toi. La vitesse de l’air, de la lumière, Elle peut te faire l’historique de la guerre froide sans sauter sur les dates, sans se tromper de pays. Elle connait chaque pays d’Afrique et sa capitale. Elle connait le tableau périodique par cœur. Elle connait ses théorèmes qu’elle a appris en troisième. Elle anticipe sur ce qu’elle va apprendre dans deux ans, elle trouve le temps de faire des lectures bizarres, d’aider ses copines de classe et même d’essayer de comprendre les choses que maman enseignaient. Un génie ma sœur.

Pour moi c’est un peu plus dur. Je dois bosser chaque jour pour être légèrement au-dessus de la moyenne. J’aurais voulu être aussi intelligente qu’elle. A vrai dire j’aurais voulu faire tout comme elle. Ca me faisait tellement de bien quand on disait qu’on se ressemblait.

« … Ce weekend on va revisiter tout ton cours de maths, ton dernier devoir était vraiment limite ma chérie, tu ne peux pas avoir 11 et t’en contenter. Revois bien les probabilités, Thalès et tes racines carrées »

Je me retenais de lever les yeux au ciel. Je rencontrais les yeux de papa qui faisait semblant d’avoir envie de vomir. Le regard de maman tomba sur lui et il reprit tout son sérieux. Je pouffais de rire.

On partit se coucher quand je finis avec la tête de Kadi. Je me couchais la première alors qu’elle se lavait la tête dans la salle de bain. On avait des lits superposées et j’avais celui du haut donc je pouvais cacher le livre que je lui avais volé avant qu’elle ne monte. Elle aimait bien venir dans mon lit à l’improviste.

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